Chroniques

Pas assez fou pour mettre le feu…

CHRONIQUE / …Pas assez fin pour l’éteindre. Onil ne l’avait probablement pas créée, cette image. Sagesse populaire. Le propriétaire du dépanneur perdu sur la route vers Saint-Edmond-de-Grantham, où j’ai grandi, est aux années 70 ce que les éthiciens sont aux XXIe siècle.

Justin Trudeau n’a pas mis le feu en se présentant lors de quelques activités célébrant la Fête nationale du Québec le 24 juin. Bien qu’hostile à lui donner une portée légale, le parlement du Canada a reconnu l’existence de la nation québécoise. Cette nation inclut les gens de toutes origines, de toutes confessions religieuses, de toutes allégeances politiques et pas mal de gens qui ne se catégorisent pas volontiers. Ils suivent en général d’un œil distrait l’actualité et tracent consciencieusement un X dans le cercle choisi aux quatre ans. On n’est pas moins Québécois si on est né en Syrie, ne comprenant pas le français et baragouinant l’anglais entre deux prières à Mahomet que si on est né de parents full francos, cathos et patriotes. Il suffit de vouloir vivre au Québec et c’est à la société d’accueil de convaincre d’adopter un ensemble de valeurs communes : la connaissance du français, l’égalité des sexes, la laïcité de l’État, la primauté du droit, la diversité sexuelle, la liberté d’expression…

Pour Justin Trudeau, la question ne se pose donc pas. Il est aussi québécois que vous et moi. Il a tout autant le droit de célébrer la Fête nationale des Québécois que quiconque, au risque de préférer l’appeler la Saint-Jean-­Baptiste. Comme premier ministre du Canada, en poste grâce à un important support des électeurs du Québec, je nous imagine mal l’y accueillir autrement qu’avec politesse.

Bien sûr, il y a eu le 24 juin 1968. Manifestation, émeute, arrestations, matraquage honteux de Pierre Bourgault, arrogance de Pierre Trudeau. Les Canadiens français devenaient Québécois et se libéraient avec vigueur d’une domination anglaise qui les avait relégués pendant deux siècles au rang de majorité asservie sur son propre territoire. La Révolution tranquille allait peut-être mener à l’indépendance d’un peuple qui se définissait enfin comme tel.

Sauf que ce peuple a dit non en 1980 et a de nouveau dit non en 1995. On pourrait espérer qu’il y revienne, mais on ne peut pas prétendre qu’on lui interdise d’exercer son droit à l’autodétermination. L’Espagne réprime ce droit de la nation catalane au rythme de chants fascistes. Rien de tel ici. Les Québécois ont renoncé deux fois à l’exercice de leur pleine souveraineté, quitte à l’embrasser à bras-le-corps une prochaine fois. La tenue de ces consultations est en soi un exercice, une preuve de ce droit. Donc 2018 n’est pas 1968.

Il est alors saugrenu de se faufiler à travers une foule pour se rendre tout près de Justin Trudeau, l’invectiver au nom d’un peuple opprimé et le sommer de quitter les célébrations de la Fête nationale. C’est une approche politique qui a vécu. Foulard, drapeau patriote dont une déclinaison gênante a la particularité d’arborer une arme à feu, cris et injures oscillant entre l’exclusion de l’autre et la victimisation de soi. Personne ne scande plus le «peuple à genoux» à part à la Messe de minuit.

Il n’est pas plus fin de répondre à Mathieu Brien en l’accusant d’intolérance. Intolérance de quoi? Je comprends que le premier ministre ait la victimisation aussi facile que la larme, mais je cherche encore en quoi l’invective de Mathieu Brien est de l’intolérance. Inappropriée, oui, mais intolérante? Envers quelle minorité religieuse, culturelle ou sexuelle, quelles victimes, quels opprimés?

Il n’est pas plus fin que l’entourage du premier ministre ne s’assure pas que les choses en restent là. On a commenté un peu dans les médias. Personne n’a soutenu Brien. Fin de l’histoire. Pourtant, les autorités ont procédé avec des charges criminelles d’entrave au travail d’un agent de la paix. L’accusation est abusive et porte des conséquences inacceptables à l’encontre des droits démocratiques de Mathieu Brien, incluant la suspension de sa capacité de militer et de voter. Ben voyons!  

Mathieu Brien et son avocat, Marc Michaud, ne laisseront pas passer pareille occasion de faire un tour de kodak : les voici arborant des maillots où figure Justin Trudeau affublé d’oreilles à la Mickey Mouse. Ils profiteront de l’occasion pour dénoncer, à juste titre si ça devait être prouvé, un traitement incorrect de la part des autorités policières lors de son arrestation. Cette cascade de bavures n’a-t-elle pas assez duré?

