Plus tôt cette semaine, le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, disait vouloir ajouter le tchador aux interdictions imposées par la loi sur la laïcité. Plus tard, le premier ministre François Legault rectifiera le tir en affirmant que ce n’est pas une priorité pour son gouvernement.

Petit manuel du premier ministre

Le gouvernement ­Legault est tout neuf. Le contrôle serré qu’exerce le cabinet du premier ministre a plutôt bien contenu les possibles maladresses d’un caucus et d’un Conseil des ministres dont la presse parlementaire sans pitié comptait faire ses choux gras. Quelques inconforts, oui, mais loin de l’amateurisme qui aurait pu défrayer la chronique au plus grand bonheur des perdants amers. Bon départ. Ils ont droit à l’erreur et au-delà des médias, la population sera clémente un moment encore. Que la lune de miel continue…!

Le mandat de la Coalition avenir Québec est clair : 74 sièges. Clair aussi en ceci qu’à défaut d’en connaître dans le menu détail chaque engagement, les électeurs du Québec savent à quel courant idéologique s’est accrochée la CAQ pour apparaître, s’imposer, et quelques compromis vers le centre plus tard, obtenir le pouvoir. Toutefois, une opportune simplification de la réalité flirte avec un populisme pas très élégant et au lendemain de l’élection, que voulez-vous, la réalité rattrape le parti de François Legault.

On assiste au cours des derniers jours à quelques volte-face intéressantes tant sur le fond que la forme. Ainsi, Simon Jolin-Barrette affirme deux fois plutôt qu’une, sans équivoque, que la CAQ ajoutera le tchador dans toute la fonction publique aux interdictions imposées par sa loi sur la laïcité. À défaut d’avoir été un élément de plateforme électorale, ils en avaient parlé un moment donné auparavant, disent-ils… Le calcul m’échappait.

Pourquoi donc briser le consensus en train de se dessiner autour d’une interdiction aux gens occupant des postes d’autorité et aux enseignants? Racoler une certaine base frileuse devant la différence? Intensifier l’affrontement avec l’Ottawa multiculturalisme et anti-national de Justin Trudeau? Mais voilà qu’en anglais, François Legault corrige le tir : l’interdiction du tchador n’est pas une priorité de son gouvernement. Voilà pour Simon.

Lors de la première itération de la douteuse saga d’Anticosti, j’étais ministre de l’Environnement du gouvernement de Pauline Marois. Ce gouvernement souhaitait encadrer la quantification du potentiel en hydrocarbures de l’île d’Anticosti. Je parvenais tant bien que mal à soutenir un devoir de précaution environnementale et la nécessité d’un BAPE avant d’aller de l’avant avec l’improbable exploitation. Le PLQ mettra un terme à l’aventure. Je me suis dit en accord avec la décision du gouvernement Couillard à ce sujet tout en maintenant des nuances sur les motifs, la sincérité et la manière. Le nouveau ministre titulaire des Ressources naturelles et de l’Énergie, Jonatan Julien, invite au contraire les micropétrolières du Québec à se manifester dans le but de relancer l’affaire. Il se dit prêt à compromettre la démarche des insulaires pour faire reconnaître un statut particulier à l’île par l’UNESCO. De nouveau, François Legault désavoue son ministre. La CAQ ne nourrit soudain plus un tel projet et accompagnera Anticosti dans sa démarche auprès de l’agence de l’ONU. Voilà pour Jonatan.

Au cours de l’été, la CAQ se faisait forte de déchirer l’entente entre les médecins spécialistes et le gouvernement du Québec, allant ainsi récupérer rien de moins qu’un milliard de dollars! Ce milliard, on ne le retrouvera pas dans le cadre financier présenté lors de la campagne électorale. Ce jeudi, en entrevue, le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, nuançait avec sagesse cette affabulation du milliard. Il ne faut pas que regarder ce qu’on paie, mais aussi ce qu’on obtient… Volte-face judicieuse.

Enfin, cette semaine encore, le gouvernement de Justin Trudeau annonce l’imposition d’une taxe sur le carbone aux provinces récalcitrantes à lutter contre le réchauffement planétaire. 

Malheureusement, l’initiative de monsieur Trudeau est contaminée par la proximité de l’élection fédérale et il succombe à l’irrésistible tentation : retourner aux électeurs des provinces touchées davantage que le montant des taxes qu’il aura ainsi perçues. Un chèque par foyer avant une élection. Air connu.

Le Québec pilote déjà avec la Californie un système de plafonnement et échange des émissions de carbone reconnu bien au-delà de nos frontières. Justin Trudeau trouve cela juste et bon. 

Sauf que de compensation par chèque aux électeurs du Québec il n’y aura point. Puni pour le succès d’une initiative de Jean Charest que j’ai été appelé à compléter et que la CAQ a finalement choisi de maintenir. Les Ontariens, eux, recevront ces remboursements qui annulent bêtement l’incitatif d’une tarification du carbone et n’ajoutent aucun moyen d’intervention à l’État. La presse demande alors à la nouvelle ministre de l’Environnement du Québec si elle exigera compensation. Il serait injuste de dire que madame Chassé affirme que son gouvernement ne demandera pas de telle compensation. Elle n’a pas encore suivi son cours Carbone 101 et ne comprends juste pas la question.

Dans ce cas-ci, François Legault doit absolument — surtout en vertu de sa posture nationaliste décomplexée — aller à l’encontre de la non-réponse incertaine de sa ministre. Le Québec doit exiger compensation. On ne punit pas le meneur et innovateur en lutte aux changements climatiques en lui refusant une aide accordée aux cancres et en investissant quelques 3 milliards $ des Québécois dans un oléoduc embarrassant.

Ne pas se presser pour ajouter le tchador aux interdictions, renoncer au fantasme du pétrole d’Anticosti, faire preuve de lucidité dans la relation avec les médecins spécialistes et éventuellement exiger une compensation pour les chèques dont le Canada arrosera l’Ontario, le Manitoba et la Saskatchewan : toutes de bonnes politiques. Elles demandent toutes, cependant, le désaveu d’un ministre ou une volte-face incompatible avec le populisme de la campagne électorale.

La lune de miel perdurant — elle est encore toute jeune —, peu tiendront rigueur au premier ministre de ces incohérences. Elles servent le bien commun. En revanche, M. Legault prend un risque sérieux. Tôt ou tard, dans un avenir qui a la fâcheuse habitude de durer longtemps, on lui reprochera de ne pas respecter ses engagements et, surtout, au sein de son cabinet, ses propres ministres douteront d’avoir les coudées franches pour réaliser les mandats que lui-même leur a confiés. Qui veut être désavoué par le premier ministre? Les ministres de François 

Legault n’ont d’autorité que ce que lui leur confère. L’incertitude ne servira ni ce gouvernement ni le Québec.

Dire ce qu’il faut pour apparaître comme parti, progresser, devenir incontournable et éventuellement se saisir du pouvoir, c’est en page 42 du Petit manuel du premier ministre. François Legault a toutes les cartes pour faire de belles et bonnes choses, et d’autres que chacun sera libre d’apprécier plus ou moins. Il doit cependant cultiver la confiance et éviter d’écrire au contraire le 

Manuel du petit premier ministre.