EN FAMILLE

Tuer le père Noël

CHRONIQUE / C’était un jour de décembre. Je devais avoir huit ou neuf ans. J’étais dans ma chambre et vaquais à mes occupations d’enfant, bien au chaud dans mon monde imaginaire. C’est-à-dire que je jouais.

Ma mère est entrée avec une question : «Le Père Noël, tu crois qu’il fait comment pour apporter des cadeaux à tous les enfants en une seule nuit?»

J’ai été prise par surprise. Je ne m’étais jamais posé la question. Je croyais au Père Noël, un point c’est tout. Je ne m’intéressais pas à toute la logistique de la patente.

«Je ne sais pas», ai-je tout bêtement répondu. Et c’est alors qu’elle a déballé toute la vérité derrière LE mythe par excellence. «OK», fut ma seule réaction. Je n’ai été ni choquée, ni triste ni déçue et encore moins traumatisée. Pour tout dire, je trouve même que tout ça fait une histoire un peu plate à raconter…

Si je vous la raconte quand même, c’est qu’une amie, autour d’un café il y a plusieurs jours, m’a avoué que sa plus grande, qui est présentement en deuxième année, l’a questionnée pendant qu’elle préparait les patates pilées. «Le Père Noël, est-ce qu’il existe pour vrai?»

J’imagine que pour tout parent qui s’évertue à faire croire à ses enfants au sympathique barbu au costume rouge Coca-Cola depuis des années, cette interrogation de «grand» provoque un petit pincement au cœur. Ça souligne la fin d’une époque, celle de la naiveté, de l’innocence, voire d’un peu de magie.

Je trouve néanmoins que ma chum a servi à sa fille une réponse fort pertinente : «Toi, qu’est-ce que tu en penses? As-tu envie de croire au Père Noel?»

De la pensée magique à la pensée concrète

Effectivement, quand l’enfant commence à émettre des doutes sur l’existence de papa Noël, l’une des méthodes les plus douces pour l’amener tranquillement à en faire son deuil est de lui retourner ses questions, croient plusieurs spécialistes, dont la psychologue Nathalie Parent.

«Jusqu’à l’âge de 7-8 ans, l’enfant est dans la pensée magique, imagine plein de scénarios et s’invente des histoires. Après, il développe la pensée concrète qui lui permet de rassembler des faits pour obtenir une conclusion logique. C’est lorsque l’enfant atteint cet âge qu’il pose beaucoup de questions à ses parents», explique-t-elle sur le site Educatout.

Elles tourneront d’abord autour de faits concrets, tels « Comment le Père Noël peut entrer chez nous puisque nous n’avons pas de cheminée? Comment passe-t-il dans la cheminée avec son gros ventre? » Retourner la question à l’enfant permet de «susciter son imaginaire et ses fantasmes autour du sujet».

«Si celui-ci ne donne pas de réponse et que l’adulte ne sait que dire, il peut toujours s’appuyer sur la magie de Noël pour répondre, surtout quand l’enfant est (encore) dans (un)mode de pensée (magique) (avant 7-8 ans) : « Ça doit être la magie! » ou « Il est magique n’est-ce pas? », poursuit-elle.

Viendront ensuite des questions plus élaborées : « Comment fait-il pour distribuer tous les cadeaux aux enfants dans toutes les maisons? », « Comment peut-il fabriquer tous les jouets? », « Pourquoi papa n’est jamais présent quand le Père Noël arrive? » «L’enfant cherchera alors à trouver les réponses à ses questions, il aura des doutes mais il voudra continuer d’y croire encore. (…) Le processus se fera naturellement car, petit à petit, l’enfant entendra des choses qui vont ébranler ses croyances, mais il gardera ce qu’il sera prêt à prendre et à digérer», dit Mme Parent.

«Par contre, si les questions deviennent trop insistantes et que le jeu de la magie n’est plus drôle, par exemple : « Maman, papa, dites-moi la vérité! Je sais que le père Noël n’existe pas pour vrai à cause de... », à ce moment, ça ne sert à rien de continuer à faire semblant puisque l’enfant ne veut plus jouer», ajoute-t-elle.

À ce moment, question de ne pas briser le lien de confiance, il vaut mieux dire toute la vérité. 

Méthode douce

Si vous voulez tout de même préserver un peu de magie, vous pouvez toujours faire comme Charity Hutchinson, cettemère de famille américaine qui a partagé sur son compte Facebook une adorable façon d'expliquer à ses enfants que le Père Noël n'existe pas, rapporte-t-on dans le Huffington Post.Elle a proposé à ses enfants, lorsqu'ils ont émis des doutes sur son existence, de devenir Père Noël à leur tour. 

«Tu as vraiment grandi cette année, physiquement, mais aussi dans ton cœur. D'ailleurs, ton cœur est si grand que je pense que tu es prêt à devenir un Père Noël ! 

Tu t'es probablement rendu compte que la plupart des Pères Noël que tu vois sont simplement des gens déguisés. Des copains t'ont peut-être dit que le Père Noël n'existe pas. Beaucoup d'enfants disent ça parce qu'ils ne sont pas encore prêts à ÊTRE un Père Noël. Toi, si.

Je crois que le moment est venu d'accepter TA première mission de Père Noël !», propose-t-elle. 

L'enfant choisit alors une connaissance, souvent un petit voisin. Sa mission est de découvrir, sans attirer l'attention, ce que l'autre désire, avant de le lui offrir, dans un joli papier cadeau, et sans être vu. Il ne devra jamais révéler qu'il est l'auteur du cadeau, car un Père Noël ne fait pas les choses pour qu'on lui dise merci mais par bonté de cœur.

Cute au boutte, n’est-ce pas?

Patrick Duquette

La petite histoire du monde [PHOTOS]

CHRONIQUE / Dans une récente chronique, j’évoquais cette boîte d’archives que je garde au sous-sol. Elle renferme de vieux papiers qui datent de mon adolescence. Des poèmes, des journaux intimes, des photos… Chaque fois que je retombe sur cette vieille boîte, je remonte dans le passé. Un pan oublié de ma vie ressurgit, celle de mes jeunes années de révolte et d’idéalisme…

Je croyais ces vieux documents sans intérêt. D’ailleurs, s’il n’en tenait qu’à ma blonde, la boîte aurait pris le bord du recyclage depuis longtemps. Mais je suis incapable de m’en débarrasser. J’aime me replonger dans mes vieilles affaires. Un historien de l’Outaouais, Alain Roy, m’a écrit pour me dire que mes archives étaient peut-être plus précieuses que je l’imaginais.

Chroniques

La famille de Normand

Normand Laliberté les appelle ses enfants même si Jocelyn et François, tous deux 63 ans, sont à peine plus vieux que lui et qu’Anne-Marie, 58 ans, est pratiquement de son âge aussi.

Normand aura 61 ans en février.

Seul Marco, 37 ans, pourrait être son fils qu’il n’est pas non plus.

«Il est comme mon bébé.»

Marco avait 20 ans au moment d’intégrer cette famille pour adultes handicapés.

«À son arrivée, il portait des vêtements de la taille d’un garçon de 4 ans.  

Dans le jargon des services sociaux, on parlerait de cette maison de Trois-Rivières comme d’une ressource intermédiaire. Personnellement, les deux mots qui me viennent en tête pour décrire ce clan, c’est amour et dévouement.  

Marco a préféré m’observer de loin lorsque je l’ai salué sans trop savoir quoi ajouter. L’homme dans le corps d’un préadolescent maigrichon ne parle pas. Ce n’est pas un caleçon, mais une couche qui dépasse de son pantalon.  

Je peux comprendre Normand de le présenter comme un bébé.  À la maison, Marco préfère se déplacer sur les fesses ou à quatre pattes que de rester bien sage dans son fauteuil roulant.

Il vit avec la paralysie cérébrale, une déficience intellectuelle sévère et présente des caractéristiques du trouble du spectre de l’autisme.

Pour se divertir, Marco s’assoit dans la baignoire vide et bat la mesure en frappant les rebords avec ses mains. Il aime le bruit sourd que ça fait.

Normand le laisse faire. Ça dérange qui au fond? Personne. Alors tel un bambin, Marco peut continuer de jouer du tambour dans le bain sans eau.

«Tu vois? C’est ça, Normand. Il s’adapte à chaque personne ici.»

C’est Lyne Tardif, la soeur de Jocelyn, qui m’a contactée. Elle souhaitait saluer la bonté d’un homme qui s’apprête à prendre sa retraite après s’être consacré pendant trente ans au bien-être de quatre adultes qui l’aiment comme un père.  

À jamais reconnaissante envers Normand qui aura offert un milieu de vie exceptionnel à son frère qui a la paralysie cérébrale, Lyne a néanmoins du mal à retenir ses larmes en pensant aux prochaines semaines.

Dix ans la séparent de son frère aîné qui est comme un enfant de 5 ans. Leurs parents sont décédés. Normand a pris Jocelyn sous son aile il y a près de vingt ans. Depuis ce jour, il occupe une place importante dans la vie et le coeur de Lyne Tardif.

Dans un monde idéal, l’éducateur spécialisé aurait aimé vendre sa maison entièrement adaptée à une personne prête à prendre sa relève auprès de ses protégés.

Cette perle rare ne se trouve pas comme ça.  

Jocelyn, François, Anne-Marie et  Marco seront donc relocalisés vers une autre famille d’accueil ou un centre d’hébergement de soins et de longue durée. Fin janvier, tout le monde devrait avoir quitté. C’est la vie.

Personne ne peut être contre le désir de Normand de vouloir penser un peu à lui après avoir paterné et materné son quatuor pendant toutes ces années.

Rattrapé par la fatigue, l’homme n’a plus la force d’antan pour soulever ces adultes qu’il faut laver, changer de couches, faire manger, gaver, repositionner dans leur lit et ainsi de suite, sept jours sur sept. La nuit aussi.

Normand n’a jamais rien négligé pour ses résidents qui habitent le rez-de-chaussée ensoleillé alors que lui et son conjoint sont installés au sous-sol.

Au volant de son véhicule adapté, il a trimballé sa famille un peu partout, sans jamais se laisser mettre des bâtons dans les roues.

Ils sont allés à la Ronde, au zoo de Granby, au parc national de la Mauricie, au cinéma, au centre commercial...  

«Si je veux avoir une qualité de vie, il faut que je leur en donne une aussi.»

L’été, Anne-Marie a toujours eu droit à son vernis à ongles sur les orteils, une petite attention qui fait une grande différence dans le quotidien de celle qui exprime ses besoins à l’aide de pictogrammes.

«Mon but a toujours été de les rendre heureux et de leur permettre de choisir. Ce n’est pas à nous de toujours tout décider pour eux.»

Au petit déjeuner, Anne-Marie aime manger ses rôtis avec de la mayonnaise plutôt que du beurre d’arachides? Va pour la mayo.  

Un dimanche après-midi, Jocelyn s’est mis en tête de se régaler de bonbons aux patates? Normand trouve une recette, sort son tablier de cuisinier et Jocelyn est heureux.

Comme un parent qui sait reconnaître le babillage de son petit, l’homme décode le langage gestuel de François qui lève les yeux au ciel pour dire oui.

«Quand il est de mauvaise humeur, il se raidit le dos par en arrière.»

François et Anne-Marie sont ici depuis le début. Ils ont vieilli avec lui.

Normand Laliberté sait que ça ne sera pas facile de se séparer de sa gang. Il essaie de ne pas trop y penser et évite d’aborder le sujet en leur présence. Chaque chose en son temps.

Jocelyn, François, Anne-Marie et Marco ne comprennent pas tout, mais ils ressentent ce que Normand ressent.

«C’est sûr que j’aimerais garder contact avec eux, si possible, aller les visiter.»

L’homme se lève pour retourner auprès des siens, confiant que chacun d’eux saura s’adapter à sa nouvelle vie.

Normand Laliberté aura été une voix pour les membres d’une famille qui restera la leur et la sienne.

Chroniques

Autrement dit

Le diagnostic

James Bond est alcoolique

Avouez que vous vous en doutiez. Comme un peu tout le monde. Sauf qu’à chaque fois que James Bond s’enfilait un Martini, vous regardiez ailleurs. Il fallait pourtant le dire. L’agent 007 a problème d’alcool «sévère» et «chronique». Ce n’est pas moi qui le dit. Plutôt un groupe d’experts en Santé publique de l’université d’Otago, en Nouvelle-Zélande. Les fins limiers l’ont même surpris à boire 109 fois dans les deux douzaines de films étudiés. Un vrai scandale! Dans Quantum of Solace, (2008) l’ami James enchaine les Vespers, des cocktails à base de gin, de vodka et de vin apéritif, ce qui aurait dû porter son taux d’alcoolémie à un niveau proche du coma. Une autre fois, on le voit boire au lit, en compagnie d’une espionne russe, alors qu’ils ont tous les deux un fusil et un poignard à portée de la main. Paraît que même le poignard était mort de peur.

Source: The Washington Post

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Vu d'même

La maison de Régis

CHRONIQUE / Je suis tombée là-dessus par hasard, cette semaine.

Un média que je ne nommerai pas a publié les photos de la maison du maire de Québec, Régis Labeaume, qui vient d’être mise en vente. Les clichés sont facilement accessibles via l’annonce de l’agence immobilière qui gère la vente, mais le nom du propriétaire n’y est pas mentionné.

Chroniques

Des employés jetables

CHRONIQUE / Un homme, appelons-le Michaël, est parti d’Afrique de l’Ouest avec son bac pour aller se spécialiser en mécanique à Paris.

Ça tombe bien, Michaël peut combler un emploi dans un secteur où il y a pénurie, ce n’est pas ça qui manque au Québec, les employeurs s’arrachent les cheveux pour trouver des employés qualifiés. Plusieurs vont en France pour en dénicher, c’est là que Michaël a été recruté, dans un salon de l’emploi.

Avant de pouvoir occuper le poste promis, il a dû payer à cette même compagnie des dizaines de milliers de dollars pour suivre un programme de formation, une pour avoir sa certification, une autre pour occuper l’emploi qu’il voulait. Il a fait tout ce qu’il fallait, a obtenu ses papiers. 

Tout allait très bien, il a commencé à travailler en 2016.

Après l’expiration de son «permis de travail post-études de trois ans», il a obtenu au printemps, jusqu’en 2020, un permis de travail fermé. 

Le mot fermé est important.

Selon la description qu’en donne Immigration Canada, le permis de travail fermé est «lié à un employeur donné». C’est un permis pour travailler pour une seule compagnie, point à la ligne. C’est un processus long et fastidieux, qui demande une volumineuse paperasse, qui coûte de l’argent.

À la compagnie surtout, qui doit présenter pour le candidat une étude d’impact sur le marché du travail.

Ce permis fonctionne bien, tant que ça va bien.

Sauf que.

À la suite de changements au sein de la compagnie, Michaël a perdu son emploi. Une histoire compliquée, évidemment, qui fait qu’il se retrouve maintenant avec un permis de travail qui ne lui sert à rien. Et il n’a pas droit au chômage. «Même s’il y avait d’autres compagnies qui voudraient m’engager, elles ne peuvent pas.»

Même si c’est pour faire le même travail. 

Pour ça, il faut un permis ouvert.

Faute de quoi, la compagnie doit reprendre le processus de zéro pour un permis «lié à un employeur donné», faire l’étude de marché, payer. Michaël doit attendre, obtenir un permis peut prendre plusieurs mois. 

Sans revenus.

En parallèle, Michaël fait des démarches pour obtenir sa résidence permanente, un autre parcours semé d’embûches et d’une pléthore de formulaires. «On me dit que ça peut prendre environ 18 mois.» Il ne sait même pas s’il peut quitter le pays pour chercher un emploi ailleurs.

Il se sent pris. 

Quand je l’ai rencontré avec sa femme, il m’a d’ailleurs demandé de rester très vague sur son histoire, pour ne pas avoir plus de problèmes encore.

Il a contacté un avocat en droit du travail, avec qui j’ai échangé. Michaël ne serait pas un cas unique. «Plusieurs candidats à l’immigration deviennent des proies faciles pour des employeurs sans scrupule qui exigent des frais de formation exorbitants après avoir recruté des employés sur des permis de travail “fermés” et à des salaires de famine, puis les menacent de congédiement ou les congédient carrément sous de faux prétextes sachant qu’ils n’ont pas droit à l’assurance emploi parce qu’ils étaient à l’emploi exclusif de l’entreprise.» 

Il parle de «nouveaux esclaves».

La semaine dernière dans Le Devoir, on faisait aussi état de cas de travailleurs temporaires qui se retrouvent le bec à l’eau en raison de l’exclusivité des employeurs, qui peuvent profiter de cette dépendance. À un point tel que des organismes représentant ces employés ont interpellé les gouvernements.

Dans un contexte de pénurie aussi criante au Québec, surtout dans la région, il est inconcevable que des gens qui viennent ici pour prêter main-forte aux entreprises soient à la merci d’un patron, qu’il n’y ait pas de possibilité de faciliter le transfert d’un tel permis vers un autre employeur.

Si le premier ministre François Legault veut mieux intégrer la main-d’œuvre immigrante, l’occasion est belle.

Encore lui faudra-t-il convaincre Ottawa.

Chronique

La boîte à parler de Jacques

CHRONIQUE / Jacques Poulin, pas celui qui a écrit «Volkswagen blues», était au volant de son autobus scolaire, il a jasé avec la mère d’un enfant autiste, elle lui disait qu’elle ne pouvait pas faire garder son fils.

Parce qu’il ne parle pas.

«Elle m’a expliqué que ce n’était pas possible parce que la communication était à peu près impossible, et qu’une gardienne ne peut pas comprendre ce qu’il veut.»

Jacques a eu une idée. 

Il s’est mis à penser à un outil de communication qui pourrait permettre de s’exprimer aux personnes qui n’arrivent pas à parler. «Ça peut toucher beaucoup de personnes. Les autistes, les gens qui ont un AVC, l’Alzheimer dans les premiers stades, les aphasiques, les analphabètes et aussi les immigrants qui arrivent.»

Il a bricolé une planche avec six zones illustrées : «J’aime», «Je n’aime pas», «J’ai besoin de», «Je veux faire», «J’ai peur de» et «Je suis allergique à». Il a trouvé des cartes avec des pictogrammes dessus. L’idée est toute simple, la personne place le pictogramme qu’elle veut sur une des six zones.

Un dessin de crayon dans la zone «J’ai besoin de».

Il n’a pas encore déterminé les pictogrammes qui seraient inclus. «Pour les enfants, il y a en aurait plus et pour les adultes, ils seraient plus gros.»

Adaptés aux besoins de chacun.

Pour l’instant, l’idée de Jacques est toujours au stade de l’idée. Il a trouvé un nom, Génial.com, il lui reste à développer le visuel de sa planche et de ses pictogrammes. Son fils, qui a un beau coup de crayon, pourrait être mis à contribution. «Le principe est vraiment simple, tout le monde peut comprendre.»

C’est le but.

Au cours des derniers mois, il a envoyé un document de présentation de son idée à une soixantaine de personnalités publiques et d’organismes. Ses demandes de financement sont restées lettres mortes, deux fondations l’ont félicité de chercher à améliorer le sort des personnes autistes.

Il en est là.

Jacques n’en est pas à sa première idée du genre. «Cet outil-là avec les pictogrammes, c’est un peu une suite de ce que j’ai fait avant. En 1975, j’ai conçu un petit livre qui peut avoir l’air banal, mais il contient 600 pictogrammes qui permettent de voyager en franchissant la barrière des langues.»

Il l’a fait breveter. «Le député du Bloc québécois Louis Plamondon ne voyage jamais sans l’avoir avec lui.»

Et puis, quand il était inhalothérapeute à Trois-Rivières, il a conçu un autre outil de communication, pour les patients intubés. «J’ai fait une fiche pour les soins intensifs, pour que les patients puissent nous dire ce qu’ils voulaient, s’ils avaient chaud ou froid… Ça s’appelait “Parle-moi”, on le laissait sur la table de chevet et les gens pouvaient s’en servir au besoin.»

Ça pourrait encore être utile.

Jacques Poulin a aussi eu l’idée d’épinglettes pour trouver l’âme sœur, «une pour les hétérosexuels et une pour les homosexuels» et une identification pour les chiens et les chats à poser sur le collier.

Ces idées-là n’ont pas eu le succès escompté.

Mais sa boîte à parler, avec une planche et les pictogrammes, il y croit. Jacques a fait quelques recherches, il a constaté que l’utilisation des pictogrammes est monnaie courante pour les autistes, mais il n’a trouvé aucun produit où on pourrait associer un besoin à un objet. «C’est un outil qui pourrait vraiment faciliter les échanges, tout le monde est gagnant.»

À la retraite, il travaille sur cette idée à temps perdu, mais il aimerait bien pouvoir la réaliser. «Le but, c’est de faciliter la conversation, la communication entre les personnes. Et il y a des familles où il y a plus qu’un enfant autiste, j’en ai connu quand je faisais du transport scolaire. Ce n’est pas évident pour elles.»

Et c’est ce que je trouve le plus beau dans l’histoire, qu’un retraité qui aurait fort bien pu se contenter de transporter les élèves du point A au point B ait pris la peine d’écouter cette mère, qu’il ait refermé la porte de l’autobus en réfléchissant à ce qu’il pouvait faire pour lui rendre la vie plus douce.

Et qu’il l’ait fait.

Chronique

L’ombre des gilets jaunes

CHRONIQUE / Les mécontents qui ont voté contre l’administration Labeaume dimanche ne portaient pas de gilets jaunes ni ne scandaient de slogans haineux.

Leur grogne contre le maire, si ça en est une, n’avait rien de celle qui agite la France cet automne et qui a forcé son président à «entendre» les bruits de la rue.

