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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
À 32 ans, à la veille d’être maman, Léa Fischer Albert fait ce que sa grand-mère et sa mère ont fait avant elle, elle transmet l’art du crochet.
À 32 ans, à la veille d’être maman, Léa Fischer Albert fait ce que sa grand-mère et sa mère ont fait avant elle, elle transmet l’art du crochet.

Zoom et les carrés de mamie

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CHRONIQUE / La grande couverture multicolore était sur le sofa, Léa Fischer Albert l’a prise pour me montrer un des carrés crochetés par sa grand-mère. «Tu vois, ici, le petit bout de laine? Ma grand-mère récupérait tout, même les plus petits bouts.»

Ce bout-là fait quelques pouces.

«Ma grand-mère était immigrante allemande, elle avait connu la guerre. Elle ne pouvait rien jeter. Cette couverte-là, c’est ma préférée, ça montre à quel point ça peut aller, la récupération. Quand elle est décédée, j’ai dit : «je la veux». Elle avait des doigts de fée, elle faisait des dentelles, du crochet…»

Elle a transmis son savoir-faire à sa fille, qui l’a transmis à Léa.

Et Léa crochète.

Quand elle a su qu’elle était enceinte, Léa a tout de suite pensé faire une petite couverture pour son enfant à naître, l’idée lui est venue tout naturellement. Elle a fait un carré, puis un autre, puis elle en a parlé à sa mère. «Elle m’a dit : est-ce que je peux contribuer?» et elle s’est mise à crocheter sans attendre la réponse.

Sa belle-mère s’y est mise aussi.

Joli clin d’œil, les carrés qu’elles faisaient s’appellent des «granny squares», les carrés de mamie, c’est la base du crochet si j’ai bien compris.

La grand-mère de Léa n’est jamais loin.

Puis, Léa a eu l’idée d’embarquer les gens qu’elle connaît dans son projet, sa sœur, ses amis, pour qu’ils mettent eux aussi la main à cette couverture. «Ça faisait longtemps que je voulais faire quelque chose de collectif. Je leur ai demandé : «est-ce que ça vous tente de faire une couverte pour le Petit prince?»

C’est le nom de son gars, en attendant.

Il doit arriver en juin. 

Le hic, c’est que la plupart du monde qu’elle connaît n’avait jamais tenu un crochet dans leurs mains. Pas grave, elle allait leur enseigner, à distance. «J’ai montré ça à ma sœur par Zoom, on a ri comme on avait rarement ri! Ça faisait longtemps qu’on avait fait quelque chose de normal.»

Oublier la pandémie, pendant trois heures.

À 32 ans, à la veille d’être maman, Léa Fischer Albert fait ce que sa grand-mère et sa mère ont fait avant elle, elle transmet l’art du crochet.

Léa a ensuite fait une petite vidéo pour montrer les rudiments du crochet à ceux qui ont levé la main. «Ça me prend à peu près trois heures pour montrer comment faire un carré, ce n’est pas toujours évident… «tu n’es pas dans le trou!» Mais quand tu y arrives, il y a un sentiment d’accomplissement, il y a quelque chose de zen.»

C’est surtout un beau pied de nez au chacun pour soi, au chacun chez soi. «On ne peut pas se voir, mais ça rassemble tout le monde, c’est comme un gros colleux collectif! Et il y a quelque chose de réconfortant dans une couverte, on s’enveloppe dedans… L’autre jour, je regardais les carrés, je suis venue pleine d’émotions.»

Elle en a reçu 40 jusqu’ici, et ça continue à crocheter. «Au début, je pensais que j’allais avoir cinq ou six personnes, je suis rendue à une bonne vingtaine… en fait, j’ai un peu perdu le fil des gens qui contribuent! Il y a une de mes cousines aux États-Unis, une autre en Saskatchewan, mon frère et sa blonde dans l’ouest…»

Elle demande aux gens de prendre des restes de laine.

Comme le faisait sa grand-mère.

À 32 ans, à la veille d’être maman, Léa fait ce que sa grand-mère et sa mère ont fait avant elle, elle transmet l’art du crochet. «C’est du patrimoine vivant cette affaire-là! Si personne ne te le montre, tu ne vas pas nécessairement l’apprendre. C’est un partage de patrimoine, ça va peut-être faire partie de leur famille. Ça continue la tradition orale.»

Qui l’eut cru, Zoom comme porteur de patrimoine.

«La pandémie a fait que les gens sont de plus en plus portés vers cette idée d’être autosuffisants, il y en a qui font leur pain, d’autres qui font pousser leurs légumes. Avec le crochet, on revient à quelque chose qui est utile, mais sans évacuer le côté «art». L’artisanat a toujours été vu comme un art de seconde zone. Je trouve que ça amène un questionnement sur la valorisation des savoirs.»

Le crochet, c’est un art du quotidien.

«Il y a une bonne dizaine de personnes qui veulent apprendre, des gens pour qui ça ne faisait pas partie de leur culture familiale. C’est pas mal émouvant.» Il y a Maude, une amie, qui n’avait jamais crocheté, qui est rendue accro. «Elle ne peut plus arrêter, elle s’est découvert une passion, c’est devenu une maladie! On va pouvoir être comme deux petites vieilles à crocheter…»

Une à côté de l’autre, un jour.

Au début, Léa pensait fabriquer une petite doudou. «Je pense avoir une centaine de carrés, je pourrais presque faire une couverture pour un lit queen! Elle ne servira pas tout de suite, mais elle sera dans sa chambre.» Une présence de tous ces proches que la pandémie a tenus à distance.

Des gens qui, même à des milliers de kilomètres, seront réunis par leur carré de laine.

Par Léa.