Élections 2018

Une bière avec les chefs

CHRONIQUE / C’était soirée de quilles sur console Wii jeudi soir dans cette résidence pour personnes âgées de Limoilou.

L’affiche pour le vote par anticipation est déjà au mur et les candidats locaux y sont passés à tour de rôle. On parle parfois politique et on encourage les résidents à voter, explique la responsable des loisirs.

Mais entre des abats virtuels et un débat surréaliste, le choix n’était pas difficile à faire. Pas touche aux quilles sur la Wii, c’est leur «sport», m’a-t-on prévenu. L’argument était imparable. Je n’ai pas insisté.

J’ai cherché en vain une autre résidence d’aînés pour le débat des chefs. Même lorsqu’il n’y avait pas de Wii, on m’a dit non.

Ou bien il n’y avait pas de télé dans la salle commune, ou pas de résidents dans la salle à cette heure du soir, mais surtout, pas beaucoup d’intérêt. On peut comprendre.
Les débats des chefs visent en théorie un public large, mais il faut avoir la vocation pour tenir jusqu’au bout.

Je me suis retrouvé en haute-ville, sur cette rue Saint-Jean foisonnante où le casse-croûte gras à poutines voisine les commerces véganes ou d’aliments bios.

À l’étage de la Ninkasi, un écran géant derrière la table de billard au mur d’une salle vide.

Rien de l’effervescence de la semaine dernière où des militants de Québec solidaire avaient investi la place.

Premier client, un jeune artiste. Slam, piano, humour. Il venait pour une bière. Né à Varennes, il s’est installé à Québec depuis peu pour une «vie plus stable», parce que c’est «plus propre», qu’il «aime la ville» et pour «roder ses jokes». J’ai souri.

Il votera par anticipation samedi. Il avait l’habitude de voter Parti québécois, aime bien Sol Zanetti de Québec solidaire dans Jean Lesage, mais hésite encore. Québec solidaire l’énerve à refuser le regroupement des «forces progressistes».

Il était reparti quand le débat a commencé.

Ça a mal commencé pour Lisée. Son attaque sortie de nulle part contre Manon Massé et Québec solidaire qui n’a pas de vrai chef est tombée à plat.

On sentait chez lui une urgence à performer, mais ses envolées hors d’ordre, son ton accusateur («Vous mentez!») et ses obstinations avec l’arbitre ont mal paru.

Il a fini par corriger le tir et rentrer dans le rang, mais les premières impressions sont tenaces et finissent par contaminer notre lecture du reste du débat.

Autant M. Lisée avait bien fait dans les deux premiers débats, autant il se sera tiré dans le pied dans ce troisième.

Ça ne change rien à sa grande connaissance des dossiers et au réalisme de son programme, mais au jeu du débat, il aura perdu celui d’hier.

François Legault a beaucoup mieux paru. Il fut le plus distrayant avec une pétarade de punch lines percutantes.

«Les seuls qu’on veut expulser, c’est le Parti libéral», a-t-il lancé à M. Couillard qui lui reprochait ses ambiguïtés sur le traitement des immigrants.

«Les Québécois sont tannés de vous entendre donner des leçons», lui lancera-t-il plus tard. «Vous avez plus aidé la famille libérale que la famille québécoise», etc.

M. Legault a même fait acte d’humilité en reconnaissant avoir fait des erreurs, ce qui a semblé prendre tout le monde par surprise. Du moins, dans le bar où une dizaine de personnes ont fini par se regrouper pour une soirée de bière bien modeste.

L’habileté à larguer des lignes assassines ne fait pas la force d’un programme et ne peut en compenser les lacunes, mais en débat, ça a son effet. Reste à voir si ça suffira à freiner la chute de la Coalition avenir Québec que les sondeurs semblent avoir décelée.

Philippe Couillard fut égal à lui-même. Parfait contrôle de ses répliques et émotions (en a-t-il?), excellente maîtrise des contenus, approche technocratique, mais efficacité à livrer ses messages.