Dans son adresse à la nation, lundi, le président Emmanuel Macron a dit sentir que la colère était «juste à bien des égards» et a fait acte d’humilité. «Je sais qu’il m’est arrivé de blesser certains d’entre vous par mes propos», a-t-il confié. 

Cet «état d’urgence économique» en France rappelle, par contraste, combien la vie est douce à Québec pour une majorité de citoyens. 

Même par 12 degrés sous zéro, même avec la congestion des heures de pointe, les taxes à payer et la neige à pelleter.  

Les mécontents qui ont voté dimanche dans Neufchâtel-Lebourgneuf ont été à peine plus nombreux que les satisfaits. Une courte majorité de 125 voix pour le candidat Patrick Paquet de Québec 21 avec un taux de participation anémique de 23 %. 

Cela donne la mesure du mécontentement : vents faibles à modérés par endroit, mais prévisions à long terme incertaines pour l’ensemble du territoire.

Au soir de la défaite, le maire Régis Labeaume a prévenu qu’il ne donnerait pas suite à sa promesse d’essayer d’obtenir un pont d’étagement à l’intersection de Lebourgneuf–Robert-Bourassa. 

«Si les gens avaient voulu du pont, ils nous auraient appuyés. Ils ne le veulent pas», a-t-il conclu. 

La mauvaise nuit qui a suivi lui a porté conseil. 

«Il faut humblement prendre acte de ça», a-t-il dit en parlant des résultats de la veille. 

«Je me suis levé ce matin en prenant la décision de respecter tous nos engagements. Je suis le maire de tout le monde». 

Le maire de tout le monde. Cela rassure de l’entendre. Il y a des moments où on en venait à douter. Si l’ombre des gilets jaunes a pour effet d’insuffler un peu d’humilité et une meilleure écoute dans les administrations, c’est ça de pris.

Le rapport de force avec le gouvernement ne sera pas le même après la défaite de sa candidate, croit le maire, mais il tentera de convaincre les députés locaux d’appuyer son projet de viaduc.

J’ignore si ce pont d’étagement est vraiment la meilleure (ou la seule) solution pour soulager la congestion à l’angle Lebourgneuf–Robert-Bourassa.

Ce que je note, c’est que l’administration Labeaume opte ici (encore) pour une solution autoroutière à un problème de circulation.

Ça me semble contraire à la tendance actuelle en urbanisme qui est d’essayer de faire disparaître les viaducs en ville quand c’est possible. Pas en construire de nouveau. 

À moins que Québec ait démissionné et renoncé à améliorer les qualités urbaines de ce secteur de Lebourgneuf, estimant qu’il est déjà trop tard. 

Il est en effet difficile d’imaginer environnement plus hostile aux piétons et désagréable en général que celui des Galeries de la Capitale avec ses bretelles, ses flopées de stationnements de surface et son enchevêtrement de voies de circulation confuses. 

 ***

Trois observations sur le budget 2019 déposé lundi. 

1- Le nouveau directeur général, Luc Monty qui était jusqu’à cet automne sous-ministre aux Finances au gouvernement du Québec, n’a pas tardé à mettre sa griffe sur les affaires de la Ville.

Son avis fut important, voire décisif, dans le choix de taxer désormais selon le niveau d’inflation réel de l’année terminée, plutôt que de taxer sur des projections. Le gouvernement utilise aussi ce genre d’outil pour l’impôt des particuliers. La Ville y avait déjà songé, mais il a fallu M. Monty pour l’en convaincre.  

Dorénavant (jusqu’à ce qu’une nouvelle administration en décide autrement), les taxes résidentielles et non résidentielles vont augmenter au niveau de l’inflation. Il y a là une logique de gros bon sens.

Plus question de gel de taxes à des fins électorales ou pour contenter les lobbys d’affaires qui l’espéraient encore pour 2019. Ceux-ci en seront déçus, mais sans doute pas au point de descendre dans les rues habillés en jaune.

L’administration Labeaume a choisi de ne pas utiliser un nouvel outil fiscal qui permet des taux de taxes différents selon la taille des commerces. La Ville aurait pu par exemple taxer davantage les gros pour soulager les plus petits. Ceux-ci en seront déçus aussi, mais cela aurait cependant créé des «écarts» que la ville ne souhaitait pas gérer, ai-je compris.  

2- L’administration reconnaît avoir atteint la limite du possible quant à la réduction du nombre d’employés. Depuis sept ans, le chiffre tourne autour de 5000 personnes-années.

Depuis l’arrivée du maire Régis Labeaume en 2007, Québec a aboli environ 600 postes, mais a dû se résigner à inclure dans sa comptabilité quelques centaines d’employés qui étaient «cachés» dans des règlements d’emprunt.  

En comparant le «chiffre d’affaires» de la Ville et le nombre d’employés de 2008 avec ceux d’aujourd’hui, Québec estime que la «productivité» de la fonction publique a augmenté de près de 40 %. 

L’informatique et des réorganisations administratives permettront peut-être de retrancher encore des employés ici et là, laisse entrevoir le maire. Mais vient un moment où il n’est plus possible de couper dans les cols bleus, surtout quand le nombre de kilomètres de rues municipales augmente. 

3- Québec continue de suivre avec rigueur le cadre financier de 2009. C’est une mauvaise nouvelle pour les journalistes (et pour l’opposition) qui n’ont (presque) plus de surprise à se mettre sous la dent les jours de budgets. 

Mais c’est une bonne nouvelle pour les citoyens, car les maisons de cotations reconnaissent la bonne gestion financière de la Ville et lui maintiennent des taux d’emprunts avantageux. 

Québec a longtemps traîné (avec raison) la réputation d’être plus endettée que d’autres grandes villes. Ce n’est plus le cas. Si elle continue d’accroître les immobilisations payées comptant et de réduire sa dette comme elle le fait pour la troisième fois en 2019, Québec se retrouvera bientôt parmi les premières de classe. 

***

Tous les gilets jaunes du monde aimeraient payer moins de taxes et être mieux entendus de leurs gouvernements. Québec n’y fait pas exception, mais je ne vois rien dans ce budget municipal pour mobiliser les mécontents ou nourrir une révolte populaire et. Les rues peuvent dormir tranquilles, en attendant que la charrue passe.

Chronique

«Il y a de l’espoir»

CHRONIQUE / Dans son cabinet, le docteur Gilles Julien revoit certains patients qu’il a suivis quand ils étaient enfants. «Ils reviennent avec leurs enfants, ils ont besoin de cette continuité, d’une forme d’accompagnement».

Du lien d’attachement.

De la communauté.

Depuis qu’il prend soin des «petits poqués», l’expression est de moi, le père de la pédiatrie sociale en a vu de toutes les couleurs. Nous avions un rendez-vous téléphonique la semaine dernière, il s’est excusé de quelques minutes de retard. «Le jeune en était à sa deuxième tentative de suicide.»

Il a pris le temps de l’écouter.

Une histoire de DPJ, un conflit de personnalités entre une intervenante et la mère. Le DJulien a réussi à convaincre la mère de le laisser parler à la travailleuse sociale (TS) pour qu’il lui soumette l’idée de laisser le dossier à quelqu’un d’autre. «Dans ce cas-ci, la TS augmente le conflit.»

Il ne sait pas ce que ça va donner.

Il sait que cette mère doit être approchée doucement, qu’elle ne fait pas confiance facilement. 

Lundi dernier, La Presse a publié les résultats d’un sondage mené auprès d’un millier de jeunes placés par la DPJ, en famille d’accueil ou dans un centre de réadaptation. La majorité s’est dit satisfaite de leur famille d’accueil, à peine la moitié pour ce qui est des centres de réadaptation. Mais ce qui ressort surtout, c’est que plusieurs de ces jeunes accusent un retard scolaire, seulement 17 % ont atteint le niveau correspondant à leur âge, contre 75 % chez les jeunes en général.

Le résultat n’étonne pas le DJulien. «Il y a un manque de suivi, un manque de stabilité. Dans les ressources, l’accent est mis davantage sur le comportement que sur l’académique. C’est le retard qui est le plus dur à récupérer. Dans les centres, il n’y a pas beaucoup d’attachement, ce n’est pas encouragé. Les jeunes ne sont pas valorisés.»

Au fil des années, s’il y a une chose que le DJulien a comprise, c’est l’importance de ce lien de confiance. «S’il n’y a pas de lien de confiance, on arrive vite à la confrontation et au dérapage. [...] Et quand il y a confrontation, ça nuit, ça provoque le décrochage, les suicides. C’est simple et basic.»

Il le voit bien, les dossiers de DPJ qui dérapent sont souvent ceux où les parents osent remettre en question les interventions. «Dès qu’un parent élève la voix, c’est une mauvaise note, et ça s’accumule...» Les parents confrontants ont automatiquement le mauvais rôle, celui du méchant, celui qui ne comprend pas ce qui est bon pour son enfant.

C’est un cercle vicieux.

Pour en sortir, Gilles Julien insiste sur la nécessité d’une approche qui ne juge pas, un «intermédiaire entre les systèmes», entre l’école et la DPJ entre autres. C’est l’approche que prônent les 33 centres de pédiatrie sociale à la grandeur du Québec, qui doivent souvent réparer les pots cassés.

Les pots, ce sont des enfants.

Il faudrait plutôt réparer le système de protection de l’enfance. «Sans dénigrer ce qui existe, il y a des choses qui doivent être changées. Il faut rendre les services intégrés plus accessibles, une approche qui n’est pas orientée vers le jugement et la dénonciation. La base de la DPJ, c’est la délation.»

Le Dr Julien et son équipe travaillent d’ailleurs sur des projets pour mobiliser les communautés, non pas à dénoncer, mais à se solidariser. Depuis l’an dernier, lui et Hélène (Sioui) Trudel, la mère de la pédiatrie sociale, mènent un projet-pilote, Familles Enfants Réseaux (FER), pour créer un «cercle protecteur» autour des jeunes.

Ils travaillent aussi sur des réseaux de voisins pour, entre autres, offrir du répit à des familles.

Mais rien de tout ça n’est possible sans un lien d’humain à humain. «Mon point, pour être impliqué dans cette problématique depuis longtemps, c’est qu’il y a un dénominateur commun : l’attachement. Quand un intervenant s’attache à un jeune, ça donne des résultats. Si j’avais un choix à faire, ce serait d’augmenter cet accompagnement, pour que chaque jeune ait un mentor. Ça marche dans tous les cas.»

Il faut, aussi, avoir un véritable mécanisme de contrôle de la DPJ. «On a suggéré un Défenseur des droits de l’enfant, le Québec est la seule province à ne pas en avoir. Il faut un vrai défenseur avec une autorité et des pouvoirs qui serait nommé par l’Assemblée nationale, comme ils font en Ontario. Il faut qu’il ait le pouvoir de vraiment aller au fond des choses.»

De regarder sous le vernis.

Parce que oui, parfois, des enfants écopent à cause d’un entêtement et d’un bras de fer entre la DPJ et les parents. «C’est sûr qu’il y a un déni dans la population. Les gens ne peuvent pas croire que des cas peuvent déraper comme ça.»

Gilles Julien a rencontré la semaine dernière le nouveau ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, il devait aussi rencontrer Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé, responsable de la DPJ. «On a des gens qui ont un regard frais. Le nouveau gouvernement a l’air de vouloir changer les choses, de faire autrement. Il y a de l’espoir.»

C’est ce que je retiens.

Le 15 décembre aux quatre coins du Québec aura lieu la Guignolée des centres de pédiatrie sociale, la plus connue étant celle du Dr Julien à Montréal. Plus près de nous, il y a la Guignolée du Dre Duquette à Québec et la Guignolée du CPS de Lévis. Pour plus d’informations, www.pediatriesocialelevis.com et pediatriesocialequebec.org.

À Gatineau, la Guignolée du Dre Bureau aura lieu le samedi 15 et le dimanche 16 décembre, de 9h à 17h, dans 35 sites sur le territoire de la ville. Pour plus d’informations, www.pediatriesocialegatineau.com.

Actualités

La lettre d’Hélène à Margot

CHRONIQUE / À pareille date l’an dernier, Annie Falardeau a trouvé une carte de Noël à travers le courrier adressé à sa mère. Une dame prénommée Hélène offrait ses vœux de joie, santé et bonheur à celle que tout le monde appelle Margot.

Victime d’un grave accident vasculaire cérébral, Marguerite Trudel n’habitait plus sa maison. Elle venait d’être admise dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée. Les séquelles de l’AVC étaient importantes: corps paralysé du côté gauche, troubles de la mémoire et de la parole.

EN FAMILLE

Ce ne sont pas des caprices

Avec l’heure du dodo, l’heure des repas est, pour bien des parents, un véritable cauchemar à traverser quotidiennement. À en écouter plusieurs, leur progéniture ne se nourrirait que de pâté chinois, de grilled cheese, de croquettes de poulet et de biscuits au chocolat. Tout le reste est ouach ! et dégueulasse !

es refus alimentaires ne sont pourtant pas des caprices, avertit d’entrée de jeu Gabrielle Caron, nutritionniste et instigatrice, avec sa collègue Marie-France Lalancette­, du programme Manger c’est sensass destiné aux « petits difficiles ».

« Entre l’âge de 2 et 10 ans, 75 % des enfants souffrent de néophobie alimentaire à un moment ou l’autre et à des degrés divers, dit-elle. Ça se traduit par le refus de manger sans même avoir goûté, trier dans son assiette, recracher, et même vomir si on est forcé de manger. Ils éprouvent de vraies peurs, et il faut accompagner les enfants là-dedans plutôt que de les punir, les menacer ou les forcer à manger. »

Eh oui, ç’a bin l’air que quand on est encore en âge de croire au père Noël, un brocoli peut être aussi épeurant qu’une grosse araignée, et un chou de Bruxelles aussi paniquant qu’un monstre sous le lit.

Mais ce n’est pas une raison suffisante pour baisser les bras devant leur acharnement à éviter certains aliments. Il faut cependant savoir s’y prendre si on ne veut pas entrer dans une lutte de pouvoir à n’en plus finir, indique Mme Caron.

À chacun ses responsabilités

D’abord, elle invite les parents à une auto-évaluation et une introspection pour s’assurer qu’ils ne sont pas à la base du problème. « Plus le parent est anxieux et met de la pression face à l’alimentation de son enfant, plus l’enfant le ressentira et plus ce sera problématique. »

Elle suggère donc aux adultes de se réapproprier ce qui est de leurs responsabilités, et à lâcher prise sur ce qui ne l’est pas. Pour ce faire, elle se base sur l’approche de la psychologue et nutritionniste américaine Ellyn Satter, selon qui le parent et l’enfant forment une équipe quand vient le temps de se mettre à table. « Dans toute équipe, c’est bien de partager des responsabilités, de les respecter, et de ne pas empiéter sur le territoire de l’autre. »

Ainsi, l’adulte est responsable d’établir le menu, l’horaire et le lieu de la prise d’aliments ainsi que du comment se déroule l’heure des repas et collations. « L’enfant, lui, est responsable de ce qu’il mange parmi les aliments présents dans son assiette et en quelle quantité », soutient Mme Caron.

Il n’est donc pas obligé de manger ni même goûter quoi que ce soit, et n’a pas absolument besoin de terminer son assiette pour avoir du dessert. « Le dessert fait partie du repas. Même s’il n’a mangé qu’une seule bouchée de votre couscous aux légumes, il a droit à la portion de dessert que vous avez établie. Mais une portion, pas trois. S’il a encore faim, c’est le plat principal qu’il doit manger. N’hésitez pas à le ressortir. Ou alors il doit attendre à la collation, et encore là, il n’a pas droit à quatre barres tendres parce qu’il n’a pas mangé au dîner. On sert une portion normale. »

Ce faisant, on brise l’association souvent faite entre dessert et récompense ou « aliment extraordinaire ». C’est bien connu : l’interdit attire. « Moins il y a de restrictions, moins un aliment est associé à quelque chose d’extraordinaire sur lequel il faut se garrocher quand on y a droit. Un comportement sain fera qu’on choisira tantôt une pomme, tantôt des biscuits au chocolat. »

Là où il faut faire attention, nuance la nutritionniste, c’est d’imposer des changements trop drastiques. La règle d’or : on ne présente dans l’assiette pas plus d’un seul aliment refusé par l’enfant à la fois. « Il faut aussi veiller à ne pas servir trop de repas ou tous les ingrédients sont mélangés, comme des sautés ou des chilis », ajoute-t-elle. « Pour un enfant, avoir du poulet, du riz et du brocoli séparés, c’est plus rassurant, car il est capable d’identifier chaque aliment et les associer avec un goût distinct. Tandis que si tout est mélangé ensemble, il ne peut faire de liens avec rien et c’est déstabilisant. »

Autres trucs en vrac

Assurez-vous aussi que votre enfant ne cherche pas à combler son besoin d’attention en refusant de manger, indique Mme Caron. « Surtout à l’heure du souper, où tout le monde arrive fatigué de sa journée et un peu bousculé par le temps… Prendre un petit cinq minutes avec l’enfant en lui donnant toute son attention peut complètement changer l’ambiance d’un repas. »

Ou alors vous pouvez aussi, comme elle (elle est maman de deux enfants de 2 et 5 ans), faire prendre le bain aux enfants pendant la préparation du souper. « Ça leur permet de se calmer et d’être plus disponibles pour le repas. »

On peut aussi leur laisser certains choix. « Le refus de manger certaines choses chez les enfants commence bien souvent en même temps que la fameuse phase du “non”. C’est une façon d’affirmer leur besoin d’autonomie. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir que de leur laisser le choix entre deux fruits pour la collation ou deux légumes à l’heure du souper évite la confrontation. »

« On peut aussi les laisser se servir eux-mêmes en amenant tous les plats sur la table, ou encore leur donner le choix de ce qu’ils veulent mettre sur leur pizza, par exemple, tout en donnant des directives : tu dois choisir au moins un légume parmi ceux qui sont là. »

On peut aussi parfois se résigner à d’abord les désensibiliser aux textures et aux odeurs avant même d’espérer qu’ils osent porter une bouchée à leur bouche. Le jeu est d’ailleurs d’une grande aide pour ce faire. « En dehors des repas, on peut par exemple s’adonner à des tests de toucher, de senteurs ou de goûts les yeux bandés, ou encore fabriquer un tableau de défis à relever », donne en exemple la nutritionniste.

Mais la règle numéro un par excellence dans tout ça, rappelle-t-elle, c’est d’avoir du plaisir. « Il faut manger avec son enfant, qui apprend surtout par mimétisme. Il faut que l’enfant voie le moment des repas et des collations comme un moment agréable où on jase, on partage, où il a votre attention positive. »

Sur ce, bon appétit !

Chroniques

Quel message pour l’administration Labeaume?

CHRONIQUE / La partielle de dimanche dans Neufchâtel-Lebourgneuf ne changera rien au rapport de force à l’hôtel de ville de Québec, où le maire Labeaume continuera de détenir les pleins pouvoirs.

Je ne me souviens d’ailleurs d’aucune partielle, tous niveaux politiques confondus, qui aurait menacé le pouvoir en place.

Les électeurs le savent et sont souvent la moitié moins nombreux à voter aux élections partielles.

Une partielle permet cependant de passer des messages. C’est une sorte de «référendum sur l’administration en place», décrit Frédéric Bastien, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal.

La littérature scientifique au Québec et au Canada montre que l’opposition et les petits partis y obtiennent souvent de meilleurs résultats qu’aux élections générales.

Les mécontents se mobilisent davantage et les petits partis peuvent y concentrer leurs efforts.

Il n’existe aucune recherche spécifique sur les partielles municipales. Celles-ci sont rares (c’est seulement la deuxième à Québec depuis la fusion de 2002) et intéressent peu les chercheurs.

M. Bastien croit cependant que les observations sur le provincial et le fédéral valent pour une ville comme Québec, où il y a des partis politiques et une «couverture média décente».

Quel message les citoyens de Neufchâtel-Lebourgneuf pourraient-ils vouloir envoyer à l’hôtel de ville?

Ils ont voté il y a un an à peine pour Équipe Labeaume (55 %), devant Québec 21 (33 %) et Démocratie Québec (9 %).

Les choses n’ont pas tant changé depuis, mais la dernière année a fourni aux citoyens de Québec beaucoup de matière à réflexion.

Seulement 20 000 citoyens ont droit de vote, mais on aura une bonne idée du sentiment général après une première année de mandat où le maire aura été plus discret qu’à l’habitude.

Certains y ont vu un signe de lassitude ou de fatigue. C’est possible après 11 années intenses de mairie.

C’est le «mandat de trop», a déjà conclu le leader de l’opposition Jean-François Gosselin.

Cette (relative) discrétion peut cependant s’expliquer aussi par un choix de stratégie et/ou un concours de circonstances.

L’espace public de la dernière année a été beaucoup accaparé par l’élection provinciale, ce qui en laissait moins pour le maire.

Les citoyens de Neufchâtel-Lebourgneuf voudront-ils «sanctionner» l’attitude du maire envers l’ancien conseiller Jonatan Julien? Son attitude générale envers ceux qui diffèrent d’opinion avec lui?

Le sanctionner pour avoir relancé le projet de tramway après avoir juré en campagne que le transport structurant ne serait pas un tramway?

Voudront-ils exprimer leur désaccord avec les consultations (bidon) sur Le Phare? Lui reprocher son appui timide au troisième lien? Le coût de ses missions à l’étranger? Les choix artistiques des statues de Jean Béliveau ou des frères Stastny?

On peut imaginer mille raisons d’être insatisfaits du maire. Ou d’être satisfaits.

Des citoyens peuvent aimer le projet de transport, même si leur quartier ne sera pas directement desservi par le tramway ou le trambus.