Le Bloc québécois, dont Mathieu Brien est un militant, trouve la patate bien chaude et s’abstiendra activement de commenter. La plaie du départ forcé, mais nécessaire, de Martine Ouellet est encore vive. Pourtant, ayant gagné dix sièges au sein du Parlement du Canada lors des élections de 2015, sous une autre direction, il serait bien délicat pour les bloquistes dont la vie ne tient qu’à un fil de jouer les victimes privées d’une tribune. Il n’est pas moins dangereux de s’associer ou de défendre publiquement des émules de la croisade destructrice de madame Ouellet qui a causé l’éclatement du parti. Ils s’en tiendront à la reconstruction et à la réconciliation discrète jusqu’au 1er octobre.

Il revenait donc à Justin Trudeau de clore l’épisode sans arrogance ni complaisance. Personne n’y gagne. Pas même lui. Cet acharnement pourrait lui coûter quelques-uns de ses étonnants appuis québécois dont il aura grand besoin pour garder son job s’il faut en croire les sondages. Pas assez fou pour mettre le feu, disait Onil… mais pas assez fin pour l’éteindre.

Le gagnant…

Mathieu Brien qui aurait déjà dû être relégué à l’oubli et aux photos nostalgiques de l’époque d’Option nationale et de Martine Ouellet. Belle occasion de nuire encore un peu.

…et le perdant

Justin Trudeau qui manque une belle occasion de faire preuve de hauteur. Les Québécois de toutes allégeances politiques lui en sauraient gré et sa popularité y gagnerait.


Chronique

Le costume du PM

Il fut un temps où l’été marquait une pause de l’activité politique. Les élus se retranchaient dans leurs circonscriptions, voguaient d’épluchettes de blé d’Inde en festivals et n’avaient pas si hâte à la rentrée. Les temps ont changé. Stephen Harper, en précipitant une campagne électorale outrageusement longue en 2015, et dont il paiera le prix, raccourcira beaucoup la pause estivale. À défaut d’être de véritables vacances, elles étaient quand même salutaires.

Les élections à date fixe y sont pour quelque chose tant à Ottawa qu’à Québec. Quelle qu’en soit la date légale, dans les deux cas en octobre, les hostilités commencent bien avant le déclenchement. On s’étonne donc moins de la date retenue par Justin Trudeau pour brasser les cartes de son conseil des ministres. Il donne ainsi du temps à ses nouveaux titulaires pour maîtriser les dossiers avant la reprise des hostilités et passe presque sous silence l’aveu d’un bilan incertain que porte toujours cet exercice. Les sondages ajoutaient à l’inquiétude. Attendez-vous maintenant à le voir en tenue estivale, western ou folklorique dans tous les événements où le suivront les caméras. 

Le nouveau cabinet Trudeau compte 34 ministres. C’est beaucoup. Il doit s’attendre à ce que les conservateurs le soulignent. Il fallait toutefois passer des messages et dans le cas de l’Ontario viré au bleu conservateur et pas très progressiste, ce sera entre autres par l’ajout de trois ministres. Il en faudra davantage pour bâtir une relation fonctionnelle avec l’inquiétant Doug Ford qui, aussitôt élu, a coupé court à la participation de l’Ontario à la Bourse du carbone.

Plusieurs commentateurs ont vu dans ce remaniement une révision et un renforcement de l’approche canadienne face à la menace protectionniste des États-Unis. On peut aussi et surtout y voir un ajustement important en politique intérieure.

À part au Québec, je doute que quiconque fasse grand cas du dégommage de Mélanie Joly du ministère du Patrimoine canadien au profit de Pablo Rodriguez. Inutile d’en remettre. C’est un désaveu humiliant. Rodriguez est un vieux routier qui reprendra le même discours, mais sera moins vulnérable aux attaques. Il est lui aussi du Québec et projette une image tout à fait crédible du multiculturalisme si cher au premier ministre. On peut toutefois s’étonner que Justin Trudeau dissocie la Francophonie du développement international pour la confier à madame Joly et l’associer ainsi… au tourisme.

Il en va autrement pour François-­Philippe Champagne. Il vit dans les avions depuis sa nomination et s’il semble très apprécié dans son comté, ce n’est pas parce qu’on l’y voit trop. Sa mission largement accomplie au commerce international, il sera maintenant responsable du budget de 180 milliards de dollars en 12 ans réservé aux infrastructures. Que d’annonces à faire!  Mais aussi un REM, un pont Champlain, un troisième lien à Québec et des tas de maires pour le garder bien au sol. On se rappellera en Mauricie qu’en 2015, il parlait d’un arrêt du train à grande fréquence imaginé par Via Rail… à Shawinigan! Justin Trudeau ne veut pas de lieutenant au Québec. Parions qu’à défaut d’en porter le titre, Champagne assumera une large part de la responsabilité.

L’entrée au conseil des ministres de Bill Blair, ancien patron de la police de Toronto qui a enquêté sur les frères Rob et Doug Ford, est un coup de semonce au nouveau premier ministre ontarien. Tu nous fais pas peur.  En revanche, je m’étonne qu’on associe dans un même ministère la sécurité frontalière — la gestion des demandeurs d’asile — et la réduction du crime organisé. N’y voyons pas de lien.

