Chroniques

Le complot des mouches

CHRONIQUE / Elle est là depuis un bon moment déjà. En fait, si j’avais su qu’elle déciderait de s’installer pour de bon, j’aurais au moins noté la date de son arrivée, mais vous savez comment ça se passe chaque fois.

C’est que généralement, elles ne sont que de passage. Elles vont venir inspecter ce qu’il y a dans la maison et une fois qu’elles retrouveront le chemin vers la sortie, elles s’en iront sans même vous dire « merci ».

Chronique

Qui promettra du plaisir en CHSLD?

CHRONIQUE / Chantal Guay m’appelle à l’occasion, elle me laisse des messages en s’excusant de me déranger, elle m’appelle aussi la fin de semaine quand elle n’en peut plus, quand elle est à bout.

Elle a 53 ans, habite au CHSLD de Saint-Augustin depuis six ans.

Elle ne se rappelle plus la dernière fois où elle a eu un bain, ça remonte à au moins quelques années, elle s’accommode bien des toilettes à la débarbouillette. La promesse d’un deuxième bain par semaine lui passe cinq pieds par dessus la tête, c’est un faux débat si vous voulez son avis.

De toute façon, on n’est même pas capable d’en donner un à tout le monde.

Une chose à la fois.

On la lève vers 11h, on la couche vers 15h30. Elle veillerait bien un peu tard, mais elle comprend que c’est plus simple quand c’est fait par l’équipe de jour et, de toute façon, elle est correcte dans son lit pour écouter la télé. Même si elle ne peut pas aller se promener, comme elle fait quand elle est dans son fauteuil électrique.

Elle s’accommode de ça aussi.

Je vous ai déjà parlé de Chantal il y a un an et demi. Elle n’en pouvait déjà plus de se sentir invisible, de sentir qu’elle n’était qu’un corps qu’on a besoin de laver, de soulager, d’alimenter. Chantal s’accrochait aux petits plaisirs qu’elle avait, comme son sac magique, comme jaser avec les préposés sur la galerie.

On lui a enlevé ça.

Dans un CHSLD de Québec, on servait du café l’après-midi, même pas du café frais, c’était les restants du midi. 

On ne le fait plus, parce qu’on ne faisait pas ça ailleurs.

Chaque fois, il y a plein de bonnes raisons pour justifier les nouvelles politiques qui sont expliquées sur une note de service envoyée souvent partout au Québec. On met ça sur le dos de l’équité, mais l’équité n’a rien à voir là-dedans. 

C’est de la paresse administrative.

Quelqu’un, quelque part, s’est peut-être brûlé avec un sac magique qui a chauffé trop longtemps au micro-ondes. Il est donc plus simple, surtout quand on manque de personnel, d’enlever les sacs magiques.

Et les micro-ondes aussi, pas de risques à prendre.

C’est comme les «p’tites liqueurs» qu’on offrait à quelques résidents du CHLSD du Christ-Roi, je vous en ai parlé il y a un an et demi, une directive avait mis fin à cette pratique, toujours sur le dos de l’équité. La boisson gazeuse n’étant pas dans l’«offre alimentaire» des CHSLD, on sert maintenant du jus.

Mais ce n’est pas pareil.

Comme lorsqu’on remplace la crème glacée par du blanc mange.

Et qu’on coupe le miel.

Et la crème à café, devenue un luxe, c’est du lait pour tous.

Et c’est là que je veux en venir, au plaisir. Les vieux, et les gens comme Chantal, ils s’accrochent à ça, aux petits plaisirs. 

Et c’est possible, je l’ai vu au CHSLD des Quatre Vents à Lyster, un petit CHSLD de 27 résidents. J’y suis allée il y a trois ans pendant l’heure du dîner, parce que c’est là qu’on voit si ça fonctionne ou pas. Tous les employés étaient dans la salle à manger.

Ça riait.

À la fin, un préposé a pris le temps de faire chauffer les tartes au sucre. C’est toute la différence du monde.

Il faut avoir le temps, le prendre.

Il n’y a pas de recette magique, mais force est de constater que la taille de l’endroit joue pour beaucoup. Le CHSLD de Lyster fonctionne avec les mêmes ratios que partout ailleurs, les mêmes contraintes, mais, allez savoir pourquoi, les préposés ont le temps de faire chauffer la tarte au sucre.

Et ils étaient heureux de travailler, ça crevait les yeux. Le plaisir, ce n’est pas juste pour les résidents.

Gros contraste avec les CHSLD de Québec, où on s’arrache les cheveux pour trouver des préposés, et des infirmières, où on roule trop souvent avec des employés en moins. Des fois deux en moins, des fois 16. Sur un même quart de travail. Tellement que parfois, des gestionnaires viennent en renfort.

Il n’y a pas de plaisir à toujours éteindre des feux.

Tiens, il y a un préposé avec qui j’échange souvent, un des plus au bout du rouleau que je connaisse, qui ne manque pas une occasion de pester contre les conditions de travail, contre le temps supplémentaire obligatoire. Il m’informe des dizaines de quarts de travail à combler chaque semaine.