Ils peuvent aimer le projet du Phare ou de grand marché à ExpoCité, etc. Peuvent préférer le maire et son équipe à celle de l’opposition.

Sans enlever aux mérites de Dominique Turgeon (Équipe Labeaume) et Patrick Paquet (Québec 21), la personne des candidats ne pèse pas très lourd dans une élection.

On vote d’abord pour un maire et un parti. Ou contre.

Rien ne me fait croire que ce soit très différent lors d’une partielle.

On a assisté depuis des semaines à une surenchère de promesses locales, nouvelles ou recyclées.

La congestion à l’angle de Lebourgneuf et de Robert-Bourassa semble être le principal irritant local. Équipe Labeaume propose un viaduc par-dessus l’autoroute; Québec 21, un ajout de voies sur l’autoroute.

Pour le reste, on s’est beaucoup relancé sur des projets de parcs et d’équipements communautaires. Démocratie Québec a choisi de passer son tour.

Le maire et sa candidate auront joué jusqu’à la fin et presque à l’indécence la carte du pouvoir : votez du bon bord si vous voulez régler les problèmes de circulation.

Le maire a ainsi retenu la suggestion de sa candidate, qu’il activera la semaine prochaine en «redonnant» aux voitures des heures de voies réservées aux autobus sur Lebourgneuf.

«Nous avons pris l’engagement d’instaurer, elle et moi, dans les jours suivant son élection…» lit-on dans son communiqué de fin de campagne.

J’ignore si c’est une bonne ou une mauvaise idée pour la circulation, mais on joue ici de façon grossière, racoleuse et triomphante l’argument du pouvoir.

Une élection partielle est un bon indicateur des humeurs du moment, comme l’est un sondage. Il serait cependant hasardeux d’en tirer des prédictions pour l’élection suivante.

Pour reprendre le titre d’une étude sur les partielles du professeur Louis Massicotte de l’Université Laval, «un bon thermomètre, mais un mauvais baromètre» pour prédire le temps qu’il fera demain.

Autrement dit

Autrement dit

Sous les projecteurs

La Chine condamne les cadeaux de mariage «vulgaires»

Pendant des années, le gouvernement chinois a ordonné à ses citoyens de s’enrichir. Mais il y a des limites. Ainsi le ministère des Affaires civiles condamne les pratiques «vulgaires» en matière de mariage. Il vise tout particulièrement les cérémonies fastueuses et les cadeaux démesurés. Il faut dire que la facture des mariages est devenue un cauchemar pour la classe moyenne. Afin lui venir en aide, certaines provinces limitent même le nombre maximum d’invités.  Désormais, les citoyens sont invités à mieux respecter les «valeurs» du camarade-président, Xi Jinping. En particulier les plus fortunés, qui devraient s’abstenir de donner une voiture ou un appartement en cadeau. De quoi rendre caduque la blague sur l’étudiant chinois parti étudier en Europe, qui écrit à son père milliardaire.

«— Cher Papa. Depuis mon arrivée, je constate que je suis le seul étudiant qui se rend à l’école en limousine. Tous mes confrères arrivent en train.

Réponse du père: Cher fils. Je comprends. Je viens de transférer 25 millions $ sur ton compte bancaire. Tu peux t’acheter un train.»

***

Chroniques

Gisèle ne demande pas la lune

CHRONIQUE / Depuis le début du mois, cinq soirs par semaine, Gisèle Guay n’a plus aucun service à domicile. Elle doit dormir dans son fauteuil roulant.

Le ventre vide.

Sans bain.

«Dès que la personne qui me donnait les soins m’a avisée qu’elle partait, j’ai tout de suite informé le CLSC.» Elle a aussitôt cherché à remplacer cette personne en mettant des annonces autour de chez elle, à la boulangerie, à l’épicerie, à Emploi Québec aussi. Gisèle a l’habitude, elle a besoin de soins depuis 1998.

Atteinte de fibromyalgie, minée par des douleurs articulaires permanentes, elle ne peut se déplacer seule, ni même se soulever.

Elle a 70 ans.

Gisèle, comme la plupart des personnes qui sont à domicile, reçoit de l’argent pour un nombre d’heures de service et elle trouve — et paye — elle-même les gens qui lui prodiguent des soins. Au fil des années, elle a embauché des gens directement, elle a aussi parfois eu recours à des agences.

Quand il y a des cases horaires à découvert, le CLSC envoie quelqu’un.

Cette fois, Gisèle a eu beau chercher, faire les mêmes démarches qu’à l’habitude, son offre d’emploi est restée sans réponse. Avec un salaire qui tourne autour de 11 $ après les déductions, dans un contexte de pénurie de personnel, personne n’a levé la main pour venir la faire souper, lui donner son bain, ses médicaments et la coucher.

Elle s’est donc tournée vers le CLSC. «Ma travailleuse sociale, elle m’a dit qu’elle allait regarder ça. Elle m’est revenue en novembre, elle a dit qu’il n’y avait personne qui pouvait venir le soir, sauf le mardi et le jeudi que j’avais déjà et qu’ils m’ont laissés. Je savais donc que je n’aurais aucun autre service.»

Et, même le mardi et le jeudi, elle n’a pas de bain. Trop long. En une heure et quart, l’auxiliaire n’a le temps que de la faire souper, lui enlever ses bas de soutien, lui donner ses médicaments, lui débarbouiller le visage et lui brosser les dents.

Et de la coucher.

En raison de ses douleurs, les manipulations doivent être moins rapides. «Mais la douleur, ce n’est pas comptabilisé dans le calcul du temps. S’il y a une malformation, une dysfonction, c’est calculé. Mais le temps que ça prend de plus parce qu’il faut faire attention, parce que ça me fait mal, non.»

Ça n’entre pas dans la grille.

Il ne reste à Gisèle qu’une employée, qui vient les matins de fin de semaine dans son logement Sainte-Foy pour l’aider et faire des tâches domestiques. Le CLSC envoie quelqu’un les matins de semaine, une heure et quart. La personne doit l’habiller, lui faire à déjeuner, préparer son dîner. Elle place son manteau de fourrure sous elle dans son fauteuil électrique, ses bottes aux pieds. «Si je veux sortir, je suis prête. J’aime beaucoup aller me promener autour, sortir de la maison, ça me fait du bien.»

Je suis passée la voir mercredi avant-midi, la dame du matin venait de partir. «Ce soir, je vais dormir comme ça.» Comme samedi et dimanche soir, elle fait basculer son fauteuil vers l’arrière, son corps restant plié en position assise. Sans souper, sans aucun soin d’hygiène, avec ses bas de soutien aux pieds, les mêmes vêtements.

Elle arrive de peine et de misère à prendre une partie de ses médicaments.

«Depuis 2017, ça a commencé à diminuer, c’est de plus en plus difficile de recruter du personnel. Il y a des personnes qui venaient, qui finissaient leurs études et qui se trouvaient du travail. Il y a une qui a quitté au mois d’avril, une autre en juillet.» Et l’autre, en novembre.

Cet été, elle a dû se tourner vers les services du CLSC pour certains soirs de fins de semaine. Elle a parfois soupé à 16h, mise au lit à 17h30. «C’est arrivé plus d’une fois. Ils m’ont expliqué que, dans les résidences, comme il y a une heure qui est fixe pour le souper, ils ne peuvent pas y aller avant. Ils venaient donc ici...»

C’était ça ou rien.

Selon les complexes calculs du CLSC, Gisèle a droit à 31 heures de services par semaine, pour s’occuper d’elle et de son logement. La dame qui vient la fin de semaine en fait un peu plus de huit, le CLSC en fait neuf, en cinq matins et deux soirs, une heure et quart chaque fois.

Vendredi dernier, Gisèle a tenté une ultime fois d’avoir des services du CLSC. «J’ai appelé ma travailleuse sociale. Je lui ai dit “ma travailleuse vient de finir ce soir, je n’ai personne demain... J’imagine que vous n’avez personne non plus.” C’était sur sa boîte vocale, elle ne m’a pas rappelée. Elle est débordée.»

Le lundi matin, l’auxiliaire du CLSC s’est pointée. Elle a mis du temps, mais elle a fini par réaliser que Gisèle avait passé la nuit dans son fauteuil.

— Vous avez dormi comme ça?
— Oui.
— Vous n’avez pas appelé?
— Oui.
— Il n’y a personne qui vient?
— Non, pas la fin de semaine. Il n’y a personne.
— Ça arrive des fois, des coupures...

L’auxiliaire a fait son heure et quart, elle est repartie. Gisèle est restée là, assise sur son manteau, avec ses bottes aux pieds.

Jusqu’au lendemain matin.

Politique

La vie en noir et blanc de Maxime Bernier

Rendez-vous au Café au Temps Perdu. Ce n’est pas moi qui ai choisi le lieu.

C’est le début de l’après-midi. Maxime Bernier rentre d’une tournée au Canada. Il enchaîne depuis le matin les entrevues avec des médias locaux.

Pas eu le temps de déjeuner ni de dîner, mais il ne s’en plaint pas. «J’ai pris un bon smoothie ce matin», dit-il. Je suis allé voir la recette : boisson frappée à la consistance onctueuse et douce. Ça lui sied bien.

L’homme déborde de confiance et parle de Maxime Bernier à la troisième personne, mais j’ai devant moi un homme affable et sans prétention.
Il affiche une candeur et une insouciance adolescentes qui étonnent d’un politicien avec autant de métier.

Cela lui permet d’idéaliser la politique et de la simplifier à quelques principes et valeurs auxquels il ne dérogera plus. Pas de nuances, pas de compromis ni de consensus. Seulement des «convictions».

Tant pis pour les personnes, entreprises ou institutions qui en feraient les frais. Elles iront chercher de l’aide et un filet social ailleurs. Au provincial, tiens, comme le prévoit la constitution.

Le monde de Maxime Bernier est ainsi tout en blanc ou noir. Les choses sont «bien» ou «mal». Il a choisi son camp : celui des «vraies valeurs conservatrices de liberté et de responsabilité sans compromis».

Dans son monde, les subventions sont mal, comme les entraves aux libertés individuelles.

Entre 13 000 agriculteurs touchés par la gestion de l’offre et les 36 ou 37 millions de Canadiens, il a tranché. «Je ne ferai pas des courbettes pour avoir leur vote [agriculteurs].» «Pas de clientélisme» ni de «politique identitaire».

Lors de la campagne de l’an prochain, on ne l’entendra pas faire de promesses autres que de réduire l’État et accroître les libertés.

Preuve qu’il ne fera aucun compromis pour plaire, ses réponses, déroutantes, à mes questions sur l’aide fédérale aux médias que vient d’annoncer le gouvernement Trudeau.

Il était contre et l’est toujours, sans chercher à faire de nuances, même s’il a devant lui un journaliste de presse écrite.

Si des médias traditionnels disparaissent, ce n’est pas grave, je lui demande.

«Ça peut arriver», dit-il. «Il y avait l’industrie des calèches il y a 100 ans et l’industrie des calèches n’existe plus», dit-il. Comme si les calèches avaient la même utilité démocratique que les médias.

«La meilleure façon d’aider les médias, c’est de couper Radio-Canada» et de se «concentrer sur son mandat», dit-il.

«Radio-Canada vous donne une concurrence déloyale avec les gens qui font des chroniques sur Internet payés par Radio-Canada». 

Voyons, M. Bernier, ce n’est pas Radio-Canada qui menace les médias traditionnels.

Ce qui les menace, c’est le départ des annonceurs locaux et nationaux vers Internet. C’est la récupération de nos contenus par des géants du Web qui en tirent profit avec la complicité du gouvernement qui ne les taxe pas.

C’est la baisse des abonnements, le départ des annonces classées vers les Kijiji, la migration des jeunes lecteurs vers des supports électroniques qui ne rapportent pas assez, etc. C’est tout ça qui nous menace.

«Je pense que les bons journaux vont demeurer, dit-il. Pour d’autres, c’est la loi du marché».

Renseignez-vous, M. Bernier. De «bons» journaux ont disparu et d’autres sont aussi menacés. Mais, peut-être est-ce une nuance qui échappe à votre monde tout en noir et blanc.

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«Qu’est-ce que vous faites ici, avez-vous lu le programme?» a demandé M. Bernier à un membre de son exécutif de Vancouver venu du Nouveau Parti démocratique.

On peut en effet difficilement imaginer options politiques plus aux antipodes. L’homme en avait contre les subventions aux entreprises et le «cartel de l’UPA», rapporte Maxime Bernier.

Allez-vous pouvoir vous entendre sur le reste, lui ai-je demandé? Il est parti à rire. «Ça va être difficile.»

Il est conscient du pari qu’il fait. Normalement, le pouvoir se prend au centre, en faisant des compromis et en étant rassembleur. Avec son Parti populaire du Canada, Maxime Bernier propose le contraire : une vision extrême. Comme celle de son modèle politique, l’ex-première ministre de Grande-Bretagne, Margaret Thatcher.

Tout juste derrière au cénacle de ses idoles, l’ex-premier ministre Wilfrid Laurier, un «vrai libéral, pro-libre marché et pro-libertés individuelles».

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Maxime Bernier sait qu’il va diviser le vote de la droite que Stephen Harper était parvenu à unifier il y a 15 ans.

Il a fait l’analyse que le Parti conservateur d’Andrew Scheer n’allait pas gagner, même quand «Maxime Bernier était avec lui». «S’il ne gagne pas, ce n’est pas de ma faute», dit-il, cette fois au «je».

Le succès d’affluence de sa récente tournée au Canada (plusieurs centaines de personnes à chaque soir et plus de 900 à Toronto) lui fait croire en ses chances.

Peut-être pas pour l’élection de l’an prochain (il reconnaît être encore très bas dans les sondages), mais «Maxime Bernier est là pour le long terme», prévient-il.

Son nouveau parti compte 292 associations de comtés sur 338. Il prévoit en avoir une partout d’ici la fin de l’année. Il sent un «momentum».

«Je n’ai jamais été aussi heureux en politique que présentement», jette-t-il.

Profitez-en, M. Bernier. Le temps perdu ne revient jamais.

Partick Duquette

Pot légal : le monde à l’envers

CHRONIQUE / Ai-je la berlue ? Le Québec est-il en train de devenir plus puritain que l’Ontario, sa prude voisine ?

En tout cas, le gouvernement de François Legault vient de faire passer à 21 ans l’âge légal pour acheter ou posséder du cannabis récréatif dans la Belle Province. En Ontario, cette limite demeure fixée à 19 ans - le même âge que pour la cigarette et l’alcool.

J’ai de la misère à comprendre la décision de François Legault. Il me semble que le premier ministre cède devant le discours de peur qui prévalait AVANT la légalisation, quand on craignait encore que les poteux de tous acabits envahissent les rues et les parcs de nos villes. Une menace qui ne s’est pas réalisée.

En haussant la limite à 21 ans, le premier ministre Legault veut décourager les jeunes de consommer du pot. Dans les faits, il risque surtout surtout de pousser cette belle jeunesse à s’approvisionner en cannabis auprès de leur pusher… comme avant la légalisation. Les revendeurs de rue pourront refiler à peu près n’importe quelle cochonnerie aux jeunes. C’est le crime organisé qui va être content.

J’écoutais le député libéral de Pontiac, André Fortin, talonner le ministre délégué à la Santé et aux services sociaux, Lionel Carmant, à l’Assemblée nationale. Je l’entendais répéter que l’approche caquiste va à l’encontre de la science et de l’avis des experts de la santé publique. « Le projet de loi qu’il dépose aujourd’hui ne fait rien pour protéger les jeunes ! », insistait André Fortin.

Moi aussi je me demande en quoi les nouvelles restrictions protégeront mieux les jeunes, y compris les jeunes à risque de développer des troubles psychotiques, une des préoccupations tout à fait légitimes du gouvernement Legault.

Si on veut envoyer un message très clair aux jeunes, à savoir que la consommation de pot peut provoquer de graves problèmes de santé mentale, une bonne campagne de sensibilisation ferait mieux l’affaire qu’un durcissement de la loi.

La légalisation du cannabis est au départ une démarche de santé publique. En augmentant les restrictions, le gouvernement Legault dénature cette approche. Il en refait un problème de sécurité publique. Hausser l’âge légal, interdire le pot dans presque tous les lieux publics, c’est un retour à une forme de prohibition. La prohibition qui a prouvé son inefficacité, qui gaspille des fortunes en répression policière, qui fait emprisonner des innocents… sans empêcher les gens de consommer.

Oui, la CAQ avait promis de faire passer l’âge légal à 21 ans en campagne électorale. M. Legault a juré de tenir ses promesses, ce qui est tout à son honneur. Mais il a aussi promis de reconnaître ses erreurs. Il en fait une en repoussant dans la cour des hors-la-loi tous ces jeunes Québécois de 18-21 ans. 

Dans la région frontalière d’Ottawa-Gatineau, la hausse de l’âge légal pourrait créer un tourisme du pot vers l’Ontario. Au temps peu glorieux des bars de la promenade du Portage, les Ontariens traversaient le pont interprovincial pour venir boire un coup au Québec. 

Bientôt, ce sont les jeunes Gatinois de 19-21 ans qui iront rouler leurs joints en Ontario. Le monde à l’envers !

Chronique

Un week-end à Hoboken

CHRONIQUE / Long week-end à New York pour du football. Tailgate sous la pluie arrosé avec des partisans locaux arrosés. Un match moyen mais une finale trépidante dans un grand stade à moitié vide.

Nous avons goûté à la frénésie de Times Square et à la féérie du Rockfeller Center et de la 5e Avenue à quelques semaines de Noël. Le grand sapin, la patinoire et la musique. La foule serrée des touristes et les millions de lumières. 

Des images de cartes postales un peu convenues mais dont l’effet reste irrésistible.  

On comprend que le promoteur du Phare puisse vouloir s’en inspirer pour sa place publique. Mais même avec la meilleure volonté, on en restera à des millions d’années-lumière. Inutile de s’en faire accroire. Une énergie pareille ne se crée pas à partir de rien. 

Mon fait saillant du week-end est cependant ailleurs que dans cette effervescence d’avant Noël. Il fut dans le quotidien du quartier Hoboken, New Jersey, sur la rive mal-aimée de la Hudson River que New York regarde un peu de haut.

Sixième borough de la Grosse Pomme pour les uns. Enfant bâtard pour d’autres.

Cinquante-deux mille habitants sur cinq kilomètres carrés, la quatrième plus forte densité aux États-Unis.

L’ancienne ville portuaire est aujourd’hui grouillante d’universitaires, artistes et hipsters. Hoboken gagne des prix d’urbanisme et est devenu en vogue. On s’imagine facilement y habiter. Le prix de l’immobilier y a explosé et est désormais astronomique, mais rien comparé à Manhattan.

Chronique

Se parler, simplement

CHRONIQUE / Hervé Gauthier s’est approché de ce banc où un sac était posé, près de la porte de la Villette, il l’a ouvert pour en voir le contenu.

Des baguettes de pain.

Un homme, du Bangladesh, s’est assis près de lui, il lui a expliqué que des gens laissent des vivres comme ça, pour ceux qui ont faim, qui n’ont pas les moyens de s’acheter des baguettes de pain. Hervé avait déjà vu des aliments laissés sur un autre banc, à la porte de la Chapelle.

Hervé a pris le temps de discuter avec ce Bangladais, il a appris qu’il avait obtenu un MBA à Londres, que les portes de l’Angleterre lui étaient fermées désormais. Il a abouti en France, où il tente d’avoir ses papiers, il travaille dans un restaurant pour obtenir un contrat de travail.

Puis, les deux hommes se sont salués.

Hervé a continué à marcher, c’est la première fois qu’il prenait le temps de se promener ainsi dans la capitale française, lui qui s’y rend quelques fois par année, où il y a ses habitudes, dans les arrondissements qu’il a coutume de fréquenter. «Cette fois, j’avais plus de temps, j’ai décidé de marcher.»

Pendant 10 jours au printemps dernier, Hervé a battu la semelle, il s’est arrêté au gré des hasards et des rencontres, parfois sur une rue, sur un banc. Il avait avec lui de petits calepins de notes qu’il noircissait après chaque conversation. «C’est souvent mon accent qui était le point de départ des discussions.»

Il a noté, sur une carte, les endroits où il s’était arrêté.

Il s’est promené autour de la place de la Bataille de Stalingrad, là où des campements de migrants avaient poussé. Des tentes multicolores abritant des destins incertains. Il a cherché des associations de migrants pour en savoir plus. Parfois, il s’assoyait simplement sur un banc à attendre l’autre.

Et il venait.

Il l’a fait dans Belleville, ce quartier de tous les métissages, qui a inspiré La vie devant soi de Romain Gary, alias Émile Ajar.

Un de mes romans préférés.

Hervé a marché sous les ponts, d’où il pouvait observer la vie qu’on ne voit pas, la vie qu’on ne montre pas sur les cartes postales. «J’ai comme pris intérêt à aller sous les ponts. Le long du canal Saint-Denis, il y avait 900 tentes qui étaient installées. Les tentes, tu ne t’attends pas à ça à Paris. C’est comme un voyage dans un voyage.»

Il préfère les canaux aux boulevards.

Sur la petite rue Dejean, il s’est arrêté à «la seule boucherie française du quartier». Il s’est aussi trouvé dans une librairie juive, il y est allé trois fois. «Le propriétaire était enseignant, il était déjà allé à Montréal. Il se demandait pourquoi les juifs votaient Non aux référendums... On a jasé beaucoup ensemble, il m’a expliqué la différence entre la kippa noire et la blanche.»

Il s’est fait courir après par une prostituée.

Parfois, il se tenait simplement près des stations de métro, dans les 18e et 19e arrondissements, à observer les flâneurs. Il a rencontré «un Serbe qui avait perdu toutes ses économies en quelques minutes, à cause de la guerre». Les échanges pouvaient durer à peine quelques minutes, ou plus longtemps.

