Pour offrir une meilleure vie à sa famille, dont sa fille Liza (Katie Proctor), Ricky Turner (Kris Hitchen) devient «entrepreneur» indépendant pour une compagnie de livraison de colis.
Pour offrir une meilleure vie à sa famille, dont sa fille Liza (Katie Proctor), Ricky Turner (Kris Hitchen) devient «entrepreneur» indépendant pour une compagnie de livraison de colis.

Le film de la semaine: Désolé de vous avoir manqué ****

S’il s’avère que Désolé de vous avoir manqué (Sorry We Missed You) est le dernier long métrage de l’illustre carrière de Ken Loach, il pourra se retirer l’esprit en paix. Présenté en compétition à Cannes l’an passé, ce petit bijou de drame social et familial aurait dû permettre au vénérable cinéaste anglais de repartir avec une troisième Palme d’or. Il dénonce le capitalisme sauvage, certes, mais sans démagogie. En résulte un film qui s’adresse autant au cœur qu’à l’esprit.

Avez-vous déjà eu l’impression que tout part en vrille? Parce que l’accumulation de problèmes, petits et grands, devient insurmontable? Parce que le travail (de plus en plus précaire) empiète sur la vie familiale et que la culpabilité qui en découle vous rend moins productif?

Loach (Moi, Daniel Blake, Sweet Sixteen) l’illustre avec beaucoup d’empathie dans son long métrage sur ce qu’on appelle la fameuse «charge mentale».

Tout part d’une bonne intention, celle de Ricky Turner (Kris Hitchen) d’offrir un meilleur avenir à sa femme Abby (Debbie Honeywood) et à ses deux enfants, Seb (Rhys Stone) et Liza (Katie Proctor).

La famille peinant à joindre les deux bouts, il devient «entrepreneur» indépendant pour une compagnie de livraison de colis. Pas d’avantages sociaux, que des charges. Et un superviseur qui presse le citron au nom de la sainte productivité.

En parallèle, Abby travaille autant que lui, comme préposée à domicile pour les gens en perte d’autonomie. Un emploi prenant, autant physiquement que mentalement.

Forcément, et même s’il ne le souhaite pas, le duo résidant à Newcastle néglige ses enfants, malgré tous ses efforts. Le plus vieux sèche les cours pour graffiter. La plus jeune souffre de l’absence des parents. Peu à peu, le couple se délite. Ils sont dépassés et se demandent comment ils en sont arrivés là.

Depuis ses débuts, Ken Loach tape sur le même clou des inégalités sociales en mettant en scène des gens authentiques (avec des acteurs amateurs), cols bleus ou de la classe moyenne, qui tentent d’éviter de se faire broyer par la maudite machine.

Dans un style naturaliste, mais jamais ennuyant, il pose un regard affectueux, avec une pincée d’humour, sur cette famille qui vit une tragédie ordinaire. Forcément, sans même que le réalisateur appuie sur ce ressort dramatique, l’identification fonctionne à plein. C’est moi, c’est vous, des amis, proches, des voisins; tout le monde se reconnaît.

Dans son style épuré et totalement engagé, Loach démontre, au quotidien, les humiliations, les attaques à la dignité, sans misérabilisme et sans jamais céder au simplisme. L’amour qui unit les Turner, aussi.

Si ses personnages ont l’épaisseur du réel, c’est, encore une fois, parce qu’ils existent — son scénariste Paul Laverty et lui ont rencontré des dizaines de livreurs qui subissent l’ubérisation de l’économie.

En toute logique, Loach a évité l’obligation du tout est bien qui finit bien en offrant une finale déchirante — j’en suis resté bouleversé et cloué à mon fauteuil pendant un long moment, les larmes aux yeux.

Ken Loach a le courage de ses convictions. C’est aussi un maître, dont l’œuvre considérable force l’admiration.

Au générique

Cote : ****

Titre : Désolé de vous avoir manqué

Genre : Drame social

Réalisateur : Ken Loach

Acteurs : Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone

Classement : Général

Durée : 1h40

On aime : presque tout (voir plus bas).

On n’aime pas : qu’il soit reparti de Cannes sans prix.