Son appel aux citoyens pour obtenir un «deuxième mandat» ne dupe cependant personne. Les libéraux sont au pouvoir depuis longtemps et il fait partie de la famille.

Dans un format de débat plus serré que celui de la semaine dernière à Radio-Canada et un animateur plus prompt à intervenir, Manon Massé n’a pas autant peiné à trouver son temps de parole.

Elle fut excellente, autant que peut l’être la leader d’un parti audacieux qui souffre d’un déficit de crédibilité. Elle avait le ton juste, capable d’attaques féroces contre les idées des autres tout en respectant les personnes qui les portent.

Son mot de clôture était particulièrement réussi, y reprenant des mots clés de sa soirée: courage, authenticité et ambition.

Mes adversaires, ce ne sont pas les trois autres chefs de parti, c’est la peur du changement, a-t-elle plaidé.

Mme Massé n’a peut-être pas imposé une idée forte qui aurait forcé la main aux autres chefs comme l’avait fait à l’époque Françoise David avec les personnes âgées. Mais, elle sort grandie de l’exercice.

Avec lequel des chefs aimeriez-vous prendre une bière, demande-t-on parfois dans les sondages? Jeudi soir, j’aurais dit Manon Massé. Il y a des soirs comme ça où on se prend à vouloir changer le monde. D’autres où on se sent plus paresseux.

Élections 2018

Et le gagnant est...

CHRONIQUE / S’il fallait déclarer un gagnant au débat de TVA, ce serait une gagnante. Manon Massé de Québec solidaire a démontré jeudi soir qu’indépendamment de la crédibilité contestée du cadre financier de Québec solidaire, elle pouvait tenir un discours politique pertinent. Du début jusqu’à la fin, elle a montré sa connaissance des sujets, et surtout son vécu sur le terrain. Son ton m’a rappelé par moments la sagesse de Françoise David dans ce genre de forum.

Jean-François Lisée, qui s’était démarqué dans les autres débats, a totalement raté sa rentrée. Au lieu d’y aller avec l’élégance et l’humour qui ont caractérisé sa participation à Radio-Canada et à CBC, il a été trop agressif. Il est sorti des sujets lancés par l’animateur Pierre Bruneau, qui a dû le rappeler à l’ordre à plusieurs reprises dans la première partie du débat. Lisée en a été visiblement déstabilisé.

Philippe Couillard et François Legault sont sortis indemnes de cet événement. M. Legault avait bien compris qu’il lui fallait conserver son calme au lieu d’invectiver son principal adversaire comme il l’avait fait à Radio-Canada. Pris en défaut par Philippe Couillard sur l’épineuse question de l’expulsion des immigrants, il a d’abord nié l’intention qu’on lui prêtait. Mais comme il n’allait nulle part avec ses arguments, il a habilement évacué cette controverse : «Je ne suis pas parfait, ça m’arrive de faire des erreurs. J’écoute mes gens et je me corrige». Sur cette lancée, il a reproché à Philippe Couillard de donner des leçons aux autres au lieu de les écouter.

Le chef libéral a bien mis à profit la formule de débat de TVA qui lui laissait plus de temps pour s’expliquer sur des sujets parfois complexes comme celui des soins dentaires aux jeunes de 16 ans et moins et aux aînés. Il a également profité de l’occasion pour expliquer sa déclaration du matin, concernant les gens qui n’ont que 75 $ par semaine pour se nourrir.

Ce fut un excellent débat que celui de TVA. La formule utilisée, celle des face-à-face, a permis de véritables discussions de fond entre les chefs, au lieu de laisser place à la cacophonie qui a caractérisé le premier débat. Et chapeau à l’animateur Pierre Bruneau, qui a su diriger les discussions avec son doigté habituel, mais avec fermeté au besoin.

Quel effet aura ce débat sur l’électorat? Difficile à dire, d’autant plus que les chefs se retrouvent vendredi soir chez Guy A. Lepage pour son émission de dimanche soir. Mais si effet il y a, ça ne pourrait que profiter à Québec solidaire dans des circonscriptions comme Taschereau, à Québec, où le parti a des chances réelles de l’emporter. Aux dépens du Parti québécois? Ça reste à voir. Mais Mme Massé a certainement convaincu bien des gens hier soir que les valeurs véhiculées par son parti valent la peine d’être considérées.