«J’ai vu un côté humain de Paris que je n’avais pas vu avant. C’est vraiment différent des visites touristiques. Quand on a le temps, ça vaut la peine de parler aux gens. De toutes ces rencontres éphémères, on reste avec la capacité des humains de se parler, d’entrer en relation malgré nos différences.»

On a tendance à l’oublier.

Quand il est revenu à Québec, il a replongé dans ses minuscules calepins de notes, a retranscrit à la dactylo ce qu’il avait écrit. Sans trop le savoir, sans l’avoir planifié, un livre a émergé. «Le livre s’est imposé à moi.» Il a rédigé d’un trait Au hasard des rencontres, dans l’ordre où elles ont eu lieu.

Pour illustrer son récit, les photos qu’il a prises des lieux, jamais des gens. On voit les campements de tentes, qui ont disparu depuis, les gens ayant été relogés graduellement. On voit le sac de baguettes sur le banc.

Pas le Bangladais qui s’est assis à côté de lui.

J’ai donné rendez-vous à Hervé sur un banc de la gare du Palais, à regarder le ballet des voyageurs qui vont et viennent. Il aurait pu rester là et aller à leur rencontre, écouter leur histoire. Il aurait pu faire à Québec ce qu’il a fait à Paris. «Il faut être attentif aux autres, pour prendre le pouls d’un lieu.»

D’en toucher le cœur.

Patrick Duquette

Les sceptiques de la vaccination

CHRONIQUE / Beaucoup de parents sceptiques face à la vaccination se reconnaîtront dans l’histoire de Tara Hills, une mère d’Ottawa qui refusait d’immuniser ses enfants de crainte de les rendre malades.

Il en fut ainsi pendant 7 ans jusqu’à ce que quelqu’un accepte de répondre patiemment, et sans condescendance, à toutes les questions de la jeune mère sur la vaccination.

Chronique

Il ne faut parfois qu’un ballon

CHRONIQUE / «Les gens n’y croyaient pas, ils pensaient que j’allais seulement leur apporter un ballon.»

Pas un terrain.

Patiemment, Patrick-Aimé Niyonsaba avait amassé de l’argent pour construire un terrain de basketball au village où il est né, Mwumba, au Burundi. Village qu’il a dû quitter à quatre ans à cause de la guerre, pour aller au Rwanda, qu’il a aussi dû quitter sept mois plus tard à cause de la guerre.

Sa famille et lui se sont enfuis en Tanzanie.

Cinq ans plus tard, la possibilité d’immigrer au Canada s’est présentée, ils n’ont pas hésité. Ses parents, ses cinq frères et sœurs et lui sont débarqués à Gatineau. «C’était le 12 décembre 1999, il y avait de la neige. C’était vraiment un saut vers l’inconnu.»

Patrick-Aimé avait 10 ans.

Il a commencé l’école, s’est fait rapidement des amis. Et il a découvert le basket. «Jusqu’à 10 ans, tout ce que je connaissais, c’était le soccer. Je n’avais jamais connu le basket. J’ai découvert ça, comme la neige. C’est un sport qui m’a aidé, qui m’a beaucoup encadré. Il y a d’autres jeunes qui faisaient des mauvais coups...»

Lui faisait des paniers.

«Le basket m’a éloigné des mauvais chemins.»

En 2011, il est retourné pour la première fois à Mwumba, 18 années s’étaient écoulées depuis qu’il était parti. «J’avais amené un ballon de basket dans mes bagages. Dans la capitale, il y avait des terrains, mais dans le village, il n’y avait rien.»

Après avoir étudié dans un collège en Ontario, il a pris le chemin de l’Université Laval pour étudier en éducation physique.

En 2013, il est retourné à Mwumba, toujours avec son ballon de basket. «Je me suis dit : “Un jour, je ferai un terrain ici”. Ç’a été très clair que je ferais ça, je me disais : “Ils doivent absolument découvrir ça”.» Il a eu l’idée de faire le terrain à côté de l’école, de le donner à l’école.

Il est revenu à Québec, l’idée a fait tranquillement son chemin. «J’en ai parlé à des étudiants, des gens qui pouvaient comprendre le projet, qui avaient l’amour du sport.» Il y a rallié quelques personnes à son idée, assez pour faire un petit comité, pour ramasser l’argent qu’il fallait.

L’expression «love money» prend ici tout son sens.

À force de 10 $, de 50 $, de spectacles multiculturels, Patrick-Aimé a atteint l’objectif qu’il s’était fixé : 15 000 $. Été 2017, il a acheté un billet pour le Burundi, est arrivé à Mwumba où il y a eu la première pelletée de terre. Pas une pelle comme celles qu’on voit quand des ministres inaugurent un chantier.

Des pioches, de vieilles pelles.

De l’huile à bras, une quarantaine d’habitants du village qui ont bûché dans la poussière rouge pendant neuf jours pour venir à bout de la dénivellation, à «transporter la terre dans des poches de riz». 

Les gens n’y croyaient pas. Son projet s’appelle «Un ballon pour Mwumba», ils pensaient qu’il amènerait juste un ballon. «C’était comme une légende. Les gens ne pouvaient pas s’imaginer qu’on construirait un terrain au complet... Quand les gens sont arrivés et qu’ils ont vu, ils n’y croyaient pas.»

Patrick est resté plus d’un mois, à dormir dans la maison où il est né. Quand il est reparti, le terrain était une mosaïque de pierres qui avaient été taillées et déposées une à une, aplanies. On avait rempli les fissures avec du gravier. Ça n’allait pas aussi vite qu’il l’avait prévu. Et ça coûtait plus cher aussi.

Il a pensé tout laisser là. «Mais je m’étais engagé, je devais aller jusqu’au bout.»

Il a remis ça, a continué à trouver du financement, encore 15 000 $. Il est retourné l’été suivant, ils ont fabriqué les paniers, bétonné le terrain à la truelle, à quatre pattes, les 1000 litres d’eau pour faire le ciment ont été transportés en moto avec les moyens du bord. «Tout a été fait à la main.»

Et un jour, il y a deux mois, Patrick a pu apporter son ballon.

Dribler sur le terrain.

Il avait demandé à quelques joueurs d’une équipe de la capitale de venir enseigner les rudiments du sport. Dans son plan initial, son deuxième voyage devait servir uniquement à ça, mais il a dû se contenter de quatre séances. «Je me suis organisé pour que ça continue, il y a quelqu’un qui y va une fois par deux semaines.»

Patrick est revenu au début octobre, déjà il pense à la suite. Il a recommencé à ramasser des sous pour y retourner, cette fois seulement pour jouer et pour enseigner. Il veut aussi envoyer les 200 paires de souliers qu’il a ramassées. Et une centaine de ballons. Le Rouge et Or de l’Université Laval a mis la main à la pâte.

Et, au Burundi, le président a entendu parler du terrain de Mwumba. «Ils vont construire des terrains dans trois villages autour.»

Patrick imagine une ligue.

Patrick est content de ce qu’il a accompli. «J’avais le goût de redonner un héritage là où je suis né. Je dois beaucoup au basket, ça m’a beaucoup aidé. On redonne ce qu’on a reçu, moi, c’est le basket.»

Il a aussi beaucoup reçu. «C’était spécial au début, il y avait beaucoup de poussière, je n’étais pas habitué à ça. Mais j’ai senti un lien d’appartenance, je me sentais à la maison. Là où je dormais, c’est là où je suis né. C’est une façon totalement différente de vivre, il y a moins de stress, pas de rendez-vous. [...] Quand je regardais autour de moi, je me disais : “Peut-être que je serais lui...” Comment serait ma vie si je n’étais pas parti? C’est certain que je me suis posé la question...»

EN FAMILLE

Des jouets pas si intelligents

CHRONIQUE / Comme moi, plusieurs parents auront vu passer cette semaine les résultats préoccupants du rapport de recherche Enfants sous écoute, dévoilé par Option consommateur mardi.

Selon l’organisme voué à la protection des consommateurs, les jouets dits intelligents présenteraient de nombreux risques pour la vie privée et la protection des renseignements personnels. Munis de micros, de caméras, etc., ces gadgets branchés soulèvent de sérieux enjeux liés à la cybersécurité et au partage, voire au piratage, d’informations personnelles.

Plusieurs scandales impliquant quelques-uns d’entre eux ont d’ailleurs éclaté dans les dernières années, et certains évoquent de véritables scénarios de films d’horreur, dont celui entourant la poupée My Friend Cayla, du fabricant Genesis, qui présentait un système de sécurité tellement déficient que des pirates pouvaient réussir à parler avec les enfants à travers le jouet à l’aide d’un simple téléphone !

En 2015, aux États-Unis, la Hello Barbie avait alerté le FBI, qui avait émis un avertissement aux consommateurs pour les prévenir des risques semblables que posaient ces appareils.

Au Canada, cette même année, des pirates avaient pu accéder « aux renseignements personnels de plus de 316 000 enfants canadiens hébergés sur les serveurs de l’entreprise VTech, qui fabrique des tablettes pour enfant », rappelle-t-on en outre dans le rapport d’Option consommateur.

Big Brother is watching our kids !

Chroniques

Le grand art d’Ann-Sophie

Penchée au-dessus d’une toile posée à plat sur la table, Ann-Sophie Provencher achève de peindre un paon. Concentrée, elle s’applique à mettre les dernières touches de couleur sur la queue déployée. Ses doigts contractés tiennent solidement le pinceau.

Ann-Sophie est une artiste. Les ailes figées, la jeune femme de 25 ans prend son envol en laissant son talent s’exprimer.

Sa belle-mère l’accompagne pour notre rencontre. La femme arrive à traduire les réponses de celle qui articule non sans difficulté chaque mot à deviner.

D’une patience exemplaire, cette Ann-Sophie. C’est l’histoire de sa vie: faire preuve de compréhension envers ceux et celles qui ne comprennent pas ce qu’elle dit.

Andrée Lamy n’a pas eu d’enfant, mais elle aime la fille de son conjoint, Roch Provencher, comme la sienne. En juin dernier, c’est elle qui est sortie sur la place publique pour dénoncer le vol dont Ann-Sophie venait d’être victime.

Son vélo adapté avait été dérobé en plein jour. Le malfaiteur ne s’était pas gêné en se servant directement dans le cabanon de la résidence de Trois-Rivières.

«J’étais tellement enragée!»

Andrée Lamy sourit en disant cela. Cet épisode s’est heureusement bien terminé. Un mouvement de solidarité s’est enclenché avec la parution dans les médias et réseaux sociaux de la photo du fameux tricycle modifié.

Les gens ont ouvert l’oeil, l’engin fait sur mesure a été retrouvé et sa belle-fille a pu reprendre sa route qui n’a jamais été lisse et droite.

Ann-Sophie Provencher aurait dû venir au monde en bonne santé, et non handicapée pour le reste de ses jours.

La jeune femme vit avec la paralysie cérébrale à la suite d’un manque d’oxygène à la naissance, une conséquence grave et directe d’une erreur médicale, celle du docteur Paul-André Latulippe.

Cette triste histoire a été médiatisée à l’époque. La mère du bébé, Marie-Claude Marcotte, avait intenté une poursuite contre le gynécologue-obstétricien à qui elle réclamait près de 9,5 millions $.

Une entente hors cour a été conclue après plusieurs années de procédures judiciaires. Le montant alloué n’a jamais été dévoilé, mais assure néanmoins une sécurité financière à Ann-Sophie.

Je ne savais pas que c’est elle que j’allais rencontrer en me présentant dans les locaux de La Fenêtre, un centre d’immersion pour les personnes handicapées dont on sous-estime le talent caché.

Ici, on a compris que l’art et la culture peuvent apporter de la lumière dans le quotidien de gens qui vivent trop souvent dans l’ombre.

Anne-Sophie Provencher s’est présentée à La Fenêtre il y a trois ans. On lui a donné un pinceau, une toile et des tubes de couleur. On l’a également fait monter sur la scène avec son fauteuil roulant électrique pour lui permettre de chanter, de jouer au théâtre...

La jeune femme a besoin d’aide pour faire tout cela, mais elle s’épanouit. L’inspiration, contrairement à la paralysie, est sans limites.

«Ann-Sophie a tellement évolué depuis qu’elle vient à La Fenêtre. Ça a changé sa vision de la vie. Avant, elle était beaucoup plus renfermée sur elle-même. Ses professeurs sont des anges! Ils lui permettent de développer ses pleines capacités.»

Andrée Lamy est admirative devant le talent de sa belle-fille qui fait notamment de l’art abstrait.

L’été dernier, peu de temps après le vol de son tricycle adapté, Ann-Sophie Provencher a fait une première exposition solo. Toutes ses toiles, une vingtaine, ont rapidement trouvé preneurs.

«La vie est bonne pour toi. On a retrouvé ton vélo. Qu’est-ce que tu pourrais faire pour redonner au suivant?»

À la question de sa belle-mère, l’artiste a eu cette réponse. Elle a remis la totalité de la vente de ses oeuvres à La Fenêtre, une somme de près de 800 $.

Ce dimanche 2 décembre, Ann-Sophie Provencher sera au Centre culturel Pauline-Julien pour apprécier le talent d’artistes de renom qui appuient la mission de l’organisme.

C’est la traditionnelle vente aux enchères de La fenêtre qui met à l’encan régulier et silencieux quelque 90 oeuvres originales des Yves Ayotte, Raymond Caouette, Marie-Josée Roy, Serge Brunoni, Hélène Chartrand, Nancy Moffatt, Lynn Garceau...  

Qui sait si, un jour avant longtemps, on ne retrouvera pas un «Provencher» aux enchères?
Ann-Sophie rit à cette idée avant de me dire, par l’entremise de sa fidèle complice: «Quand je peins, on dirait que je ne pense à rien.»

Et l’art de faire le vide, c’est de se sentir aussi légère que les plumes d’un paon.

Chroniques

Mes fantasmes de secrétaire

CHRONIQUE / « Bonjour, comment allez-vous? » - Micheline Migneault.

«Votre appel est important pour nous. » Bullshit, mensonge et rentabilité. Si mon appel était important, quelqu’un m’aurait répondu et offert un service personnalisé. Un geste de politesse en voie de disparition.

« Pour un service en anglais, composez le 2. Si vous connaissez le numéro de poste, composez-le maintenant ou utilisez le clavier pour… le département des ventes, faites-le… Si vous connaissez votre numéro de facture, appuyez sur le… » Sans blague, à un chiffre près, le numéro de poste de ma sympathique conseillère financière est le 7245019. Les Caisses populaires ont-elles plus de sept millions d’employés? Le 411 offre une démarche interminable, plus complexe que jamais. Même ma librairie préférée me fait perdre quelques minutes en zigonnage avant de pouvoir parler à une libraire et commander un livre; « Non, je ne suis pas un acheteur de la commission scolaire et je ne veux pas de services de papeteries, je veux simplement réserver un livre dans une librairie! » Comment faire face à Google, Amazon et autre services simplifiés de commande en ligne? « On va alourdir notre service et coupez le lien direct avec les clients ». Bravo Québec inc.

Mon dollar est important, ma fidélisation est importante, mais ni mon appel ni moi ne sommes importants. Elle se perd dans mes souvenirs l’époque où on décrochait le téléphone, répondait à notre demande et raccrochait en moins d’une minute. Grâce au progrès technologique et l’obsession de la cenne, nous avons droit à un dédale robotisé, un parcours du combattant où nous brûlons nos énergies dans l’espoir de parler à un sous-traitant décentralisé quelque part en Inde.

Je n’ai absolument rien contre l’Inde, mais j’en ai beaucoup contre les entreprises québécoises qui me compliquent la vie avec l’informatisation de leurs services et la suppression d’emplois de premier ordre. Le secrétariat se meurt. Les survivants de l’hécatombe sont rebaptisés personnels de soutien ou agents de bureaux. Dans tous les cas, ce sont les premiers soldats au front, le contact client primordial. Celui sur lequel les entrepreneurs et le gouvernement devraient miser.

Vous cherchez des stratégies « innovantes » et « structurantes » pour redéfinir « l’expérience client » dans le nouveau « paradigme » du monde des affaires? Engagez des humains et humanisez vos services! Je m’engage à changer d’institution bancaire et de câblodistributeur si on m’offre des humains qui décrochent le téléphone avant la maudite machine. Je suis sérieux, je fais déjà des détours pour utiliser des services et faire mes achats dans des lieux où l’on offre un minimum d’accueil.

Si vous avez un sourire, gardez-le; ça se fait rare. Et ça fait toute la différence. Le légendaire Robert, à la réception du vaisseau amiral de Radio-Canada, fait davantage que de l’accueil, il est un ambassadeur de l’institution, le visage sympathique qui donne de la couleur à la grande tour brune. A contrario, l’employé d’une hégémonique compagnie de sécurité qu’on a installé à l’accueil d’un établissement d’enseignement que je m’abstiendrai d’identifier n’a aucune capacité d’accueil, justement. Juste un air bête, bête comme un robot. Il donne envie de lui composer un dièse dans le faciès, d’ailleurs.

J’ai eu la chance de travailler avec de lumineux agents de bureau. Isa, Clément, Stéphane, Ginette et Micheline, entre autres. Je revois Micheline à l’occasion, une humaine exceptionnelle, une amie qui incarne la quintessence du « personnel de soutien administratif ». Un sourire, de l’accueil, un soupçon de sollicitude; ça paraît simple, mais c’est un art qui se perd. On se côtoyait dans mon ancienne existence de travailleur social en prévention du suicide. La qualité de sa présence était telle que je considère encore qu’elle entamait l’intervention pour moi. Plusieurs clients suicidaires ou endeuillés soulignaient la chaleur de ce premier contact. Assez pour faire la différence et illuminer une journée pénible.

Chers entrepreneurs et administrateurs, n’ajoutez pas l’insulte à l’injure. On nous bourre de mensonges à longueur de journée, on nous impose des glissements de sens et des pirouettes lexicales de plus en plus pénibles; les compagnies d’assurances avec nos polices « impactées » pour ne pas dire augmentées, les banques et leurs « produits financiers » sans substance, les valets des affaires et leur « compétitivité fiscale » pour payer toujours moins d’impôt, les « centralisations », « restructurations » et j’en passe. Lorsque vous supprimez un emploi tout en nous privant d’un accueil et d’un service digne de ce nom, n’allez pas affirmer que notre appel ou notre satisfaction sont importants pour vous. Ce serait la moindre des choses.

Chroniques

Le ministre Carmant préoccupé

CHRONIQUE / Je vais le répéter parce qu’on ne le dit pas assez souvent, la DPJ, dans l’ensemble, fait un travail formidable.

Elle sauve des enfants.

Mais il arrive que de mauvaises décisions soient prises, à l’occasion pour de mauvaises raisons. On l’a vu dans l’actualité récemment, des juges ont tapé sur les doigts de l’organisme, soit pour avoir laissé un enfant pendant six années dans une famille d’accueil toxique, soit pour avoir laissé une fillette habiter avec de jeunes garçons qui l’avaient agressée trois fois, des sévices sexuels.

Et il y a d’autres cas dont on n’entend pas parler parce que les parents n’ont pas les ressources ou les moyens de se défendre devant les tribunaux. Les avocats qui acceptent ce genre de dossiers, ils ne sont pas légion, vous diront qu’il faut se lever de bonne heure pour obtenir justice.

La DPJ est une grosse machine.

Je suis revenue lundi sur le cas de deux filles qui sont placées dans un centre de réadaptation depuis plus de trois ans, d’abord en raison d’un signalement sur une question de scolarisation à la maison, qui a dégénéré en désaccord sur un diagnostic d’autisme. On a retiré aux parents tous leurs droits, au point où ils n’ont même pas pu rendre visite à l’aînée, qui avait été hospitalisée d’urgence.

Le conflit est complètement cristallisé.

Lionel Carmant, nouveau ministre responsable de la protection de la jeunesse, s’est aussitôt déplacé en personne pour rencontrer la Direction de la protection de la jeunesse des Laurentides, qui est responsable de ce dossier. Il s’est aussi rendu à la DPJ de l’Ouest-de-l’Île, celle où la fillette a été laissée seule avec ses agresseurs.

On a montré du doigt le roulement de personnel.

L’avocate de la fillette, Me Marie-Josée Ayoub, a d’ailleurs déclaré à La Presse avoir vu d’autres cas du même genre. «Il n’y a pas de surprise. Mon dossier, ce n’est pas un dossier d’exception.»

Lionel Carmant s’est donc rendu sur les lieux, et il a écouté la version des DPJ.

Il a pris, disons, la chose en délibéré.

Au cabinet du ministre, on confirme que le ministre est «préoccupé et sensible à l’importance de la protection de la jeunesse. C’est quelque chose qui est très important pour lui, c’est une des raisons pour laquelle il est allé en politique.»

Jusqu’ici, il avait consacré sa vie professionnelle aux enfants, comme neurologue, spécialisé dans le traitement de l’épilepsie.

La tâche qui attend le nouveau ministre délégué à la Santé n’est pas mince. De plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer une réforme de l’organisation, à tout le moins un mécanisme de révision indépendant et efficace. Le père de la pédiatrie sociale, Gilles Julien, a soumis l’idée d’un Défenseur de l’enfant.

Il devra avoir les coudées franches.

Il y a cet autre problème qu’on retrouve un peu partout dans le système de santé et des services sociaux : le manque de personnel. La DPJ n’y échappe pas. Le nombre de signalements augmente, pas les ressources. Les délais s’allongent, les intervenants ont de plus en plus de pression.

Le nouveau gouvernement a une occasion en or de donner le ton, de faire de la protection de la jeunesse une priorité.

