Chroniques

La famille de Normand

Normand Laliberté les appelle ses enfants même si Jocelyn et François, tous deux 63 ans, sont à peine plus vieux que lui et qu’Anne-Marie, 58 ans, est pratiquement de son âge aussi.

Normand aura 61 ans en février.

Seul Marco, 37 ans, pourrait être son fils qu’il n’est pas non plus.

«Il est comme mon bébé.»

Marco avait 20 ans au moment d’intégrer cette famille pour adultes handicapés.

«À son arrivée, il portait des vêtements de la taille d’un garçon de 4 ans.  

Dans le jargon des services sociaux, on parlerait de cette maison de Trois-Rivières comme d’une ressource intermédiaire. Personnellement, les deux mots qui me viennent en tête pour décrire ce clan, c’est amour et dévouement.  

Marco a préféré m’observer de loin lorsque je l’ai salué sans trop savoir quoi ajouter. L’homme dans le corps d’un préadolescent maigrichon ne parle pas. Ce n’est pas un caleçon, mais une couche qui dépasse de son pantalon.  

Je peux comprendre Normand de le présenter comme un bébé.  À la maison, Marco préfère se déplacer sur les fesses ou à quatre pattes que de rester bien sage dans son fauteuil roulant.

Il vit avec la paralysie cérébrale, une déficience intellectuelle sévère et présente des caractéristiques du trouble du spectre de l’autisme.

Pour se divertir, Marco s’assoit dans la baignoire vide et bat la mesure en frappant les rebords avec ses mains. Il aime le bruit sourd que ça fait.

Normand le laisse faire. Ça dérange qui au fond? Personne. Alors tel un bambin, Marco peut continuer de jouer du tambour dans le bain sans eau.

«Tu vois? C’est ça, Normand. Il s’adapte à chaque personne ici.»

C’est Lyne Tardif, la soeur de Jocelyn, qui m’a contactée. Elle souhaitait saluer la bonté d’un homme qui s’apprête à prendre sa retraite après s’être consacré pendant trente ans au bien-être de quatre adultes qui l’aiment comme un père.  

À jamais reconnaissante envers Normand qui aura offert un milieu de vie exceptionnel à son frère qui a la paralysie cérébrale, Lyne a néanmoins du mal à retenir ses larmes en pensant aux prochaines semaines.

Dix ans la séparent de son frère aîné qui est comme un enfant de 5 ans. Leurs parents sont décédés. Normand a pris Jocelyn sous son aile il y a près de vingt ans. Depuis ce jour, il occupe une place importante dans la vie et le coeur de Lyne Tardif.

Dans un monde idéal, l’éducateur spécialisé aurait aimé vendre sa maison entièrement adaptée à une personne prête à prendre sa relève auprès de ses protégés.

Cette perle rare ne se trouve pas comme ça.  

Jocelyn, François, Anne-Marie et  Marco seront donc relocalisés vers une autre famille d’accueil ou un centre d’hébergement de soins et de longue durée. Fin janvier, tout le monde devrait avoir quitté. C’est la vie.

Personne ne peut être contre le désir de Normand de vouloir penser un peu à lui après avoir paterné et materné son quatuor pendant toutes ces années.

Rattrapé par la fatigue, l’homme n’a plus la force d’antan pour soulever ces adultes qu’il faut laver, changer de couches, faire manger, gaver, repositionner dans leur lit et ainsi de suite, sept jours sur sept. La nuit aussi.

Normand n’a jamais rien négligé pour ses résidents qui habitent le rez-de-chaussée ensoleillé alors que lui et son conjoint sont installés au sous-sol.

Au volant de son véhicule adapté, il a trimballé sa famille un peu partout, sans jamais se laisser mettre des bâtons dans les roues.

Ils sont allés à la Ronde, au zoo de Granby, au parc national de la Mauricie, au cinéma, au centre commercial...  

«Si je veux avoir une qualité de vie, il faut que je leur en donne une aussi.»

L’été, Anne-Marie a toujours eu droit à son vernis à ongles sur les orteils, une petite attention qui fait une grande différence dans le quotidien de celle qui exprime ses besoins à l’aide de pictogrammes.

«Mon but a toujours été de les rendre heureux et de leur permettre de choisir. Ce n’est pas à nous de toujours tout décider pour eux.»

Au petit déjeuner, Anne-Marie aime manger ses rôtis avec de la mayonnaise plutôt que du beurre d’arachides? Va pour la mayo.  

Un dimanche après-midi, Jocelyn s’est mis en tête de se régaler de bonbons aux patates? Normand trouve une recette, sort son tablier de cuisinier et Jocelyn est heureux.

Comme un parent qui sait reconnaître le babillage de son petit, l’homme décode le langage gestuel de François qui lève les yeux au ciel pour dire oui.

«Quand il est de mauvaise humeur, il se raidit le dos par en arrière.»

François et Anne-Marie sont ici depuis le début. Ils ont vieilli avec lui.

Normand Laliberté sait que ça ne sera pas facile de se séparer de sa gang. Il essaie de ne pas trop y penser et évite d’aborder le sujet en leur présence. Chaque chose en son temps.

Jocelyn, François, Anne-Marie et Marco ne comprennent pas tout, mais ils ressentent ce que Normand ressent.

«C’est sûr que j’aimerais garder contact avec eux, si possible, aller les visiter.»

L’homme se lève pour retourner auprès des siens, confiant que chacun d’eux saura s’adapter à sa nouvelle vie.