Récemment, un de ses résidents est décédé. Il est allé, pendant un congé, à ses funérailles. Parce qu’il avait du plaisir avec lui.

Il voudrait avoir le temps de le faire avec d’autres.

Selon les derniers chiffres du CIUSSS (Centre intégré de services en santé et en services sociaux) de la Capitale nationale, il y a, pour les 30 CHSLD de la région et pour les services à domicile, 170 postes vacants de préposés, 68 d’infirmières et une trentaine d’infirmières auxiliaires.

Les promesses d’en embaucher plus ne tiennent pas.

Quand je jase avec des gens qui travaillent en CHSLD, on me parle de course contre la montre, du temps qu’il faudrait avoir pour prendre mieux soin des gens, leur dire bonjour, leur tenir la main.

Faire chauffer leur tarte au sucre.

Je suis allée rendre visite à Chantal la semaine dernière, elle me racontait que les bénévoles n’ont plus le droit d’aider les résidents à manger pendant les activités. Résultat, les personnes qui ont besoin d’aide n’y vont plus. «Ça s’est toujours fait comme ça et là, ils ne peuvent plus. Ils disent que c’est pour la sécurité...»

Encore une chose qu’on enlève, qu’on pourrait voir comme un détail, une décision administrative qui se justifie.

Et le plaisir, encore, qui s’effrite.

Actualités

Autrement dit

LA COMPARAISON

  • Nombre de centenaires au Japon, en 1963: 153
  • Nombre de centenaires au Japon, en septembre 2018: 69 785

Source : Kyoto News

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Chronique

Pas tellement?

CHRONIQUE / «Pas tellement…»

Cette répartie de Raymonde Chagnon à qui l’animateur Patrice Roy a demandé si elle était satisfaite de la réponse des chefs à sa question a fait le tour des médias. Mais entre vous et moi, à quoi s’attend-on d’un débat télévisé où les politiciens ont 45 secondes chacun pour répondre à des questions complexes, avant d’en débattre dans une cacophonie désagréable?

L’intervention de Mme Chagnon n’était pas une question, c’était un appel de détresse. Après avoir vu la situation pénible de son mari dans un CHSLD, la dame a dit avoir «peur» de terminer ses jours dans ce genre d’établissement parce qu’elle n’a pas les moyens d’aller dans une résidence privée. Mais à quoi s’attendait-on? Que les chefs promettent un transfert à son mari dans une «maison des aînés» de la CAQ ou une résidence privée aux frais de l’État? Que Jean-François Lisée dise que ça irait mieux dans un Québec souverain? Que Manon Massé ajoute un autre milliard $ au cadre financier de Québec solidaire?

Nous avons tous peur de la perte d’autonomie qui afflige l’être humain avant son décès. Et ce n’est pas le changement de nom des CHSLD qui va changer les choses. Ce dont les gens ont besoin à cette période de leur vie, c’est de services attentifs et efficaces pour les accompagner. Et ça, ce n’est pas simple quand le vieillissement de la population impose un fardeau accru aux institutions, et que la pénurie de main-d’œuvre, associée à des conditions de travail difficile, fait qu’on manque de bras dans ce genre de résidence.

Le «pas tellement» de Mme Chagnon illustre une chose : ce ne sont pas les débats télévisés des chefs qui vont offrir des solutions satisfaisantes à un électorat désabusé. Ces rencontres hautement médiatisées sont des spectacles où le but des participants est de faire bonne impression et de dénigrer les adversaires. Je ne dis pas que c’est inutile. Ça montre la personnalité des chefs, leur capacité de débattre et surtout de convaincre. Mais la formule utilisée jeudi soir d’inviter des gens à venir exposer leurs problèmes personnels et d’exiger une réponse en 45 secondes n’était pas idéale. Pas plus, d’ailleurs, que celle de laisser les chefs s’entrecouper continuellement, sans avoir le temps de terminer leurs phrases. Ça donne peut-être des spectacles plus divertissants, mais ça n’ajoute rien à l’information transmise.

Est-il possible de revoir la formule? Dans un monde politique où les enjeux sont généralement très complexes, on gagnerait à laisser aux chefs le temps de s’expliquer convenablement, pour permettre ensuite à des experts de faire le point sur ce qu’ils nous présentent.

Pour le reste, j’ai trouvé bizarre, jeudi soir, d’entendre autant de références au modèle ontarien. On semble avoir oublié bien rapidement que le gouvernement de Kathleen Wynne vient de subir une cuisante défaite aux mains d’un Doug Ford populiste et démagogue. Faut croire que ça n’allait pas si bien que ça chez nos voisins ontariens… 

Par ailleurs, j’ai été déçu de constater à quel point les questions environnementales avaient été escamotées pendant ce débat. En fin de semaine dernière, ma chronique sur le sujet m’a valu 50 courriels de lecteurs inquiets des changements climatiques et désireux de voir nos politiciens s’y intéresser davantage. Cinquante courriels pour une seule chronique, c’est énorme. Mais c’est comme si nos politiciens tenaient pour acquis qu’il n’y a rien de plus à faire. Combien d’ouragans, d’incendies et de vagues migratoires de plus faudra-t-il pour nous convaincre que le temps presse?