Je doute par ailleurs que ce débat change quoi que ce soit pour le Parti libéral et la Coalition avenir Québec (CAQ). François Legault et Philippe Couillard n’ont pas pris de risques inutiles. Ils ont joué leurs cartes avec prudence.

Il y a eu quelques bonnes citations pendant ce débat. Celle de Manon Massé dans son mot de la fin, m’a beaucoup plu: «Mes adversaires, c’est pas ces trois personnes-là, c’est la peur.»

Elle ne parlait pas de la peur du changement proposé par la CAQ. Simplement de la peur qu’ont toutes les sociétés de se lancer véritablement dans de grandes remises en question comme celle qui s’impose pour contrer les changements climatiques.

Chroniques

À un cheveu d’être juré

CHRONIQUE / Jusqu’ici, la pire chose qui pouvait m’arriver quand je passais tout droit le matin, c’était de perdre mon boulot. Mais ce matin-là, c’était la prison qui me guettait si je me rendormais. D’ailleurs, je serais très curieux de savoir comment mes compagnons de cellule auraient réagi lorsque je leur aurais dit que j’étais atterri là parce que j’avais trop dormi. M’aurait-on vu comme la lie des criminels ou comme une espèce de héros du « je-m’en-foutisme » ? Ça, je ne le saurai pas dans cette vie et entre vous et moi, ça ne me dérange pas trop.

Tout a débuté quelques semaines auparavant, après une visite du facteur. Ce jour-là, je surveillais fébrilement mon courrier, car j’avais perdu ma carte de guichet depuis une quinzaine de jours et j’avais très hâte de retrouver une « vie normale ». Or, au lieu de voir une lettre en provenance de mon institution bancaire dans le courrier, il y avait cette curieuse enveloppe du ministère de la Justice sur laquelle mon nom était inscrit.

Chronique

Peut-être vaut-il mieux en rire

CHRONIQUE / François Paquet était en train de panser les plaies d’un gars qui avait pris une sacrée débarque, le gars était lendemain de veille, il ne se rappelait plus trop comment il s’était retrouvé en bas du cap à Lévis.

Il avait réussi à sortir de là, était allé se coucher, s’était rendu à l’hôpital le matin. 

Tout à coup, le gars a pensé à sa blonde. Il l’avait oubliée là. «Elle était tombée elle aussi, elle était encore dans le ravin, elle avait passé la nuit là avec un fémur cassé.»

Après son quart de travail, François a noté l’histoire.

François fait ça depuis des années, depuis le quart de siècle qu’il travaille comme urgentologue à Lévis, il note les choses qu’il voit. Et aussi les histoires que des collègues lui racontent.

En se disant qu’un jour, il fera quelque chose avec ça.

Ce jour est arrivé il y a des années, quand Yves Lessard a été embauché comme infirmier à l’urgence de Lévis et que François a appris qu’Yves faisait du dessin, il avait fait des caricatures pour le Ottawa Citizen quand il travaillait à Gatineau. «Quand François a vu mes dessins, il m’a demandé si je faisais de la BD... On a cliqué là!»

Un match parfait. «J’aimais son trait.»

Et parce qu’Yves est infirmier, François n’avait pas besoin de lui faire un dessin avant qu’il fasse ses dessins. Les solutés, les machines, pas besoin de Google pour trouver de l’inspiration. Il savait exactement de quoi il parlait, pour avoir vécu pas mal la même chose. Il pouvait même y mettre son grain de sel. 

Ils ont commencé par faire des capsules à gauche et à droite avant de pondre une vraie bande dessinée. Stat était né. Stat du latin Statim, urgence, qui raconte avec humour ce qui se passe en coulisses. Ils ont publié deux premiers tomes chez Moelle Graphique, lancent aujourd’hui le troisième avec Perro Éditeur.