Normand Laliberté aura été une voix pour les membres d’une famille qui restera la leur et la sienne.

Chroniques

Autrement dit

Le diagnostic

James Bond est alcoolique

Avouez que vous vous en doutiez. Comme un peu tout le monde. Sauf qu’à chaque fois que James Bond s’enfilait un Martini, vous regardiez ailleurs. Il fallait pourtant le dire. L’agent 007 a problème d’alcool «sévère» et «chronique». Ce n’est pas moi qui le dit. Plutôt un groupe d’experts en Santé publique de l’université d’Otago, en Nouvelle-Zélande. Les fins limiers l’ont même surpris à boire 109 fois dans les deux douzaines de films étudiés. Un vrai scandale! Dans Quantum of Solace, (2008) l’ami James enchaine les Vespers, des cocktails à base de gin, de vodka et de vin apéritif, ce qui aurait dû porter son taux d’alcoolémie à un niveau proche du coma. Une autre fois, on le voit boire au lit, en compagnie d’une espionne russe, alors qu’ils ont tous les deux un fusil et un poignard à portée de la main. Paraît que même le poignard était mort de peur.

Source: The Washington Post

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Vu d'même

La maison de Régis

CHRONIQUE / Je suis tombée là-dessus par hasard, cette semaine.

Un média que je ne nommerai pas a publié les photos de la maison du maire de Québec, Régis Labeaume, qui vient d’être mise en vente. Les clichés sont facilement accessibles via l’annonce de l’agence immobilière qui gère la vente, mais le nom du propriétaire n’y est pas mentionné.

Chroniques

Des employés jetables

CHRONIQUE / Un homme, appelons-le Michaël, est parti d’Afrique de l’Ouest avec son bac pour aller se spécialiser en mécanique à Paris.

Ça tombe bien, Michaël peut combler un emploi dans un secteur où il y a pénurie, ce n’est pas ça qui manque au Québec, les employeurs s’arrachent les cheveux pour trouver des employés qualifiés. Plusieurs vont en France pour en dénicher, c’est là que Michaël a été recruté, dans un salon de l’emploi.

Avant de pouvoir occuper le poste promis, il a dû payer à cette même compagnie des dizaines de milliers de dollars pour suivre un programme de formation, une pour avoir sa certification, une autre pour occuper l’emploi qu’il voulait. Il a fait tout ce qu’il fallait, a obtenu ses papiers. 

Tout allait très bien, il a commencé à travailler en 2016.

Après l’expiration de son «permis de travail post-études de trois ans», il a obtenu au printemps, jusqu’en 2020, un permis de travail fermé. 

Le mot fermé est important.

Selon la description qu’en donne Immigration Canada, le permis de travail fermé est «lié à un employeur donné». C’est un permis pour travailler pour une seule compagnie, point à la ligne. C’est un processus long et fastidieux, qui demande une volumineuse paperasse, qui coûte de l’argent.

À la compagnie surtout, qui doit présenter pour le candidat une étude d’impact sur le marché du travail.

Ce permis fonctionne bien, tant que ça va bien.

Sauf que.

À la suite de changements au sein de la compagnie, Michaël a perdu son emploi. Une histoire compliquée, évidemment, qui fait qu’il se retrouve maintenant avec un permis de travail qui ne lui sert à rien. Et il n’a pas droit au chômage. «Même s’il y avait d’autres compagnies qui voudraient m’engager, elles ne peuvent pas.»

Même si c’est pour faire le même travail. 

Pour ça, il faut un permis ouvert.

Faute de quoi, la compagnie doit reprendre le processus de zéro pour un permis «lié à un employeur donné», faire l’étude de marché, payer. Michaël doit attendre, obtenir un permis peut prendre plusieurs mois. 

Sans revenus.

En parallèle, Michaël fait des démarches pour obtenir sa résidence permanente, un autre parcours semé d’embûches et d’une pléthore de formulaires. «On me dit que ça peut prendre environ 18 mois.» Il ne sait même pas s’il peut quitter le pays pour chercher un emploi ailleurs.

Il se sent pris. 

Quand je l’ai rencontré avec sa femme, il m’a d’ailleurs demandé de rester très vague sur son histoire, pour ne pas avoir plus de problèmes encore.

Il a contacté un avocat en droit du travail, avec qui j’ai échangé. Michaël ne serait pas un cas unique. «Plusieurs candidats à l’immigration deviennent des proies faciles pour des employeurs sans scrupule qui exigent des frais de formation exorbitants après avoir recruté des employés sur des permis de travail “fermés” et à des salaires de famine, puis les menacent de congédiement ou les congédient carrément sous de faux prétextes sachant qu’ils n’ont pas droit à l’assurance emploi parce qu’ils étaient à l’emploi exclusif de l’entreprise.» 

Il parle de «nouveaux esclaves».

La semaine dernière dans Le Devoir, on faisait aussi état de cas de travailleurs temporaires qui se retrouvent le bec à l’eau en raison de l’exclusivité des employeurs, qui peuvent profiter de cette dépendance. À un point tel que des organismes représentant ces employés ont interpellé les gouvernements.

Dans un contexte de pénurie aussi criante au Québec, surtout dans la région, il est inconcevable que des gens qui viennent ici pour prêter main-forte aux entreprises soient à la merci d’un patron, qu’il n’y ait pas de possibilité de faciliter le transfert d’un tel permis vers un autre employeur.

Si le premier ministre François Legault veut mieux intégrer la main-d’œuvre immigrante, l’occasion est belle.

Encore lui faudra-t-il convaincre Ottawa.