Christine Moore est l’une des trois députés du NPD à avoir voté en faveur du projet de loi du bloquiste Luc Thériault de soustraire le Québec de l’application de la Loi sur le multiculturalisme.

Shame! Shame! Shame!

CHRONIQUE / Peut-être cet appel au lynchage y est-il antérieur, mais c’est dans la série Game of Thrones que j’ai pour ma part découvert une pratique peu élégante qui consiste à scander «Shame! Shame! Shame!» à quelqu’un dont on veut humilier le propos, le geste, la personne ou un peu tout ça. On s’étonne de l’avoir entendu d’une élue du NPD à l’endroit du Bloc québécois et son député Luc Thériault. L’enjeu? Soustraire le Québec de l’application de la Loi sur le multiculturalisme.

Le multiculturalisme est, au sens large, une doctrine guidant l’intégration des minorités issues de l’immigration dans les sociétés occidentales. Elle préconise à la fois une acceptation sans réserve de leurs différences culturelles, religieuses, linguistiques, voire juridiques, et la prétention de mettre de l’avant les valeurs fondamentales de la société d’accueil. Dans les faits, comme plusieurs grandes nations européennes l’ont constaté avant d’y renoncer, le multiculturalisme sous ses différentes formes favorise la formation de ghettos, l’exclusion culturelle et économique des minorités immigrantes et éventuellement la violence qui accompagne inévitablement la fracture sociale.

La version canadienne du multiculturalisme a ceci de singulier qu’elle a été imposée par Pierre Trudeau avec aussi, diront certains, pour intention de réduire la minorité nationale québécoise à un statut comparable à celui des minorités immigrantes. Le Québec, de façon plutôt consensuelle, résiste à la dilution de son identité propre dans le grand ensemble anglo-canadien et propose plutôt la doctrine encore mal définie d’interculturalisme. Elle se distingue du multiculturalisme en ceci qu’elle promeut de façon active et parfois coercitive la reconnaissance de certaines valeurs, au premier chef le français comme langue commune ou nationale, l’égalité des sexes, la primauté du droit et la laïcité de l’État. 

À ceci, le Canada répond souvent par des accusations de racisme, parfois reprises par des personnalités publiques, des institutions et des partis politiques au Québec même.

Outre de tels abus qui, à leur façon, soufflent sur ces désormais célèbres braises de l’intolérance, le multiculturalisme correspond à un consensus canadien tout autant que l’interculturalisme à un consensus québécois. Dans les deux cas, il y a des gens au sein même de ces nations pour ne pas s’inscrire dans le consensus et les définitions de l’une et l’autre des doctrines sont nombreuses.

Le nouveau gouvernement du Québec se range résolument dans l’interculturalisme avec son projet d’interdiction du port de signes religieux par les employés de l’État en position d’autorité. En y incluant les professeurs, il suggère une contrainte plus importance que ce que proposaient Messieurs Bouchard et Taylor. On s’explique toutefois mal la primauté du catholicisme que suggère la CAQ en conservant le crucifix au-dessus du siège du président de l’assemblée législative et dans les tribunaux.

Le Nouveau parti démocratique du Canada s’inscrit parfaitement dans la logique multiculturaliste canadienne. Bien sûr, il en va ainsi du Parti libéral du Canada qui en revendique l’instauration et, malgré des réserves toutes conservatrices, le PCC ne saurait aller à l’encontre de cette doctrine. On a bien vu le malaise d’Andrew Scheer questionné sur le projet d’interdiction du port de signes religieux de la Coalition avenir Québec.

Le NPD voit ses appuis au Québec fondre de manière alarmante. Leur nouveau chef n’y reçoit aucun appui significatif. Les actuels élus sont presque tous menacés d’être défaits lors du scrutin d’octobre 2019. On a tendance à attribuer ce recul au port par le chef néo-démocrate d’un ostentatoire turban. Bien qu’un élu ne soit pas un employé de l’État, mais plutôt un représentant de ses électeurs, rien n’y fait : le Québec ne s’y reconnaît pas.

L’interculturalisme et la préférence pour la laïcité de l’État propres à la nation québécoise n’ont rien de raciste ou de honteux, quoi qu’en dise ou scande la députée néo-démocrate Rachel Blaney. Toutefois, cet environnement politique met en péril ce que le NPD a rescapé au Québec de la dernière élection fédérale et on comprend l’amertume que ce parti canadien, centralisateur et multiculturaliste ressent.

L’amertume est d’autant plus criante qu’on perçoit bien, malgré le déni des autorités du NPD, qu’un fossé se creuse entre plusieurs de ses élus québécois et le reste du parti. Ainsi, trois d’entre eux ont voté en faveur du projet de loi du bloquiste Luc Thériault, dont Christine Moore de l’Abitibi et Robert Aubin de Trois-Rivières. Pierre Nantel, de la circonscription de Longueuil-Saint-Hubert, s’est montré incisif sur la question : pour lui, le nationalisme québécois n’est ni sombre, ni raciste. «Le Québec est une nation, une société distincte, et tout projet de loi ou motion qui tient à préciser cela, je vais le soutenir», a-t-il affirmé. On ne reprochera certainement pas à Nantel d’être un nationalisme xénophobe ou d’arrière-garde. Il est peut-être tout au contraire un nationaliste progressiste.

Ce n’est pas une simple nuance qui oppose l’appel à la honte scandé par Rachel Blaney et les trois dissidents du Québec qui ont voté avec le Bloc québécois. L’une traite les autres de rien de moins que racistes, et ce, au sein d’un même caucus. Ce n’est certainement pas ainsi que le NPD de Jagmeet Singh se gagnera l’affection des Québécois ni ne gardera dans ses rangs tous les élus du Québec de son actuel caucus comme candidats lors du prochain scrutin.

La doctrine canadienne et la doctrine québécoises, aussi flous en soient les contours, sont aussi légitimes l’une que l’autre. Mais voilà, un très large consensus au sein des partis, des élus et de la société du Québec le voit comme une nation et soutient l’interculturalisme de même qu’une certaine vision de la laïcité de l’État. Au Canada, personne n’ose sérieusement prendre ses distances du multiculturalisme. Deux nations, deux visions. Il n’y a pas de solution dans la volonté de l’une d’imposer sa loi à l’autre alors que par nature, deux nations mises en relation ne peuvent être qu’égales.

La honte, tant pour le Bloc québécois que les dissidents du NPD sur cet enjeu, ce serait de renoncer et de ne pas porter un désir québécois de promouvoir à sa façon l’intégration accueillante et harmonieuse des minorités issues de l’immigration. Shame indeed!