Quelle forme cela prendra-t-il? Une commission d’enquête? Une refonte de la loi? Au cabinet du ministre, on indique que la réflexion est entamée, mais qu’il est encore trop tôt pour se prononcer. On veut prendre le temps de bien faire les choses.

Tant mieux.

Parce que, malheureusement, ce n’est pas parce que la DPJ prend une décision que c’est obligatoirement la meilleure. Ou la plus juste. Il faut être capable d’accepter que, parfois, les parents ont raison et la DPJ a tort.

Il faut être capable d’admettre que, parfois, ce n’est pas l’enfant qu’on protège.

Le Mag

Pour en finir avec la réunionite

CHRONIQUE / Certains jours, je tombe si souvent sur des boîtes vocales que je soupçonne un complot.

Mais vous savez ce qui est encore plus frustrant qu’une boîte vocale? Un message qui dit quelque chose comme : «aujourd’hui, je serai absent du bureau, en réunion toute la journée». 

Toute la journée! On devrait dénoncer leurs patrons. C’est une forme de cruauté envers les travailleurs. 

Bon, ce n’est plus un secret pour personne : les organisations modernes souffrent de réunionite aiguë. Les employés en ont ras le bol et les cadres aussi. Mais la maladie est si enracinée qu’on dirait que les réunions s’additionnent en dépit de l’aversion généralisée.

Steven G. Rogelberg, professeur à l’Université de Caroline du Nord à Charlotte spécialisé dans l’étude des réunions, vient de publier un nouveau livre intitulé The Surprising Science of Meetings (La science surprenante des réunions, non traduit en français), dans lequel il raconte que les gens ont quatre sortes de réactions quand il leur explique ce qu’il fait dans la vie : 

Je fais juste ça, des réunions; 

 Si vous voulez en savoir plus sur les mauvaises réunions, suivez-moi pendant une journée;

 Parfois, on a des réunions sur les réunions; 

 Vous devriez étudier mon organisation, ce serait un cas exemplaire de réunions dysfonctionnelles.

Les recherches du professeur Rogelberg révèlent que les employés assistent régulièrement à huit réunions par semaine, alors que les cadres en assistent à douze, dont la plupart durent au moins une heure. Et c’est pire pour les directeurs, qui consacrent en moyenne 60 % de leurs heures de travail aux réunions. 

Une frappante infographie de la firme Atlassian montre par ailleurs que 91 % des travailleurs rêvassent, 39 % somnolent, et 73 % font carrément autre chose — genre lire leurs courriels, les nouvelles ou dérouler leur fil Facebook — durant les réunions. 

Pas étonnant que près de la moitié des travailleurs cités par la firme considèrent que les réunions sont la source numéro 1 de perte de temps au travail. 

Et pourtant, les réunions continuent à s’organiser à la pelletée, comme si c’était un mal nécessaire — ou une forme de procrastination institutionnalisée. Ce qui donne peut-être raison à l’économiste John Kenneth Galbraith qui a déjà dit que les «réunions sont indispensables si vous ne voulez rien faire». 

Alors, on fait quoi? Fini les réunions? 

Le problème, c’est que les réunions ne répondent pas tant à un besoin de productivité qu’à des besoins démocratiques, explique le professeur Rogelberg. L’inclusion, la participation, l’appartenance, la cohésion et le travail d’équipe seraient compromis sans les réunions. Vaut mieux une réunionite aiguë qu’une dictature. 

«Ce dont il faut se débarrasser, écrit Rogelberg, ce sont les mauvaises réunions, le temps perdu en réunion et les réunions facultatives.» 

Combattre le temps élastique

Une des solutions les plus solides pour augmenter l’efficacité des réunions est la contrainte de temps, selon l’auteur. 

Pour les réunions comme pour toutes sortes de tâches, le temps est élastique. Plus on en a à notre disposition, plus on a tendance à en prendre.

Il y a même un nom pour ce phénomène : la «loi de Parkinson», du nom d’un professeur d’histoire qui a écrit un article marquant dans The Economist en 1955. Cette loi veut que «le travail s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement».

Pour contrer la loi de Parkinson, Rogelberg suggère de fixer à l’avance le temps d’une réunion — et de réduire sa durée habituelle de 5 à 10 %. Au lieu d’une réunion de 60 ou de 30 minutes, on peut donc passer à 50 ou 25 minutes. Et si ça semble suffisant, on peut essayer de retrancher encore quelques minutes. 

Le gros avantage de la contrainte de temps? Les participants à la réunion ont tendance à aller droit au but, plutôt que d’emmerder les autres avec leurs digressions. 

Mais il y a aussi un problème de nombre de participants. Plus il y en a, plus les réunions sont improductives. 

Jeff Bezos, le PDG d’Amazon et l’homme le plus riche au monde, a ainsi instauré la «règle des deux pizzas» pour limiter le nombre de personnes présentes à une réunion inévitable. 

La règle? Ne jamais tenir une réunion où deux pizzas ne pourraient pas nourrir tout le groupe. Ce n’est pas bon pour la ligne, mais au moins, ça met les réunions au régime. 

Vie de famille

Pour une dernière fois...

CHRONIQUE / Je vous avertis tout de suite. C’est ma dernière chronique. J’ai votre attention maintenant, hein?

Pour la dernière, j’avais le goût de vous parler de changement de carrière. J’ai tout de suite pensé à une fille que je connais. Elle a laissé son travail parce que c’était devenu trop compliqué avec sa vie de maman. Trop d’heures, trop de voyages d’affaires.

Télé et radio

La fin pour Info, sexe et mensonges

EXCLUSIF / Info, sexe et mensonges, qui devait reprendre l’antenne au printemps sur ICI Radio-Canada Télé, n’aura finalement pas de suite, a appris Le Soleil. Le diffuseur a informé Marc Labrèche que son émission d’éditorial satirique ne serait pas de retour comme prévu, après seulement deux saisons.

Radio-Canada avait été pris un peu de court au printemps en apprenant que Labrèche avait signé un contrat à Télé-Québec pour la nouvelle émission Cette année-là, étant donné qu’Info, sexe et mensonges, produite chez Fair-Play, devait revenir pour 17 nouvelles émissions dès janvier 2019 sur ICI Radio-Canada Télé. Dans les circonstances, on a alors projeté de ramener ISM pour une saison réduite de 10 semaines, mais au printemps, éventualité qui a été abandonnée.

Éco-logique

Se ralentir le conditionnement

CHRONIQUE / « Ouin. Là, je veux bien, mais ça c’est un bout où je ne pense pas te suivre. C’est too much… »

Elle, c’est Jess, extraordinaire amie et collègue photographe, une fille qui fait donc beaucoup de route, toujours très pressée entre deux assignations, la job, les enfants, les courses, les projets pis toutes les autres affaires. 

Je venais de lui annoncer mon intention de faire passer ma vitesse de croisière sur l’autoroute de 120 à 100 km/h, c’est ce que j’ai trouvé de plus créatif et efficace pour réduire ma consommation d’essence et par conséquent l’empreinte de mes déplacements entre la maison et le boulot, deux trucs que j’adore, mais qui sont situés à 50 kilomètres l’un de l’autre.

C’est aussi une façon comme plein d’autres de passer à une autre vitesse dans cette lutte aux changements climatiques.

Bref, Jess trouvait que non. Juste non. 

Et je n’ai pas trop insisté parce que, très honnêtement, ça me saoule un peu d’impatience de rouler à 100 km/h sur l’autoroute quand je suis passagère. 

Et plus honnêtement encore, même derrière le volant, les premières fois que j’ai bloqué la vitesse à 100 km/h, j’avais cette impression étrange et franchement désagréable que je n’arriverais jamais nulle part, que mon esprit se détachait de mon corps et allait me dépasser par la droite en me faisant un doigt d’honneur.

J’sais pas si l’image est claire, mais c’est dire à quel point c’est souvent question de conditionnement. Parce que concrètement, après deux semaines, le corps et l’esprit ont fait la paix, ça roule merveilleusement à 100 km/h, j’écoute une toune de plus pendant le trajet et je suis arrivée partout où je voulais vraiment aller. (Avis aux autres, arrêtez de m’attendre.)

Le conditionnement, que je disais.

L’habitude d’aller vite, de chercher à aller plus vite encore, de se faire répéter que c’est comme ça de façon généralisée, que c’est très bien ainsi, qu’on est dans la norme, normaux donc, et d’y trouver une certaine valorisation.

Conditionnés sur l’autoroute. Pis dans la vie.

Si vous avez amorcé un virage un peu plus écologique, une réflexion sur votre rapport à la consommation ou au travail, ou encore une remise en question du grand culte de la vitesse et de la performance, ça vous aura sans doute sauté aux yeux.

Et pour peu que vous soyez sensible à l’environnement, sans égard pour la teneur du virage que vous avez décidé de négocier, peu importe que vous trouviez votre motivation dans un pacte, une lecture de chevet, des changements climatiques qui vous font suer, les remontrances de vos enfants ou l’avenir de vos petits-enfants, vous savez que vous devez d’abord vous déconditionner.

Et se déconditionner, c’est casser des réflexes et des habitudes. Désapprendre. 

Puis apprendre autre chose, d’autres choses, d’autres façons de faire, de penser, de dépenser, de posséder, d’être même, carrément.

C’est non seulement décider de reprogrammer à la baisse son régulateur de vitesse, mais prendre plaisir à le faire.

Je vous laisse ici pour l’instant, pas que je m’ennuie, mais je pense que je vais allez prendre une bière avec Jess. Faut qu’on rejase...

Patrick Duquette

Amanda, je la trouve brave

CHRONIQUE / La décision de la députée Amanda Simard de quitter le parti de Doug Ford n’est pas passée inaperçue dans son patelin natal d’Embrun, dans l’Est ontarien.

« Pauvre petite, elle fait assez pitié ! Je la comprends à 100 % de claquer la porte si elle est pour se faire piler sur les pieds », s’exclame Jasmine Lalonde, tout en s’affairant derrière le comptoir du Experience, café et smoothie bar, rue Notre-Dame.

La jeune mère francophone de 28 ans a été touchée par le discours que la députée de Glengarry-Prescott-Russell a livré avec émotion à Queen’s Park, quelques heures avant de claquer la porte de son parti. 

« Les choses qu’elle dit ne sont pas hyper, méga inspirantes… mais tu sens que c’est sincère, qu’elle le prend comme un affront personnel, reprend Jasmine Lalonde. Je l’ai trouvée brave de prendre le parti des francophones. Elle, toute petite en plus, seule francophone dans un gros parti d’anglophones ! »

Attablé dans le café, Stéphane Lalonde (aucun lien de parenté avec Jasmine) opine du bonnet : « Je pense qu’elle n’avait pas le choix de quitter le parti de Doug Ford pour maintenir sa base électorale. Ce sont les Franco-Ontariens qui l’ont élue par ici », 

Cet avocat de profession se dit déçu de la ministre des Affaires francophones, Caroline Mulroney. Mais tout comme elle, il se questionne sur le projet d’université franco-ontarienne à Toronto. « Pourquoi Toronto alors que la majorité des francophones de la province habitent la région ici ? »

À la résidence Le Pavillon, les résidents étaient en train de dîner. « Amanda Simard a bien fait de quitter. Je suis d’accord qu’elle passe aux libéraux », m’assène Lise Brisson, une fière « Canadienne française » native de Cornwall.

– Euh… Amanda Simard n’est pas passée aux libéraux, ai-je précisé. Pas encore, du moins. Elle siège comme indépendante.

« En tout cas, je la félicite d’avoir tenu tête à son parti pour défendre la langue française. Ma langue, j’y tiens ! J’ai le français étampé sur le cœur. La rue en avant, c’est Notre-Dame, pas Notre-Dame Street. Et quand je vais au Tim Horton, j’insiste pour me faire servir en français. Sinon je leur dis des bêtises ! »

À la sortie d’un centre commercial, un grand gaillard sortait du gym. Jeremy Gordon, un Anglo, est marié à une francophone. Le couple envoie ses trois enfants à l’école bilingue. « En tant que membre de la communauté, je suis sensible à la réalité des francophones », dit-elle. Et la démission d’Amanda Simard ? « On l’a élue pour qu’elle apporte des changements. À la première occasion, elle démissionne. C’est peut-être un peu vite, non ? »

À tout malheur, quelque chose est bon, dit le dicton.

S’il faut absolument trouver un point positif aux coupes du gouvernement Ford, c’est d’avoir mobilisé de jeunes francophones allumés comme Jasmine Lalonde.

« Je ne suis pas très politique d’habitude, admet-elle. Mais là, je me sens touchée directement. C’est injuste que Ford veuille fermer l’université et bafouer nos droits en tant que francophones. Ça a touché ma fibre de Franco-Ontarienne. Je me suis mis à lire plein d’articles de journal, ce que je ne fais pas habituellement. »

Mieux, elle participera à la manifestation contre le gouvernement Ford ce samedi avec son conjoint mexicain et son bébé de 14 mois. Quatorze mois ?

« C’est vrai, on le commence jeune ! Mais vous savez quoi ? J’aime faire partir d’une minorité. J’adore être à contre-courant, être le mouton noir et surprendre les autres. Je suis fier de notre caractère latin, de notre ouverture aux autres, de notre côté chaleureux. Je n’ai rien contre les Anglais et je suis 100 % en faveur du bilinguisme. Mais je suis contre la destruction d’une langue. »

Chronique

Loto-DPJ

CHRONIQUE / Pour l’année 2017-2018, pour tout le Québec, il y a eu presque 100 000 signalements faits à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), 96 014 pour être précis.

C’est 5 % de plus que l’année précédente.

Presque 40 000 signalements ont été retenus. Ça veut dire que dans 40 % des cas, la DPJ est intervenue d’une façon ou d’une autre pour corriger une situation. 

C’est 8 % de plus que l’année précédente.

Derrière chaque signalement, il y a des humains. Il y a un intervenant ou une intervenante de la DPJ qui doit se rendre sur les lieux, qui doit poser des questions, qui a la tâche essentielle, et délicate, de voir si le signalement est justifié, si des enfants sont en danger. Ou pas.

Près de moi, deux amies ont vu la DPJ débarquer dans leur famille. Dans un cas, une famille reconstituée, un nouveau bébé, une ado d’un premier lit qui fait un signalement pour dénoncer son père, une histoire cousue de fil blanc avec le poupon. Pour un enfant de moins de deux ans, on va automatiquement voir.

Une intervenante a été assignée au dossier. Elle est venue voir, elle a posé des questions. Elle a vu clair dans le jeu de l’ado.

Elle a proposé un suivi.

Dans l’autre cas, la famille a eu besoin de plus d’aide et d’un accompagnement. L’intervenante a travaillé avec doigté.

Il y a cinq ans, j’ai écrit une chronique, «À l’urgence des enfants poqués», j’y racontais une journée passée au centre d’appels de la DPJ, là où entrent les signalements. En 2017-2018, le téléphone a sonné presque 10 000 fois.

Presque 30 fois par jour.

J’expliquais comment les intervenantes devaient, à partir d’une série de questions, se faire une tête sur ce qui se passait. J’avais jasé avec une des intervenantes, elle mesurait l’importance de chacune de ses décisions. «Quand la DPJ débarque, c’est une fracture dans la famille, qu’on le veuille ou pas.»

Surtout quand la DPJ doit intervenir.

Les gens qui m’écrivent pour me parler de la DPJ le font pour en parler en mal, jamais en bien. Mais je suis convaincue que, dans l’écrasante majorité des situations, les décisions qui sont prises sont justes et elles sont prises pour les bonnes raisons. 

Pour protéger les enfants.

Mais, parfois, ce n’est pas le cas. Malgré toutes les grilles d’analyse, toutes les procédures, il arrive que la décision ne soit pas la bonne. 

Quand j’écris sur des cas qui posent problème, je reçois immanquablement des courriels de gens qui vivent à peu près la même chose. Et, même si je n’indique jamais le nom des intervenants en cause, je les retrouve dans certains courriels. Même le nom d’une juge, qui revient dans certains témoignages.

Des hasards troublants.

J’ai reçu lundi le courriel d’une mère de six enfants, cinq qui ont moins de 18 ans. Elle s’est tournée vers la DPJ pour avoir de l’aide. Ses deux plus grands, des ados, habitent avec elle et son mari grâce à une «intervenante exceptionnelle», ce sont ces mots. «Nous sommes près d’une fermeture de dossier.»

Les trois autres sont suivis par une autre intervenante, ils n’habitent plus à la maison. «Cette intervenante n’est venue qu’une fois à la maison. La semaine suivante, elle saisissait le tribunal pour m’enlever mes enfants provisoirement. [...] La juge m’a retiré la garde de mes trois plus jeunes.»

Mêmes parents, même maison.

L’intervenante est un élément clé du succès ou de l’échec des interventions. Un ex-directeur de la protection de la jeunesse, Jacques Dumais, a été à même de constater certaines lacunes. Je l’ai rencontré le mois dernier, il a montré du doigt des problèmes en première ligne, notamment sur le roulement de personnel. 

Je lui ai parlé du risque d’erreur. «Il y a deux phénomènes qui expliquent ça. D’un côté, il y a le fait que certains intervenants n’ont pas assez d’expérience de vie, ils n’ont pas les connaissances nécessaires pour évaluer les situations, ils pensent tout savoir. Et de l’autre côté, il y a une diminution de l’encadrement. [...] Il y aura toujours des gens qui n’agiront pas correctement, j’ai déjà suggéré à des gens de quitter...»

L’histoire ne dit pas s’ils l'ont fait.

L’autre chose, c’est que ça dépend beaucoup de votre code postal. Quand je reçois des histoires de DPJ, je constate que certaines DPJ semblent plus promptes à sortir les enfants d’une famille, alors que d’autres DPJ misent davantage sur le maintien dans le milieu familial.

À chacun son approche.

Dans les Laurentides, possiblement en raison de l’affaire Lev Tahor où 135 enfants avaient fui en Ontario, on semble plus vite sur la gâchette pour retirer les enfants, alors qu’à Québec, je reçois davantage de messages de gens qui s’inquiètent de voir un gamin laissé avec des parents à haut risque.

Chaque DPJ a sa propre gestion des risques.

Et malgré toutes les bonnes intentions du monde, de mauvaises décisions sont prises. Et, je l’ai déjà dit, le problème n’est pas de commettre des erreurs, c’est de refuser de les admettre et, pire, de s’y enfoncer. De vouloir sauver la face à tout prix, éviter les poursuites, au détriment des enfants.

Et des parents, qui sont démunis devant cette machine.

Devant les cas qui s’accumulent, avec une pression sans précédent sur les intervenants qui doivent traiter de plus en plus de signalements, le nouveau gouvernement aurait tout avantage à faire la lumière sur les ratés. Chaque fois que la DPJ fait fausse route, c’est un enfant qui en paye le prix. 

Et, par ricochet, toute la société.

Chronique

Tramway ou métro?

CHRONIQUE / Il se fait tard pour cette question dont on connaît déjà la réponse.

Mais peut-être vaut-il mieux se la poser une fois de trop que de regretter de ne pas l’avoir assez fait. 

Québec serait-elle mieux servie à long terme par un métro que par un tramway? 

Toutes les études qui se sont intéressés depuis 1968 à l’hypothèse d’un métro ont conclu qu’un tramway serait mieux adapté à la réalité de Québec.

Un métro coûte trois à quatre fois plus cher et offrirait une sur-capacité pour nos besoins.

Ces arguments, en apparence irréfutables, appellent cependant des nuances.  

Des villes plus petites que Québec se sont dotées d’un métro, car il est possible d’en moduler la taille selon les besoins.

Un métro coûte peut-être plus cher, mais dure plus longtemps. 

Si on l’amortit sur 75 ans, 100 ou davantage, l’écart n’est peut-être plus aussi grand. C’est ce que plaident des citoyens du collectif «J’y vais en métro». 

Depuis quelques semaines, ceux-ci tentent de ramener le métro dans le débat public, malgré le refus de l’administration Labeaume. 

Pour ma part, je trouve le projet très approximatif, tant dans l’argumentaire que dans le tracé de 16 km proposé. Mais il a le mérite de soulever de bonnes questions. 

Je n’ai pas pu obtenir de réponse officielle de la Ville ou du Bureau de projet du tramway. On me chuchote cependant que le métro n’a jamais été analysé sous l’angle des coûts à long terme ni sur celui des coûts de dérangement. C’est ennuyeux.

Le tramway implique des travaux de surface pendant des années, y compris dans les deux portions souterraines. Comme il s’agit de courts tronçons, le recours à un tunnelier est impensable. Il faudra donc ouvrir la chaussée sur la colline Parlementaire et près du Phare.

Il y aura du dérangement (et des pertes) pour les commerçants et citoyens qui se déplacent. Creuser avec un tunnelier réduirait ces dérangements.

Un métro serait plus rapide, plus confortable et plus attrayant qu’un tramway, font valoir Robert Vanderwinkel, Jacques Vandersleyen et Ali Magassouba, membres du Collectif

C’est possible, mais ici encore, il faut faire des nuances.

Un métro peut aussi s’encombrer à l’heure de pointe. Des citoyens peuvent préférer la «sécurité» d’un tramway à la noirceur d’un souterrain.

Étant moins cher, un tramway permet d’étirer les lignes plus loin, ce qui sert plus de voyageurs.

***

Un tramway est souvent l’occasion d’élargir les trottoirs et faire des plantations. En occupant des voies de circulation, il «calme» la pression des voitures. 

Un métro permettrait au contraire de redonner à l’auto des voies jusque là utilisées par l’autobus. Avec le risque d’ajouter à la circulation automobile.

Je note ici que ceux qui demandent plus de voies pour l’auto sur les autoroutes préfèrent un métro à un tramway. 

***

«J’y vais en métro» plaide que le tramway de Québec sera saturé après quelques années et qu’on regrettera alors de ne pas avoir choisi un métro.