Page 34, l’histoire de l’éclopé du cap.

Je les ai rencontrés mercredi matin, Yves venait de finir son shift à l’hôpital Saint-Sacrement, ça fait 30 ans qu’il travaille de nuit. Il venait d’en faire neuf de suite «à part du supplémentaire», et il a bien failli rester pour un «obligatoire». À 2h, un patient a eu la brillante idée de boucher une toilette, Yves a demandé un siphon pour régler le problème, on lui a dit que ce n’était pas à lui de faire ça.

Il faut faire une demande.

Et attendre.

François, lui, me raconte l’histoire de cette dame qui ne voulait pas monter dans une chambre à l’étage «parce qu’elle n’avait pas de vue sur le fleuve».

Vrai de vrai.

Il me raconte aussi ce qui arrive quand la pile du distributeur automatique de savon tombe à plat. «Avant, on demandait à ce que la batterie soit changée et elle était changée. Maintenant, on doit faire la demande au CIUSSS [Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux] et attendre, ça peut prendre une semaine. Ou je dois faire plein de téléphones et, si je suis chanceux, je peux arriver à ce que ça soit fait la journée même. Mais je perds au moins une heure...»

Voilà qui pourrait se retrouver dans le prochain tome. «Moi et François, on se raconte nos histoires, on a des idées en nombre presque illimité!» En plus de leurs blondes, qui travaillent aussi comme infirmières, celle d’Yves est en néonatalogie, celle de François aux soins intensifs.

Des «wonder women», dixit Yves.

Les problèmes dont on entend parler, ils ont les deux mains dedans. «C’est vraiment difficile, confirme François, qui travaille en plus dans une des urgences les mieux cotées de la province. L’autre soir, c’était épouvantable, on a failli perdre le contrôle. [...] On a 45 civières, mais on a juste le budget pour en ouvrir 35.»

En plus des patients agressifs, souvent intoxiqués. «On voyait ça une ou deux fois par semaine, là c’est un ou deux par jour.»

Qu’est-ce qu’ils font pour passer au travers?

Ils en rient.

«Sans ça, j’aurais lâché. C’est mon exutoire», laisse tomber François. Yves, qui parle de lui comme de «la garde malade qui dessine», renchérit. «L’humour, c’est désamorçant. Ça nous a beaucoup aidés.»

Et j’avoue que ça fait un bien fou de rire des travers de notre système de santé, qui paraît parfois plus malade que ceux qu’il doit soigner. Au fil des 48 pages de Code bleu, les bédéistes n’épargnent personne. «On peut tout dire en passant par l’humour», constate François. 

Même décocher quelques flèches au CIUSSS. Comme dans ce gag où le médecin ose défier une consigne.

La police débarque.

Le quatrième tome est déjà bien avancé, Yves m’en donne un avant-goût. «Les gens se posent des questions : pourquoi la bouffe est comme ça, pourquoi on attend si longtemps... On va répondre aux grandes questions existentielles! Ce sera aussi un hommage au travail de nuit.» Ça, il connaît.

François et Yves voient grand pour Stat, ils pensent déjà au cinquième tome et ont commencé à plancher sur une série télé avec un studio d’animation. Ils ont même un projet d’émojis. 

Mais il n’y a pas que l’humour qui les tient, les «merci» et les belles histoires aussi, celles dont ils sont aussi témoins chaque jour. «Je me souviendrai toujours d’un matin de Noël, c’était à Gatineau il y a une vingtaine d’années, se rappelle Yves. On avait une petite fille qui avait une méningite, elle était condamnée. J’étais à son chevet... Et tout à coup, elle s’est levée, elle n’était pas censée être capable, elle a crié “Maman!”»

Elle a complètement guéri.

«Chaque jour, dans le système, il y a des milliers de bons gestes.» Dont celui-ci. «Par exemple, ma mère, elle a été prise à temps, elle a été miraculeusement sauvée. Mais ça, on n’en parle pas...»

Voilà qui est fait.