Ce n’est pas impossible, mais j’ai beaucoup de mal à y croire.

La population de Québec n’augmente que de façon modeste chaque année et continue de vieillir, plus vite que dans d’autres grandes villes du pays. 

On encourage de plus en plus le télétravail et l’étalement des horaires de travail et d’enseignement, notamment au cégep et à l’Université Laval.

Tout cela devrait à la longue contribuer à atténuer la pression des heures de pointe à Québec et le besoin pour un transport collectif de très grande capacité. 

Cela peut aussi faire réfléchir à l’utilité d’un troisième lien. 

Patrick Duquette

Une question au milieu de la nuit

CHRONIQUE / Quand la préposée de la résidence Cité-Jardin de Gatineau a retrouvé la vieille dame de 99 ans morte dans son fauteuil, une question a surgi au beau milieu de la nuit: elle, il faut essayer de la réanimer ou pas, déjà?

Parce que vous savez que beaucoup des gens hébergés dans des résidences privées pour personnes âgées signent des certificats de non-réanimation attestés par leur médecin.

Chronique

Pas le droit de voir leur fille à l’hôpital

Lundi soir dernier, 21h, le téléphone de Sylvie* et François* sonne. C’est Sylvie qui répond.

-Votre fille vient d’être transférée d’urgence à l’hôpital.

-Qu’est-ce qu’elle a?

-Elle avait de la misère à respirer.

-Elle est où?

-Je ne peux pas vous le dire.

-Mais je veux la voir...

-Vous ne pouvez pas. 

-Ben voyons...

-Nous allons vous rappeler demain à 8h30.

Sylvie m’a appelée 10 minutes après avoir raccroché pour me résumer la conversation qu’elle venait d’avoir avec une intervenante de la Direction de la protection de la jeunesse, qui travaille à la ressource où sont hébergées ses deux filles depuis plus de trois ans maintenant.

Elle m’a demandé quoi faire, je n’ai pas su quoi lui répondre. Je ne lui ai pas souhaité «bonne nuit», je savais qu’elle ne dormirait pas.

Je lui ai dit de me rappeler le lendemain.

Vers 9h30 mardi, l’intervenante a rappelé pour lui dire que sa fille était sortie, mais qu’elle était trop fatiguée pour aller à la visite hebdomadaire supervisée d’une heure et demie prévue à 11h30. «Elle m’a suggéré d’annuler la visite, mais je ne voulais pas, nous voulions quand même voir la plus jeune.» 

La visite a eu lieu, l’aînée n’était pas là.

Le mardi en fin de journée, François et Sylvie m’écrivent. Ils viennent d’apprendre que leur plus grande, 12 ans, serait toujours à l’hôpital, qu’elle y passerait une autre nuit en observation. On leur donne une idée du diagnostic, laryngite virale. Toujours pas le droit d’aller la voir.

Elle serait retournée à la ressource mercredi.

François et Sylvie sont évidemment dans tous leurs états, ils se sont fait du sang d’encre pour leur fille. Avec au moins une allergie connue pour sa fille, la mère a imaginé le pire, le choc anaphylactique. Elle a demandé à l’intervenante si sa mère pouvait rendre visite à sa petite-fille pour la rassurer, impossible.

«Ils m’ont même dit qu’il y aurait des agents de sécurité.»

François et Sylvie ne comprennent pas pourquoi on leur refuse avec tant d’ardeur l’accès à leurs filles, étant donné que la pomme de discorde entre eux et la DPJ repose sur l’évaluation des capacités académiques des enfants et sur un potentiel trouble du spectre de l’autisme.

C’est ce qui a mené au retrait de leurs droits parentaux.

Au CISSS des Laurentides, qui gère la ressource où les filles sont hébergées, on m’a expliqué que, dans le cas où les droits parentaux sont retirés, le protocole a été respecté. «Si un enfant placé sous sa garde doit recevoir des soins médicaux, la DPJ informe tout de même les parents dans un délai raisonnable, selon la gravité de la situation.»

Du cas par cas, donc.

L’agente d’information du CISSS, Thaïs Dubé, ajoute ceci dans sa réponse par courriel : «N’oublions pas que le retrait des droits parentaux ou l’imposition par la cour de limitations aux droits d’accès est une situation pour le moins exceptionnelle qui témoigne de la gravité de l’état de compromission de l’enfant. La DPJ a la responsabilité d’assurer la sécurité de l’enfant avant tout.»

C’est sa mission première.

Sauf que, dans le cas qui nous occupe, et dont je vous ai parlé en juillet, il n’est question ni de violence ni d’abus physiques. Pas de drogue, pas d’alcool. Les filles sont bien nourries, aimées.

On reproche aux parents, en somme, de surestimer leurs filles.

La saga a commencé lorsque la commission scolaire a fait un signalement à la DPJ pour un rendez-vous manqué. Les filles étaient scolarisées à la maison, en première et en deuxième année, la mère a demandé à déplacer la date de présentation du porte-folio qui avait été fixée en mars 2015. 

La commission scolaire des Laurentides y a vu un manquement au devoir d’assurer la scolarisation des enfants.

Elle a fait un signalement.

Une intervenante de la DPJ a rendu visite à la famille, a posé des questions surtout à la mère, un peu aux deux filles. Le signalement a été retenu et, le 17 juin 2015, la DPJ a déposé une requête au tribunal demandant à ce que les enfants soient maintenus dans leur milieu familial, avec du soutien pour les parents.

Deux jours plus tard, le 19 juin 2015, le tribunal a demandé à voir les deux parents et leurs deux filles mais, en raison du bris de son véhicule, le père se rend seul le matin à l’heure convenue. Lorsqu’on lui demande d’aller chercher sa conjointe et ses filles, en fin d’avant-midi, il obtempère.

Il se rend à pied à la maison, à bonne distance.

À peine a-t-il quitté que l’avocat de la DPJ plaide l’urgence de donner un mandat à la police pour se présenter au domicile familial et d’emmener les enfants, invoquant un risque de fuite. L’avocat François Dubreuil présente la situation. «On ne peut pas exclure qu’on va les perdre, mais on ne peut pas exclure l’hypothèse non plus qu’ils s’en viennent. Mais on n’a pas envie de gérer le risque aujourd’hui.»

Le mandat est donné, les policiers vont chercher les deux filles. Le tribunal ordonne également que les enfants soient placés dans une famille d’accueil pendant cinq jours, le temps que le père se trouve un avocat. 

Le 26 juin, la DPJ demande au tribunal de placer les filles dans une ressource d’hébergement pour procéder à leur évaluation. Le placement est autorisé et, trois jours plus tard, les deux petites filles de sept et huit ans se sont retrouvées en centre de réadaptation avec des enfants présentant de lourdes problématiques. Elles qui n’avaient jamais quitté le cocon familial. 

Un choc, sans aucun doute.

La DPJ a procédé par la suite à quelques évaluations des enfants et observé des comportements s’apparentant à l’autisme. Dans un bilan effectué trois semaines après leur arrivée, on observe chez une des filles qu’elle parle parfois seule et qu’elle refuse à l’occasion de faire ce qu’on lui dit. Chez la plus petite, on observe qu’elle bouge beaucoup, qu’elle marche sur la pointe des pieds et qu’elle fait du clapping, qu’elle a tendance à déplacer ses mains sur le côté de sa tête. 

Au moins à une occasion, le 8 janvier 2016, le tribunal se questionnera à savoir si ces comportements pourraient être liés au choc de la séparation. 

La DPJ affirme que non.

Les parents soutiennent que oui.

Alors que la DPJ tend à maintenir le plus possible les enfants dans leur famille, même dans des cas où les parents présentent de graves lacunes, il est d’autant plus difficile de comprendre l’intransigeance de la DPJ dans ce dossier, qui n’a même jamais cherché de milieu près des enfants. Règle générale, le placement dans une ressource est une solution de dernier recours.

Peu importe, en quoi l’État devrait enlever des enfants à leurs parents sur la base d’un désaccord sur la présence d’autisme pour une fille et sur le degré pour l’autre? En quoi le retrait des droits parentaux est-il justifié dans un cas comme celui-là?

Jusqu’à leur refuser de voir leur fille à l’hôpital?

*Prénoms fictifs

Actualités

Tomber et apprendre à se relever

CHRONIQUE / Kévin Gamelin, 22 ans, ne se souvient pas de la course. Du départ seulement. Un moment impossible à oublier. Il en rêvait depuis si longtemps.

«Le plus beau feeling de ma vie! J’étais dans un autre monde.»

Chroniques

De la Grande Place au Phare, même combat

CHRONIQUE / C’était un autre projet, un autre lieu et une autre époque, mais les similitudes sont troublantes entre la Grande Place et Le Phare.

À la fin des années 80, le maire Jean Pelletier, que Régis Labeaume considère comme son «mentor», avait forcé le projet de la Grande Place dans Saint-Roch, malgré une forte opposition. 

Comme aujourd’hui pour Le Phare.

On prévoyait à l’époque deux tours à bureaux de 25 à 30 étages, un centre commercial, deux hôtels, 350 condos de luxe, un grand stationnement souterrain, etc. Le promoteur exigeait pour son projet une ligne de tramway-métro de 10 km vers Charlesbourg, une autoroute souterraine entre Dufferin et le boulevard Langelier et d’autres investissements publics.

Comme pour Le Phare, le terrain était plutôt inhospitalier. La différence est que celui de la Grande Place menaçait un voisinage patrimonial, ce qui n’est pas le cas du Phare.

Le projet de la Grande Place avait été soumis à la consultation publique, comme vient de l’être Le Phare.

Des citoyens et groupes en avaient dénoncé le gigantisme, la rupture avec les gabarits du voisinage et les enjeux de circulation.

«Trop gros, trop inhumain», avait alors titré Le Soleil au lendemain d’une journée d’audiences.

Le service d’urbanisme de la Ville de Québec avait résumé ainsi la vingtaine de mémoires reçus en 1989 :

«De manière générale, il y a eu unanimité quant à la nécessité de réduire l’ampleur du projet, et cela, même de la part des groupes d’affaires.

«On souhaiterait un projet qui s’intègre plus harmonieusement à son environnement, qu’il soit moins “intériorisé” et s’ouvre davantage sur la trame urbaine. On déplore en général le style monolithique et son caractère étranger par rapport à Québec.»

Ce passage décrit presque mot pour mot ce qu’on a entendu aux consultations de cet automne sur Le Phare.

Au lendemain des audiences, l’administration Pelletier avait demandé au promoteur Laurent Gagnon de revoir son projet en tenant compte des critiques.

Deux versions (un peu) plus modestes avaient suivi, mais pas assez pour apaiser la critique.

La Ville avait choisi de ne pas retourner en consultation.

Ainsi, six jours à peine après la présentation de la dernière version du projet, le maire Pelletier a fait voter au conseil une entente avec le promoteur. À défaut d’avoir pu convaincre, la Ville allait imposer la Grande Place.

Ce projet deviendra le principal enjeu de l’élection «référendaire» de novembre 1989. Jean Pelletier ne se représentait pas, mais son parti fut renversé par le Rassemblement populaire de Jean-Paul L’Allier, qui avait une autre vision de l’urbanisme et de Saint-Roch.

Le nouveau maire devra négocier pour se sortir de l’entente avec le promoteur Gagnon-Cadillac Fairview et pouvoir mettre en chantier le jardin et le quartier Saint-Roch qu’on connaît et apprécie aujourd’hui.

L’administration Pelletier espérait à l’époque que la Grande Place devienne un «moteur du développement régional». Saint-Roch était mal en point face à la concurrence des centres commerciaux de banlieue. La Ville allait combattre le feu par le feu, avec le même modèle.

Malgré les critiques, des citoyens voyaient le projet d’un bon œil, par nostalgie pour l’époque glorieuse des grands magasins (Pollack, Paquet, Syndicat), a suggéré Yvon Leclerc, dans sa thèse de doctorat en études urbaines (INRS, 2015).

Des gens d’affaires, dont ceux du Mail centre-ville, appuyaient aussi le projet.

Leur principal argument était la nécessité d’une relance du quartier Saint-Roch. Une relance essentiellement commerciale, bien que le projet, comme celui du Phare, proposait aussi une mixité d’usages : commerces, bureaux, hôtels, résidentiel, place publique, etc.

Je ne me souviens pas qu’il y ait eu alors une intention d’en faire un signal urbain ou une nouvelle image de marque pour Québec, comme avec Le Phare aujourd’hui.

L’École d’architecture de l’Université Laval s’était inquiétée à l’époque des impacts de la Grande Place sur le quartier. Comme aujourd’hui des architectes et urbanistes à propos du Phare.

Dans son mémoire sur Le Phare, l’Ordre des architectes du Québec constate que la démarche de la Ville «ne respecte pas l’esprit des lois et politiques en vigueur».

L’Ordre dénonce aussi les 65 étages du projet, «plus du double de la hauteur maximale actuellement prévue au PPU. Ce seul élément suscite un doute quant à l’intégration harmonieuse d’un projet à son milieu», écrit la présidente, Nathalie Dion.

«Ce sont deux projets des années 70», résume l’historien et ex-conseiller municipal Réjean Lemoine. Un modèle dépassé.

Des citoyens tenaient à l’époque la «gouvernance affairiste» du maire Pelletier responsable de la dévitalisation du quartier Saint-Roch.

On entend parfois cette même critique envers le maire Labeaume.

L’analyse est simpliste et erronée, le déclin de Saint-Roch s’expliquant d’abord par l’émergence des banlieues.

Le maire Pelletier était dans l’erreur avec la Grande Place, mais il a aussi posé des gestes pertinents pour la relance de Saint-Roch (Bibliothèque Gabrielle-Roy, palais de justice, gare du Palais, etc.).

Il fut souvent reproché au maire Pelletier sa (trop grande) proximité avec le promoteur Laurent Gagnon. Comme aujourd’hui celle du maire Labeaume et du promoteur Michel Dallaire.

À la consultation de cette semaine, des citoyens ont dénoncé le spot zoning (zonage sur mesure) pour Le Phare. Comme il fut reproché au maire Pelletier d’en avoir fait pour Laurent Gagnon (ex. : îlot Saint-Patrick).

On a compté la moitié moins de citoyens à la consultation de cette semaine qu’aux deux rencontres précédentes sur Le Phare.

J’y vois de la lassitude, de la résignation devant l’inéluctable et une abdication face à une consultation dont l’issue était décidée d’avance.

Le promoteur aimera y voir plutôt la preuve d’une large adhésion à son projet. C’est possible.

Ce qui m’a le plus frappé lors de ces assemblées publiques, ce n’est pas le déséquilibre du nombre en faveur des opposants. C’est le déséquilibre des argumentaires.

Tout d’un côté, presque rien de l’autre.

En quoi ce projet, qui nécessitera des coûts publics importants, sert-il l’intérêt des citoyens de Québec? Qu’apportent ces 65 étages au paysage de leur ville et à leur qualité de vie?

Je cherche encore.

La fierté de construire plus haut que Montréal? C’est mince.

Une nouvelle image de marque pour Québec? On risque d’être déçus. Cette «nouvelle» image sera celle d’un modèle urbain suranné. Comme l’aurait été la Grande Place il y a 30 ans.

Chroniques

Le syndrome Paddington

CHRONIQUE / Je vais vous faire une confidence, j’ai autant de plaisir que mes gars, peut-être même plus, quand je vais voir des films pour enfants avec eux.

Un de mes préférés, Paddington.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu, c’est l’histoire d’un ours qui quitte sa forêt du Pérou et qui débarque à Londres, où il est recueilli par une famille. Le premier film — il y en a deux — raconte son arrivée catastrophique dans la maison des Brown, comment il découvre les commodités modernes.

De celles-là, l’eau courante.

Dans une scène particulièrement épique, Paddington se retrouve agrippé au réservoir de la toilette, réservoir qui est juché au haut du mur. Arrive ce qui doit arriver, le poids de Paddington entraîne le réservoir et l’arrache du mur, faisant éclater les tuyaux et valser la pomme de douche.

Plus Paddington tente de colmater les fuites, plus il y en a.

Pendant ce temps-là, au rez-de-chaussée, le papa Brown est surpris de voir une goutte tomber dans son café. Puis une autre goutte. Déjà qu’il n’est pas très chaud à l’idée d’avoir un ours à la maison, il grimpe l’escalier en trombe, ouvre la porte de la salle de bain. Un torrent dévale l’escalier, inonde la maison.

Le mal est fait.

Bizarrement, cette scène me fait penser au réseau de la santé. Comme si, en voulant colmater les fuites, on avait cassé la plomberie.

Gaétan Barrette avait promis ceci en septembre 2014, quand il a présenté son projet de réforme. «Désormais, je peux dire que notre intention reste que notre système de santé ne rimera plus jamais avec bureaucratie, mais avec services.»

La réforme a été imposée en avril 2015, avec une centralisation sans précédent des pouvoirs entre les mains de 34 centres intégrés, universitaires ou pas, les fameux CISSS et CIUSSS. Un an et demi plus tard, le ministre de la Santé confiait au Soleil que 90 % des mesures étaient en vigueur. Que tout allait bien. Il l’avait dit à sa manière. «Alors moi, écoutez bien, tout le monde peut bien m’écœurer, mais je vais continuer pareil. Envers et contre tous. Parce que ça fonctionne.»

Et pourtant.

Les premières gouttes d’eau perlaient déjà. Les promesses d’accès à un médecin de famille pour 85 % des Québécois se butaient déjà à la difficulté des médecins d’en inscrire davantage. Le guichet unique, le GAMF, une nouvelle mouture des anciens guichets uniques, les GACO, n’a pas livré la marchandise.

Certains patients orphelins y poireautent encore, depuis des années.

Pour colmater cette brèche, le ministre de la Santé a fait de la «prise en charge» une priorité, les médecins de famille ont donc dû inscrire des patients, quitte à en voir moins ailleurs, entre autres dans les CHSLD. Les personnes y étant hébergées n’étant pas comptabilisées comme patients, certains médecins ont dû se résigner à délaisser cette clientèle vulnérable pour atteindre les cibles.

Ploc, ploc.

Des centaines de résidents se sont retrouvés sans médecin. Le Ministère a dû revoir la comptabilité et calculé les personnes en CHSLD comme valant six patients, ce qui a permis de colmater la brèche.

Mais le nombre d’inscriptions au GAMF plafonne.

Cette semaine, ma collègue Élisabeth Fleury a révélé une autre fissure, cette fois dans les soins palliatifs. À cause de la réorganisation, l’unité de soins palliatifs de L’Hôtel-Dieu se voit dans l’obligation de fermer. Des dizaines de patients en soins palliatifs sont laissés à eux-mêmes ou à peu près, sans médecin de famille et sans un suivi serré.

Des infirmières, vendredi, ont fait une sortie publique pour dénoncer qu’on laisse souffrir des gens.
Ploc, ploc.

Pénurie de psychiatres aussi, qui était écrite dans le ciel, mais qu’on n’a pas endiguée. Qui a précipité la fermeture de l’urgence psychiatrique de l’hôpital Saint-Sacrement.
Ploc, ploc.

À cela vient s’ajouter la pénurie de personnel qui s’aggrave un peu plus chaque jour, les préposés, les infirmières et les infirmières auxiliaires qui sont essoufflés, qui font leur gros possible, qu’on oblige à travailler, qui refusent des postes parce qu’elles savent qu’elles seront encore plus sous pression.

En plus de tous ces cadres au bout du rouleau.

Jamais je n’ai entendu autant de personnes sonner l’alarme, des gens qui travaillent depuis longtemps dans le réseau, qui voient déferler une catastrophe sans précédent. J’ai cette image de la nouvelle ministre de la Santé, Danielle McCann, qui ouvre la porte et qui prend la mesure des dégâts.

L’heure n’est plus à colmater les fuites.

Mais à harnacher le torrent.

Le Mag

La magie de l'imperfection

Dès le premier cours, le prof de céramique l’a annoncé à ses étudiants.

La classe sera divisée en deux, a-t-il déclaré. Tous ceux du côté gauche seront notés sur la quantité de travail produit; tous ceux du côté droit seront notés sur la qualité.

Au dernier cours, toutes les poteries du premier groupe seront pesées sur une balance. Les notes seront attribuées selon le poids : 50 livres de céramique pour un «A»; 40 livres pour un «B»; 30 livres pour un «C» et ainsi de suite. 

Les membres du deuxième groupe, eux, n’auront qu’à fabriquer un pot. Ils auront tous les cours pour le faire. Mais leur création devait être parfaite pour obtenir un «A». 

C’est la fin de la session, les résultats sont compilés, et un curieux phénomène apparaît : les œuvres de la plus grande qualité ont toutes été façonnées dans le groupe noté sur la quantité… 

Que s’est-il passé? 

«Il semble que pendant que le groupe de «quantité» était occupé à abattre une pile de travail et à apprendre de ses erreurs, le groupe de «qualité» était assis à théoriser sur la perfection — et, au final, n’avait pas grand-chose de plus à montrer pour ses efforts que des théories grandioses et une pile d’argile morte», écrivent David Bayles et Ted Orland. 

Ces deux photographes ont écrit un puissant antidote contre la perfection intitulé Petit éloge des arts : repérer et surmonter les peurs propres à toute pratique artistique, d’où j’ai tiré cette histoire. 

Elle illustre un mal dont nous sommes nombreux à souffrir : la paralysie par l’analyse. Ou quand la quête de la perfection nous empêche d’agir. 

On a tous des projets qui nous tiennent à cœur, mais qu’on repousse à plus tard par crainte de se planter. Alors, on se dit qu’il faut tout planifier, se faire un plan de match détaillé. On lit, on regarde des vidéos, on consulte des professionnels, parfois à fort prix. 

Vous reconnaissez-vous dans un de ses scénarios? Je vais économiser quand mon budget sera terminé. Je vais manger mieux quand je vais avoir trouvé le régime le plus efficace. Je vais me coucher tôt quand j’aurai consulté un spécialiste du sommeil. Je vais faire de l’exercice quand j’aurai assez d’argent pour me payer un coach. Je vais commencer à travailler sur mon projet d’entreprise quand mon plan d’affaires sera terminé… 

C’est drôle, on entend souvent dire qu’«il n’y a personne de parfait». Mais on est nombreux à viser la perfection au jour 1 d’un projet. Pourquoi? 

Notamment parce ce que la planification donne l’illusion de l’action.

Prenons le budget. Tu passes des heures à analyser tes dépenses, tes revenus; tu fais des prévisions hebdomadaires, mensuelles, trimestrielles, annuelles. Mais… ah non, t’as oublié d’inclure les cadeaux, les abonnements électroniques et la SAAQ. 

Et là, tu continues à dépenser autant que d’habitude, parce qu’il te manque des colonnes dans ton tableau Excel. Sauf que t’as quand même l’impression de sortir du cycle de l’endettement. Attendez que je finisse mon budget, z’allez voir — la retraite à 45 ans. Tiens-toi bien, McSween! 

Bon, je ne dis pas qu’un budget, un plan d’affaires, un plan d’entraînement, une consultation chez un spécialiste ou toute autre forme de préparation sont des pertes de temps. Ce n’est jamais inutile de savoir où on s’en va. 

Sauf que, souvent, on ne le sait pas avant de commencer. La forme se définit à la pointe du crayon. Oui, il y aura des traits superflus, des brouillons dans la poubelle. Mais ce sera toujours le temps de repenser le concept ou de demander l’aide d’un pro une fois le mouvement amorcé. On avance lentement, peut-être, mais on ne fait pas juste regarder le paysage au loin. 

Alors, de quel côté de la classe de céramique voulez-vous vous asseoir? 

À gauche, s’il vous plaît, pas loin de la balance. 

Patrick Duquette

Ces patients qui ne se présentent pas

CHRONIQUE / En fouillant un dossier sur la santé en Outaouais, je suis tombé sur une réalité dont on parle peu et qui me désole profondément : le fléau des no-shows, ces patients qui ne se présentent pas à leur rendez-vous chez un médecin spécialiste.

J’ai obtenu des chiffres : entre le 1er avril et le 10 septembre dernier, 592 patients de l’Outaouais ont boudé un rendez-vous chez un médecin spécialiste. Le tout sans même se donner la peine de prévenir ou de justifier leur absence. Alors que tout le monde est au courant de la longueur des listes d’attente.

Vie de famille

Les deux petites barres

CHRONIQUE / Tu as le test dans les mains. C’est juste quelques minutes, mais ça t’apparaît une éternité. Tu le sais que ça va changer ta vie si c’est positif.

Ça se peut que ta réaction et celle de ton chum soit un peu bizarre. Que tu ris, que tu pleures, que tu figes. Que tu aies une envie soudaine de déménager ou de faire le ménage du garde-robe...

Chronique

Les lignes de «coke»

CHRONIQUE / Cette idée d’un tunnel ou de nouvelles voies d’autoroute pour soulager le trafic à l’intersection Lebourgneuf–Robert-Bourrassa ferait un bon sujet pour la prochaine vidéo de la députée Catherine Dorion de Québec solidaire.

Dans un document devenu viral, celle-ci a comparé la semaine dernière le projet de troisième lien à une «ligne de coke» pour illustrer la dépendance à l’automobile. La comparaison tient pour d’autres projets autoroutiers.

«Une première ligne pour être moins saoul et avoir de l’énergie. Sauf qu’une heure après, qu’est-ce qui arrive? Il te faut une autre ligne de coke», décrivait la députée.

Pareil avec les voies d’autoroute, laissait-elle entendre. On pense qu’il suffira d’une ligne pour régler la congestion, pour découvrir ensuite qu’il en faudra une autre, puis une autre encore.

Cette image, provocatrice mais forte de sens, va rester. On ne pourra plus parler de troisième lien et d’autoroutes sans penser à la cocaïne. Comme on dit en communication, c’est une bonne ligne.

Cette vidéo a beaucoup fait réagir et a valu à la députée des messages hostiles et haineux. Les médias sociaux ne cessent d’étonner. Et de décevoir. Ces attaques sur la personne n’apportent rien au débat et n’ont pas leur place. 

Que la députée possède une voiture sport utilitaire qui peut sembler incompatible avec les valeurs qu’elle défend ne justifie pas davantage ces messages haineux. 

Ce n’est pas un crime d’avoir une voiture. Et si contradiction il y a, la députée vivra avec et assumera ses choix. Comme ces artistes et vedettes signataires du Pacte pour la transition écologique qui roulent en gros char, prennent l’avion ou la fusée et achètent des produits suremballés.

Cela dit, j’ai mes réserves sur le style de la députée. On apprécie qu’elle ne parle pas la langue de bois, mais je trouve certains de ses choix puérils et contre-productifs pour quelqu’un qui souhaite faire réfléchir. 

Lorsqu’elle invite par exemple des participants à un colloque en Espagne à répéter béatement devant sa caméra : «Le troisième lien, c’est de la marde; le troisième lien, ça va être laite, etc.», et diffuse ensuite la vidéo.

Ça amuse peut-être ses amis et ses militants, mais ça n’apporte pas grand-chose d’utile.

***

La sortie publique de l’UPA (Union des producteurs agricoles) contre le troisième lien risque d’avoir davantage d’impact.

L’UPA dit s’inquiéter de la pression du développement sur les terres agricoles de la Rive-Sud de Québec. 

Cela nous échappe parfois si on habite en ville, mais l’UPA n’est pas un joueur anodin dans les débats publics. C’est depuis des décennies un des plus puissants lobbies au Québec (avec celui des médecins) et sa voix porte.

La réaction n’a d’ailleurs pas tardé. Le nouveau ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, s’est dit «certainement» préoccupé par la question. Si troisième lien il y a, il faudra le faire «selon les règles» qui protègent les terres agricoles, a-t-il prévenu. Histoire à suivre.

***

Difficile de blâmer les candidats à l’élection partielle dans le district Lebourgneuf de chercher une solution au goulot de circulation à l’angle Lebourneuf–Robert-Bourassa. Pour les parents, travailleurs et étudiants coincés dans le trafic chaque matin et chaque soir, ce n’est pas drôle.

Équipe Labeaume propose un tunnel sous le boulevard Lebourgneuf; Québec 21 d’ajouter des voies sur Robert-Bourassa.

Ces solutions «autoroutières» visent à faciliter l’entrée en ville en auto.

C’est peut-être un bon choix politique à court terme, mais il faut être capable de voir aussi les impacts à long terme. Si ça devient facile de passer, ne risque-t-on pas de se retrouver avec plus de voitures encore qui arriveront des quartiers nord? Ne risque-t-on pas de simplement déplacer les bouchons un peu plus loin, jusqu’au jour où on réclamera une nouvelle ligne de coke pour prolonger la nuit? Puis une autre...

***

On aimerait tous un métro pour Québec. À part le coût, il n’y aurait que des avantages : vitesse et fiabilité à l’abri des intempéries; grande capacité; longévité; moins de dérangement qu’un tramway pendant la construction et après, etc.

J’ai donc jeté un œil intéressé sur les plans de métro et les tableaux que fait circuler depuis quelques semaines le Collectif j’y vais en métro. Vous trouverez facilement le site dans Internet. 

Pour 3,3 milliards $, l’ingénieur de Saint-Augustin Robert Vandewinkel croit possible de construire une ligne de métro de 16 km sur la Rive-Nord entre Charlesbourg et Sainte-Foy via la Colline parlementaire et une autre de 3,7 km entre la gare du Palais et Desjardins à Lévis. S’ajoutent 30 km de trambus dont une ligne vers Saint-Romuald ainsi que des Métrobus.

On pourrait débattre longtemps du choix des tracés et des arrêts.

Pourquoi une ligne vers Desjardins alors que le gros volume des déplacements actuels entre Lévis et Québec est dans l’ouest? 

Pourquoi aucune ligne structurante dans l’axe est-ouest à Lévis? Pourquoi arrêter le métro à Quatre-Bourgeois plutôt qu’à Marly ou à Legendre, comme dans le projet actuel de tramway?

Mais ce que j’ai surtout envie de dire concerne moins les trajets qu’une méfiance générale pour tous ces projets, aussi sympathiques soient-ils, qui semblent avoir été élaborés par une seule personne sur un coin de table dans un sous-sol.

Dans ce cas-ci, le nom de l’auteur Vandewinkel est le seul à apparaître sur la page Web de son bureau d’ingénieur et son CV ne montre aucune expertise en transport public. 

Le projet n’a pas été présenté aux audiences publiques sur le réseau structurant ni diffusé largement. Ça ne veut pas dire que toutes les idées qu’on y énonce soient mauvaises. Seulement qu’on est plus proche d’une ligne de rêve que d’une ligne de métro. 

***

Je me suis replongé pour le plaisir dans le rapport Vandry de 1969 qui décrivait les projets d’autoroutes à venir à Québec. 

C’est à donner le vertige. 

Un troisième pont sur le fleuve au-dessus du port de Québec, de nouveaux ponts sur la Saint-Charles, cinq nouvelles autoroutes pour répondre aux «tendances majeures» de la circulation, etc.

Si on y avait donné suite, une autoroute longerait aujourd’hui la Saint-Charles et une autre traverserait la ville d’est en ouest en suivant la falaise avec une sortie à Bourlamaque et une autre à Dufferin. 

Le rapport Vandry ne parlait pas de «lignes de coke», mais de «lignes de désir exprimées» par les automobilistes. Les temps ont changé. Mais pas tant que ça.

Chronique

De l’importance de regarder en avant

CHRONIQUE / Félix-Antoine Raymond n’était pas fait pour l’école, à moins que ce ne soit le contraire. Il était toujours un peu ailleurs.

«J’étais un grand lunatique.»

Étiqueté très tôt avec un trouble d’attention, «médicamenté à sept ans», il avait du mal à rester concentré. «J’étais attentif seulement quand j’aimais vraiment quelque chose. Sinon, j’étais dans mon imaginaire.»

Il aurait pu être cet enfant dans Page d’écriture, magnifique poème de Prévert.

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Répétez! dit le maître.

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Mais voilà l’oiseau-lyre

Qui passe dans le ciel

L’enfant le voit

L’enfant l’entend

L’enfant l’appelle :

Sauve-moi

Joue avec moi

Oiseau!

Mais bon, la prof le ramenait vite à la réalité, pas d’oiseau-lyre en vue. Il devait faire ce qu’il y a à faire, et arrêter de taper sur son pupitre.

«J’avais toujours un beat dans la tête.»

Et ses parents qui n’étaient jamais bien loin. «Une chance qu’ils me supportaient.» Il s’est fait «beaucoup intimider», jusqu’à devoir changer d’école. Il a dû refaire sa cinquième année de secondaire. «Je voyais beaucoup d’échecs dans ma vie». Il a lâché l’école, il a fini son secondaire aux cours aux adultes. 

«Ça a été une période difficile.»

Assez pour baisser les bras. «Je n’étais pas bien, je me voyais vraiment bas. J’ai demandé de l’aide...»

Juste à temps.

Il y avait toujours ce beat, là, dans sa tête. «Vers l’âge de 18 ans, avec ma gang de chums, on faisait des partys dans un garage à Saint-Augustin. On faisait de la musique.» C’est là que tout a changé, dans ce garage, quand il s’est mis à mixer, à jouer avec les sons. Quand il a pu faire entendre son beat.

C’est là que DJ Flix est né. «La musique m’a sauvé. Si je n’avais pas eu ça, je ne sais pas où je serais aujourd’hui...»

Ce qu’il sait, c’est qu’il vit de son beat, il revient tout juste d’un festival en Argentine où il a été invité comme DJ. Il a commencé à créer de la musique tout seul chez lui avec son ordinateur, a partagé ça sur les réseaux sociaux et ça a marché. «J’ai mis ça sur Soundcloud, qui est comme le Instagram de la musique. J’ai eu 10 écoutes, puis 100... Chaque écoute, c’est une personne.»

Il en a environ 40 000 par mois. «J’approche les 2 millions!»

Il passe de deux à cinq heures par jour à pitonner sur son ordi. «Je fais tous les instruments, c’est comme des petits cubes, je mets ça ensemble. C’est une forme d’écriture.» Il y a ses fans qui attendent ses chansons, qui sont même prêts à payer pour les entendre avant les autres.

Depuis deux ans, il se consacre totalement à son beat.

Il n’est plus médicamenté.

Il travaille avec son meilleur ami, Motus de son nom de DJ, avec qui il part parfois en tournée. Il est allé deux fois à Paris, une fois en Belgique, à Toronto, New York, Philadelphie, j’en passe. Il a même réussi à obtenir un visa américain d’un an qui lui permet d’aller travailler là-bas.

À 25 ans, il arrive à vivre de sa musique, et il a une foule de projets. Lui et Motus ont organisé un festival cet été à Thetford Mines, un peu dans l’esprit de Woodstock en Beauce, avec une cinquantaine de campeurs.

Ils ont aussi été invités par un groupe britannique à se joindre à eux. Monsters, les pionniers de la scène dubstep, du riddim dubstep pour être plus précis. Si j’ai bien compris. «Ils n’invitent jamais personne à jouer avec eux... Ils nous ont dit : “On vous veut dans l’équipe!” C’est fou raide...»

Tout ça parce qu’il n’a jamais lâché.

Il aurait pu.

En fait, au-delà de sa musique, c’est ce qu’il faut retenir de son histoire. «Il faut savoir que, quand ça va mal, ça ne dure pas. Avant, je voyais plus le négatif. C’est facile de se voir bas, de se sentir poche. Mais il faut voir positif. Et le positif, il faut le travailler. On est tous bons dans quelque chose, il faut juste trouver dans quoi.»

Lui l’a trouvé dans un garage.

Félix-Antoine n’a pas pris le chemin le plus facile, mais il y est arrivé. «L’important, c’est de faire les bons choix, de regarder en avant, malgré l’échec.»

Il lui arrive même parfois, quand il se produit en spectacle, de recroiser ceux qui l’ont intimidé. «Une fois, c’est moi qui jouais, il y a un gars qui est venu me dire qu’il m’avait fait la vie dure. Il a dit : “Je m’excuse.”»

Et Flix est remonté sur scène.

Chronique

À l’école de la révolution

CHRONIQUE / Je suis allé m’asseoir dans la salle de classe de l’Université Laval un mardi matin du début novembre, attiré par le sujet : «Introduction au Lean Management», niveau «ceinture blanche».

Lean. Le buzz word est devenu incontournable dans les administrations publiques et privées. Toutes se réclament du Lean. Pour le meilleur et pour le pire.

Sur les banquettes autour de moi, une quinzaine d’élèves adultes, professionnels et gestionnaires du gouvernement, de l’université, d’institutions culturelles et de sociétés d’État; un ancien directeur d’usine, un spécialiste des technologies de l’information, un sans emploi, etc.

Devant nous, un prof énergique, ingénieur de formation et certifié «Master Black Belt Lean Six Sigma», Stéphane Rousseau. Pas celui que vous pensez. 

Je l’avais rencontré quelques semaines plus tôt avec son collègue Camil Villeneuve à leur bureau de consultants.

Ils avaient lu mon papier de la fin de l’été dans lequel je décrivais les dérives et ravages des méthodes Toyota, Lean, Six Sigma et autres recettes à la mode pour réformer les administrations et espérer économiser. 

Des méthodes intéressantes, mais souvent appliquées sans discernement par des patrons, disciples et consultants incompétents. Ces méthodes ajoutent alors au gaspillage plutôt que de l’éliminer, avais-je écrit.

MM. Rousseau et Villeneuve étaient assez d’accord avec mon constat. Le Lean, adaptation nord-américaine de la méthode Toyota, n’est «pas une appellation contrôlée» et est souvent «galvaudé», conviennent-ils. Ils m’ont invité à aller aux sources pour mieux comprendre. 

Me voici donc en classe.

Je n’arrive pas en mauvais élève, mais au premier tour de table, j’expose ma méfiance. Quel besoin pour un Lean lorsque le «gros bon sens» pourrait suffire? Je fais exprès de provoquer un peu.

Le prof ne s’en formalise pas. Le ton est léger. C’est parti.

Le problème, ce sont les délais, lance M. Rousseau. On voudra les réduire en coupant dans les tâches ou procédures qui retardent le service au client et n’ont pas pour lui de «valeur ajoutée». 

Le Lean, c’est aussi l’idée du «juste à temps». Ne faire que ce qui est nécessaire, seulement lorsque c’est nécessaire et seulement dans la quantité nécessaire. Ce n’est pas vraiment une recette; plutôt une philosophie.

Je ne sais pas dans vos organisations, mais les experts du Lean estiment que jusqu’à 90 % du temps et des efforts vont souvent à des activités qui ne servent pas directement les clients : entreposage, déplacements, administration, etc. 

Certaines sont essentielles au fonctionnement, mais n’ont pas de «valeur ajoutée» pour les clients-citoyens : technologies trop lourdes ou complexes, rapports tablettés, attentes d’autorisations, etc.

On s’obstine à lancer trop de projets en même temps, ce qui rend inefficace.

Le prof insiste. 

Dans nos vies privées, on n’accepte pas les délais déraisonnables, la mauvaise qualité ou les coûts trop élevés.

Pourquoi l’accepte-t-on pour les services publics? Les attentes à l’urgence, les délais pour voir un médecin ou obtenir un permis? 

Bonne question. 

Les citoyens sont en effet très patients. Trop? C’est presque une invitation au soulèvement populaire. Me voici bientôt ceinture blanche en révolution. Je commence à aimer ça.

***

Chronique

L’homme qui redonne vie aux arbres

CHRONIQUE / Dans le sentier où marchait Mario Guillot, un hêtre était tombé, les vents forts de la veille avaient porté le coup de grâce.

Le hêtre était malade.

«J’étais en raquettes, il faisait froid. Je me suis arrêté et je l’ai regardé longtemps, je trouvais ça dommage que sa vie s’achève comme ça. J’ai regardé attentivement son tronc, les malformations dans son écorce... et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée : “Je vais récupérer les bosses.”»

Il est revenu avec une scie, a épluché l’arbre du mieux qu’il a pu, est revenu avec des bouts d’écorces dans son sac.

Il a commencé à faire des chandeliers avec des bouts de bois collés un sur l’autre. «Je remplissais mon sac à dos et j’allais sur les Plaines d’Abraham, je m’installais sur un trottoir où les autobus de touristes s’arrêtaient. Et ça marchait! Je ne parlais même pas anglais, même pas pour dire le prix...»

Il a fait ça une dizaine de fois, un agent de la Commission des champs de bataille nationaux a mis fin à son petit commerce.

«J’ai vu que mon idée avait du potentiel.»

Dès qu’il pouvait, il allait dans le bois chercher des arbres malades, «les lendemains de grands vents», il a même obtenu en 2003 un permis du ministère des Ressources naturelles pour pouvoir prélever l’écorce des arbres dits «sans avenir».

Lui en voyait un.

Il voulait donner vie aux bosses, aux nœuds, aux loupes, aux excroissances et aux malformations.

Plus l’arbre était difforme, plus Mario était inspiré.

Avec les plus grosses bosses, les plus bizarres, il a fabriqué des prises d’escalade qu’il a même fait breveter. Il en a vendu à l’alpiniste François-Guy Thivierge, puis a travaillé avec un Centre de formation en entreprise et en récupération, un CFER, avec de jeunes décrocheurs. «On allait chercher les prises dans le bois, on les travaillait et on allait à différents endroits dans la province pour les installer.»

Il ne récupérait pas juste des arbres.

Des jeunes aussi.

Le projet a pris fin, Mario s’est demandé ce qu’il pourrait faire avec le reste de l’écorce, il a eu l’idée de faire des paniers, toutes sortes d’objets qui lui venaient de la forme de la matière première. Il regardait l’écorce, il y voyait comme naturellement ce qu’il allait en faire.

Il a vu des masques.

Et il a eu l’idée de monter un projet avec les écoles, avec le programme Culture-éducation, pour que les enfants fabriquent des masques à partir de ces arbres malades. Mario arrive en classe avec des masques anonymes, bruts, avec seulement les yeux et la bouche, et les enfants font le reste.

Ils leur donnent vie.

Il a donné un atelier dans une école il y a deux semaines, l’enseignante est revenue le chercher après pour qu’il entende les commentaires des élèves. «Elle a demandé «qui veut donner son commentaire?» et tout le monde a levé la main. Il y en a un qui a dit «moi, d’habitude, je n’aime rien et là, j’ai aimé ça». Il y en a un autre qui a dit «d’habitude, je ne suis bon à rien et là, j’ai réussi.»

Mario récupère aussi des enfants.

Et dire que Mario était électricien, qu’il gérait des projets, qu’il a tout laissé ça il y a une douzaine d’années parce qu’il était malheureux comme une pierre. Parce qu’il a vu dans un vieux hêtre tombé dans la neige une façon de donner un véritable sens à sa vie, là où d’autres n’auraient vu qu’un arbre condamné.

Pour arriver à vivre de sa passion, il bûche.

Au propre et au figuré.

En plus de faire des ateliers dans les écoles, Mario vend certaines de ses créations à la boutique de l’hôtel-musée Premières nations à Wendake. Il les fournit en bols de toutes les grandeurs, qui peuvent servir pour le pain entre autres, et plein d’autres objets qu’il fabrique au gré de son inspiration.

Avec certains morceaux d’écorce aux formes intrigantes, quand il dégote de petits orifices creusés par la nature, Mario fabrique des masques géants.

Des œuvres d’art.

Mario ne compte pas s’arrêter là. Il rêve maintenant d’une école-entreprise où on travaillerait l’écorce et le bois de ces arbres que les forestiers décrètent «sans avenir», les morts-debout et les frais-tombés. «Ce serait un beau projet pour le Québec. La matière première est là, disponible. Et c’est très écologique. Ça pourrait à la fois aider les jeunes en difficultés et être rentable.»

Ce qui vaut pour la forêt vaut pour n’importe qui. «Sur un arbre qui est encore debout, si tu lui enlèves ses bosses, il va vivre mieux.»

Le Mag

L’étonnant pouvoir des activités quotidiennes

CHRONIQUE / Rachel Thibeault travaille depuis plus de 30 ans auprès de survivants. En Afrique, en Asie, en Amérique-Latine, au Moyen-Orient, l’ergothérapeute a aidé des victimes de torture, des orphelins du sida et des enfants soldats à rebondir de leurs traumatismes.

La semaine passée, j’ai appelé la professeure de l’Université d’Ottawa pour discuter avec elle de résilience, cette capacité qu’ont les humains à surmonter les chocs. 

Je lui ai parlé à la suite de ma rencontre avec Christian Maranda, cet ex-militaire de Valcartier blessé gravement en Afghanistan dont je vous ai raconté l’histoire la semaine dernière

Mais ç’aurait pu être vous, aussi. Ou quelqu’un de votre entourage. Un jour ou l’autre, la plupart des gens vivent un traumatisme : un accident de la route, un désastre naturel, un hold-up, une agression physique ou sexuelle, etc. 

Chez nos voisins américains, près de 90 % des gens ont subi un événement traumatique au cours de leur vie — et ça ne doit pas être si différent ici. Du nombre, environ 9 % développent un trouble de stress post-traumatique. 

Certains ne s’en remettent jamais tout à fait. D’autres finissent par reprendre le dessus, comme Christian Maranda. 

Et vous vous souvenez ce qui l’a aidé à s’en sortir ? 

Le kayak.

Mme Thibeault n’était pas étonnée. Ses expériences dans les zones «vulnérables» et ses recherches sur la résilience se rejoignent sur le rôle crucial des activités quotidiennes dans notre capacité à remonter la pente. 

Ç’a l’air banal, comme ça, des «activités». Et elles ont été longtemps snobées par les psys, qui traditionnellement se sont efforcés d’atténuer les symptômes : l’anxiété, l’hypervigilance, la peur, les flash-back, les pensées envahissantes, l’insomnie. 

Mais ces activités fonctionnent pour la santé mentale de la même manière que les exercices fonctionnent pour la forme physique. 

«Les circuits neuronaux de la résilience se développement un peu comme un muscle», dit Mme Thibeault. 

«Il faut que je me confronte à des résistances répétées et régulières, mais bien calibrées. Il faut sortir de notre zone de confort. Si on reste dans notre cocon, il n’y aura pas de résilience.» 

Mais attention, Rachel Thibeault ne parle pas de n’importe quelle activité. Elle parle d’activités «intentionnelles». Celles qui donnent du sens à notre vie, et pas juste du plaisir. 

Il y en a cinq catégories, que la professeure m’a permis de reprendre ici. 

  1. La centration : des activités qui mettent de l’ordre et/ou du mouvement, souvent vigoureux et répétitif, pour se libérer de la fébrilité (ex : jogger, faire la vaisselle, poids et haltères). 
  2.  La contemplation : des activités qui nous mettent dans un état de pleine présence/conscience du moment présent (méditation, prière, observation tranquille). 
  3. La création : des activités qui comblent notre besoin de beauté, en la créant surtout, mais aussi en l’appréciant (musique, peinture, cuisine).
  4. La contribution : des activités qui nous permettent de redonner, d’être des citoyens productifs et valorisés (travail, bénévolat)
  5. La communion : des activités qui renforcent nos liens d’appartenance, nous relient au «vivant» (ex : repas en famille, sport entre amis). 

Dans une présentation à la faculté de médecine de l’Université Laval, Rachel Thibeault soulignait «l’étonnant pouvoir que nous avons sur notre résilience». 

Une bonne partie (30 à 40 %) dépend de notre génétique, une petite partie (10 %) des circonstances de notre vie (riche ou pauvre, en santé ou non, marié ou divorcé, etc.) et la majeure partie (50 à 60 %) relève des activités intentionnelles qu’on pratique au quotidien. 

Mme Thibeault met toutefois en garde contre les activités qui nous font rester dans notre «bulle narcissique» et ne font que nous gonfler l’ego. 

Elle prescrit plutôt des activités qui nous permettent de vivre en «pleine conscience» du moment présent ou des activités qui mettent nos talents au service d’une cause... plus grande que nous-mêmes.

Chroniques

L’échantillon de salive qui a changé sa vie

CHRONIQUE / Monic Avoine s’est toujours pensée seule au monde jusqu’à ce que Henri décide de s’en mêler.

«Tiens chérie, je t’offre un test d’ADN pour ta fête.»

Comme un cadeau, ça ne se refuse pas, elle a craché dans le petit tube avant de le mettre à la poste et de reprendre son quotidien. Qu’est-ce qu’elle avait à perdre au fond?

Un échantillon de salive plus tard, Monic vient de gagner le gros lot, une famille qui ignorait son existence et elle, la leur.

Au cours des derniers mois, Monic Avoine a obtenu des informations sur sa mère et son père qui sont aujourd’hui décédés, en plus de retrouver deux frères et une soeur biologiques, quatre demi-soeurs et demi-frères du côté maternel et quatre autres demi-soeurs et demi-frères du coté paternel. Sans compter les cousins et les cousines.

«Je ne les ai pas encore tous rencontrés, mais on est rendus à 107!»

Monic Avoine éclate de rire dans le restaurant où elle m’a donné rendez-vous. Il n’y a pas à dire, les derniers mois ont été fertiles en émotions pour la dame de Saint-Tite-des-Caps, près de Québec.

C’est son époux, Henri Lafrance, qui m’a écrit à la suite d’une chronique parue en juin dernier. J’y racontais la quête de Marie-Pierre Lefebvre, une femme de Trois-Rivières à la recherche de sa grand-mère biologique, la mère de son père.

Adopté, Pierre Lefebvre est décédé dans un accident de voiture, il y a près de 25 ans, à l’âge de 41 ans. Au cours de sa vie, l’homme n’avait jamais exprimé le souhait de retrouver celle qui l’avait mis au monde, contrairement à sa fille qui a entrepris des démarches en ce sens, mais qui se bute à un mur.

Bref rappel pour mieux comprendre la suite. Depuis le 16 juin 2018, une personne adoptée peut faire une demande pour connaître son nom d’origine et celui de ses parents biologiques décédés depuis plus de douze mois. Si ces derniers sont toujours vivants, ils ont jusqu’au 16 juin 2019 pour s’opposer à ce qu’on dévoile leur identité, mais le jour de leur décès, ce refus ne tient plus.

Pour les descendants des personnes adoptées et décédées, il faut cependant oublier tout ça. La nouvelle loi 113 ne s’applique pas à eux. Malgré la légitimité de sa demande, Marie-Pierre Lefebvre ne peut pas avoir accès au dossier de naissance de son père, encore moins à ses antécédents médicaux. Ses options sont limitées.

À ce jour, son avis de recherche sur les réseaux sociaux pour rejoindre une personne qui lui permettrait de faire la lumière sur sa grand-mère est resté lettre morte.

C’est la raison pour laquelle Henri Lafrance a cru bon de faire connaître l’histoire de son épouse.

«Marie-Pierre Lefebvre pourrait essayer de trouver sa grand-mère via un test d’ADN?»

Marie-Pierre et tous les autres qui sont exclus de la loi 113.

Pour une centaine de dollars, Henri a acheté un kit sur le site de généalogie Ancestry. C’était en décembre 2017, à quelques semaines de l’anniversaire de Monic.

Après des décennies à tenter d’en savoir davantage sur celle qui l’avait donnée en adoption, la femme avait fini par renoncer à connaître un jour ses origines.

Monic n’était pas moins triste. Elle a un conjoint et une fille qu’elle adore, mais cette question continuait de l’habiter: «C’est qui, ma mère?»

Les premiers résultats reçus par courriel étaient intéressants, mais sommes toutes assez vagues. On l’informait qu’un pourcentage de ses ancêtres étaient venus d’Irlande, d’autres, de l’Espagne, mais rien pour l’orienter davantage.

Pour faire pousser un arbre généalogique, il lui fallait creuser davantage.

Monic Avoine n’avait aucune idée de la façon d’utiliser ces renseignements géographiques à des fins identitaires. Elle a donc fait appel à une personne-ressource du Mouvement Retrouvailles, une dame qui administre la page Facebook Carrefour ADN.

Cette Columbo savait comment s’y retrouver dans la banque de données d’Ancestry. Rapidement, elle a combiné les résultats de Monic à ceux d’une femme qui avait également effectué le test d’ADN, simplement pour répondre à sa curiosité de remonter dans le temps.

Monic devrait aller s’acheter un billet de loterie.

Cette inconnue s’est avérée être une cousine, celle par qui Monic a appris l’existence de son frère qui habite dans le coin de Mont-Tremblant. Elle l’a appelé. On est en janvier 2018.

«Bonjour. Tu ne me connais pas. Je m’appelle Monic. J’ai fait un test d’ADN. Je suis ta soeur.»

Ils se sont rencontrés peu de temps après, dans un resto à mi-chemin.

Cet homme d’un an son aîné avait connu leur mère deux ans avant qu’elle trouve la mort dans un accident de voiture, au milieu des années soixante-dix.

Il a raconté à Monic que cette femme avait profité des absences longues et répétées de son mari militaire pour donner rendez-vous à son amant, un voisin qui lui avait fait quatre enfants... entre les quatre autres que leur mère a eus avec son mari.

Ce frère et Monic sont les deux plus vieux de cette fratrie peu conventionnelle. Elle rit de nouveau. «Au moins, j’ai été fait avec amour!»

Monic Avoine refuse de juger celle qui l’a portée et enfantée avant de retourner auprès de sa marmaille.

«J’ai une famille, peu importe ce qu’elle a été et ce qu’elle est. Le plus important pour moi, c’est de les connaître.»

«Les» étant les 107 personnes qui sont apparues, depuis, dans le portrait.

L’été dernier, Monic s’est rendue en Gaspésie où elle a rencontré une soeur, une demi-soeur et trois cousines.

Pour les autres qui sont dispersés ici et là au Québec, elle les appelle, leur écrit. D’autres retrouvailles sont à venir au cours de la prochaine année.

Monic Avoine savoure ces moments.

«J’ai été acceptée les bras ouverts, très chaleureusement, avec amour. J’ai vraiment senti que j’étais avec les miens. Il faut le vivre pour le savoir.»

Vie de famille

Le succès de l’échec

CHRONIQUE / «Dès la première, deuxième année, j’ai appris que même si je travaille fort, ça ne veut pas dire que je vais réussir.»

Le constat tranche avec la mentalité ambiante. Partout à la télé, dans les films, dans les livres, on nous dit que si on travaille fort, on peut tout accomplir. Ce qui donne souvent l’impression que si on échoue, c’est par manque de volonté, d’efforts.

Chronique

C'est curieux comme les choses ne changent pas

CHRONIQUE / Parmi les courriels que j’ai reçus lundi, celui de Carole commençait comme ça, «c’est curieux comme les choses ne changent pas».

Son histoire remonte à 20 ans.

Et c’est presque un copié-collé de l’histoire que je racontais ce jour-là, celle d’une mère que j’appelais Josée et qui s’arrachait les cheveux pour que son enfant reçoive du soutien à l’école. Il a eu un peu d’aide en maternelle, mais quand le nom de son diagnostic a changé, le code associé au diagnostic a changé.

Et avec le nouveau code, il n’y avait pas de services.

Même si, on s’entend, c’est le même enfant avec les mêmes besoins. Mais de ça on s’en fout, on regarde le code.

Carole, donc. Les problèmes ont commencé en première année. «J’ai cogné à toutes les portes pour obtenir de l’aide, médecin de famille, école, CLSC, mais personne ne pouvait m’aider. Je n’ai obtenu aucune aide.

À 14 ans, ma fille ne voulait plus aller à l’école, je devais me battre avec elle tous les matins jusqu’au jour où épuisée de me battre, j’ai baissé les bras en lui disant qu’elle devra vivre avec les conséquences de ses actes et se justifier auprès de son école, et je quitte la maison pour aller travailler.

À mon retour en fin de journée, ma fille a avalé des flacons de médicaments, Tylenol, Motrin... C’est l’hôpital tout de suite. Et c’est ce que ça a pris, une tentative de suicide, pour qu’enfin on lui accorde des services.»

Carole pose cette question : «fallait-il en arriver là?»

Carole n’a pas été la seule à m’écrire, vous êtes nombreux à vous battre dans le système scolaire d’abord pour arriver à y comprendre quelque chose, puis, si vous êtes chanceux ou particulièrement persévérant, d’avoir des services.

Et ce qui m’a frappé dans les messages que j’ai reçus, c’est que c’est comme ça présentement, c’était comme ça il y a 5, 10, 20 et même 30 ans, comme si le système n’avait jamais été capable de s’occuper de ce problème-là de façon efficace, pour aider les enfants plus tôt que trop tard.

Comme ceux de cette autre mère. «J’ai vécu un enfer pendant près de 10 ans, le temps que mes garçons (juste des TDA...) fassent leur primaire et nous avons payé des milliers de dollars en évaluations neuropsychologiques pour satisfaire l’école. Maintenant qu’ils sont au secondaire (privé, évidemment), c’est le bonheur. Je ne sais pas ce qui est différent, mes garçons sont les mêmes, eux. Je parierais fort que le problème, c’est quelque chose dans le système d’éducation...»

Celui de Suzanne. «Mon fils a 34 ans et j’ai vécu à peu près la même histoire. [...] J’ai demandé une évaluation en orthophonie, car j’avais des soupçons de dyslexie. Non, ils ne voulaient pas, car ils n’avaient pas assez de ressources et le directeur disait que ce n’était pas ça le problème.

J’ai payé pour faire évaluer mon fils en dehors du système scolaire lorsqu’il était en deuxième année. Résultat, mon fils avait besoin d’orthophoniste. J’ai payé de moi-même et j’ai continué à demander une orthophoniste de l’école.

L’orthophoniste l’évalue pendant sa troisième année scolaire, l’école me confirme qu’ils sont d’accord avec l’évaluation.

Problème! L’école ne donne pas de service d’orthophoniste à partir de la quatrième année. Je le demande depuis deux ans et là, je ne peux plus avoir les services! Je me suis battue avec la commission scolaire, j’ai continué avec le privé, car je n’avais pas de temps à perdre pour le développement de mon fils.»

Celui de Nathalie. «Mon fils est maintenant âgé de 22 ans et j’ai aussi vécu le parcours du parent combattant pendant sa vie scolaire, de 2001 à 2014. Il a fréquenté des classes d’adaptation scolaire de sa première année à sa sortie du secondaire où il a finalement fait une formation préparatoire au travail.

Malgré qu’il soit diagnostiqué et intégré dans le système d’adaptation scolaire, il a grandement manqué de services et de ressources pour répondre à ses besoins.

Je pourrais vous entretenir longuement du fait que les professeurs ne se transmettent pas les dossiers des enfants d’une année à l’autre, et ce, dans la même école. Ou que, lors de sa troisième année au primaire, il a eu six enseignantes différentes en cours d’année. Ainsi, très souvent, les enfants ne faisaient rien (aucun nouvel apprentissage), car chaque nouvelle enseignante devait prendre un mois pour observer et connaître les enfants, avant de quitter... Sans compter l’effet sur les comportements des enfants qui devaient aussi s’adapter chaque fois à une nouvelle enseignante.

Je vois malheureusement que les choses ne changent pas...»

Même si, prise individuellement, la majorité des personnes qui travaillent dans le système scolaire a le goût que ça fonctionne, force est de constater que ça ne va pas. Que trop d’enfants qui ont besoin de services n’en ont pas. Ou trop peu. Et après, on s’étonne qu’il y ait tant de décrocheurs.

L’image qui me vient, c’est un enfer pavé de bonnes intentions.

Et de codes.

Chronique

Entre Emmanuel Macron et Doug Ford

CHRONIQUE / Cette semaine, le président de la République française, Emmanuel Macron, et le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, signaient un document de belle importance, en compagnie de leurs confrères du Costa Rica, du Liban, de la Tunisie et de leur consœur de la Norvège.

Ce document est de ceux qui cherchent à créer un plus vaste consensus international autour d’un enjeu crucial, dans ce cas-ci la préservation d’une information libre, de qualité et diversifiée à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux. Au-delà de possibles différences d’opinions qu’on pourrait avoir quant à la gouvernance des enjeux domestiques des uns et des autres pays dont les leaders signent la lettre, il s’agit d’une question qui doit impérativement être hissée tout en haut des priorités.

Au Québec, le document aurait pu passer inaperçu. Pourtant, le Canada et le Québec se sont probablement ajoutés à la longue liste des territoires dont les affaires publiques ont été contaminées par des campagnes de désinformation un peu mal foutues mais larguées sans ménagement à partir, de toute évidence, de la rustre Russie. Les réseaux sociaux détournent la part du lion des revenus publicitaires, réduisant du même coup les ressources disponibles pour soutenir une presse dynamique ou simplement suffisante au Québec. Les médias exsangues, aspirés dans le tout-à-l’opinion des réseaux sociaux souvent déchaînés dans l’anonymat, remplacent de l’espace autrement destiné à l’information par de la chronique qui devrait plutôt s’y ajouter. Qui peut les en blâmer?

C’est la liberté d’expression et de presse, la diversité des voix et la qualité même de l’information qui sont mis à mal par cette mondialisation de l’information numérique. De cette désinformation numérique. La mondialisation se voulait porteuse de paix et de prospérité. On lui a éventuellement conféré un pouvoir d’intrusion dans les politiques nationales qui en menacent la raison d’être même. Outre ce vice, la libéralisation des échanges a mis en lumière plusieurs dangers qui justifient qu’on module l’application de tels traités multilatéraux et multisectoriels pour certains sujets : l’agriculture, les activités à fort impact environnemental, l’adhésion d’États répressifs, la culture… Ne doit-on pas alors s’assurer aussi que l’information et la presse libres soient l’objet de règles internationales les mettant à l’abri des effets pervers de la mondialisation?

Jusqu’à maintenant, le gouvernement de Justin Trudeau s’est montré réticent à soutenir la transition de la presse écrite d’un support imprimé vers de nouvelles technologies porteuses d’un fragile espoir de rentabilité. Peut-être y aura-t-il lieu de renoncer à la notion de rentabilité pour plutôt lui substituer celle de service essentiel. C’en est un. Dans l’intervalle, M. Trudeau, en signant cette lettre, s’impose une pression supplémentaire pour que ses gestes soient à la hauteur de ses mots.

Comme il devra d’ailleurs le faire dans le cas d’une autre valeur prétendue fondamentale au sein de son gouvernement et de son héritage politique : le bilinguisme canadien. En effet, Justin Trudeau sera obligé d’intervenir en Ontario alors que le gouvernement Ford s’en prend vicieusement aux 600 000 Franco-ontariens. Nouvel affrontement en vue, mais aussi occasion de prouver les vertus de sa marque en se portant à la défense de sa fiction d’un Canada bilingue. Il hérite pourtant du fardeau d’une politique réduisant les francophones à une minorité linguistique traitée comme les autres minorités linguistiques. Bien sûr, les autres n’ont ni universités ni institutions propres. Le nivellement se fait par le bas. L’assimilation sans le mot. Une occasion, donc, de donner tort à ces gens qui, comme moi, affirment que le Canada est un pays anglais.

Le gagnant…

Pour l’occasion. Justin Trudeau à la défense des indispensables liberté, qualité et diversité de l’information. L’occasion d’être à la hauteur des vertus prêchées en les soutenant au Canada, de même qu’aussitôt de retour, prouver que le bilinguisme canadien n’est pas qu’une lente assimilation.

… et le perdant

Doug Ford. Indigne Doug Ford. Croirait-on en un Canada uniforme sur les plans linguistique, culturel ou religieux que ça ne justifie pas de couper ainsi les vivres à une communauté dynamique, historique et légitime de 600 000 Ontariens attachés au français.

Imaginez un seul instant que le Québec cesse d’offrir mille fois plus et mieux à sa précieuse minorité historique d’expression anglaise…!

Actualités

Autrement dit

Le prix

811 $

Coût d’un bol de crème glacée à la vanille au restaurant The Scoopy, à Dubaï. À ce prix, vous aurez deviné que la crème glacée est faite avec de la vanille véritable de Madagascar, rehaussée d’une pincée de safran iranien, de truffe noire du Périgord et de flocons d’or comestibles, garawntis 23 carats. Le bol et la cuillère sont des créations signées Versace. Dans un élan de générosité sans borne, le restaurant vous en fait cadeau. Mais le vrai parvenu n’en voudra pas, bien entendu.

Source : The Express Tribune (Pakistan)

Chroniques

Ce chinook qui souffle les Olympiques

Les citoyens de Calgary ont vécu l’extase des Jeux de 1988 et surfé depuis sur la fierté. S’ils ont dit non à une nouvelle candidature, quelle ville canadienne voudra encore des Olympiques?

Québec? Le maire Labeaume y a renoncé en 2016, mais le retrait de Calgary garde l’hypothèse olympique ouverte. Dans le cas contraire, le délai pour un retour des Jeux au Canada aurait été repoussé à beaucoup plus tard. Qui sait s’il y aura encore des Jeux olympiques rendu là.