Le vrai message, toutefois, est dans la nomination de Dominic LeBlanc, député de Beauséjour au Nouveau-Brunswick et influents biceps de Justin Trudeau, aux Affaires intergouvernementales que le premier ministre s’était auparavant réservées. Avec Doug Ford qui remplace Kathleen Wynne, avec la vraisemblance d’un remplacement de Philippe Couillard par François Legault et celui, probable, de Rachel Notley par Jason Kenney — un ancien ministre de Stephen Harper — Trudeau perd des vis-à-vis avec lesquels il pouvait plus aisément composer. Les deux tiers du Canada virent à droite. Dominic LeBlanc devra maintenir une apparence de cohésion à un an des élections.

Si le remaniement a pour but d’imposer son agenda plutôt que de plaire à celui des conservateurs de partout, Justin Trudeau s’est offert un habile remaniement.

Le gagnant…

Justin Trudeau qui a retrouvé son costume de premier ministre.

…et le perdant

Doug Ford, mais si et seulement si le Parti libéral du Canada reste le Parti libéral du Canada et résiste à la tentation de plaire aux conservateurs avec ou sans le nom qui risquent de gouverner une large part du Canada avant le scrutin fédéral d’octobre 2019.

Chronique

Le doigt de Justin Trudeau

CHRONIQUE / Justin Trudeau s’est acquis une respectable autorité morale. Au nom de valeurs cardinales — diversité, égalité, justice, paix… — il pointe les fautifs du doigt du juste. Il porte la voix des minorités et des opprimés de par le monde. Il jure, larme à l’œil, qu’il construira une harmonie durable entre la société blanche et les Premiers peuples. Il jure, l’arme à l’épaule, qu’il contribuera à la paix et à la sécurité en Lettonie et en Irak. Il porte les espoirs de chacune des lettres et chiffre du LGBTQ2. Il affronte le rustre président philippin qui confond justice et assassinat sommaire. Il accueille, entre novembre 2015 et janvier 2017, plus de 40 000 réfugiés de l’horreur syrienne. Il tient tête à Donald Trump au G7 puis au Sommet de l’OTAN et refuse de multiplier des dépenses militaires dont les Canadiens et les Québécois ne veulent pas…

Il y promet d’ailleurs de «protéger les “principes démocratiques” des pays occidentaux». Ouais. Bon. On y reviendra.

Il affirme aussi que «lorsque les femmes prennent la parole, nous avons le devoir de les écouter et de les croire». Ouais. Bon. On y reviendra.

On doit y revenir parce que l’autorité morale de Justin Trudeau est percée, craquée, ternie.

Il lui en reste. Beaucoup. Au Canada, on peut croire que Justin Trudeau incarne encore des valeurs passablement consensuelles. Si dans la genèse même du multiculturalisme canadien on ne trouvait pas une manœuvre pour noyer enfin la minorité française parmi toutes les minorités de la mosaïque canadienne, on pourrait y voir des valeurs d’accueil. Si le multiculturalisme n’était pas devenu un accessoire électoral qui épargne aux immigrants l’effort de l’intégration en échange d’un attachement durable au PLC, on pourrait y déceler une volonté humanitaire. Mais voilà : le multiculturalisme canadien ne parvient tant bien que mal à intégrer les immigrants que parce que la langue commune de l’Amérique est l’anglais. C’est cette faiblesse relative du français qui permet à la dynastie Trudeau de pointer un doigt accusateur sur le Québec qui se veut français et doit recourir à la contrainte. Raisonnable, mais contrainte.

En outre, sur la foi ajoutée aux dénonciations de victimes de comportements à caractère sexuel et malvenus, le portrait s’assombrit. On ne sait pas et ne saura jamais ce qui s’est passé un soir de l’an 2000 à Creston BC, dans une activité de la Fondation Avalanche. On ne saura jamais parce qu’aucun des protagonistes ne souhaite préciser ce que monsieur Trudeau a fait ou pas. On ne saura jamais si le «pelotage» — le mot est de La Presse canadienne — est affaire d’initiative insistante ou de perception de Rose Knight, alors journaliste au Creston Valley Advance.

Ce qu’on sait est qu’il dit s’être excusé d’un geste qui ne serait répréhensible que dans la perception de celle qui s’en affirme victime, anonyme jusqu’à tout récemment. Et qu’elle soutient que le geste fut réel, déplacé, et objet explicite des excuses. Et que le geste n’aurait pas été posé si le futur premier ministre avait su que madame Knight était journaliste. C’est bien assez pour douter, mais pas assez pour accuser.

Sauf aussi que Justin Trudeau a en effet lui-même dit à La Presse, le 28 janvier 2018, que «le harcèlement sexuel est un problème systémique. Il est inacceptable. Lorsque les femmes prennent la parole, nous avons la responsabilité de les écouter et de les croire.»… «et de les croire». Faut-il alors croire Rose Knight? Qu’en pensent les deux députés expulsés de son caucus pour des motifs comparables?

Justin Trudeau s’est aussi dressé en défenseur des principes démocratiques des pays occidentaux lors du sommet de l’OTAN. Est-ce que les principes démocratiques des pays occidentaux permettent ou cautionnent l’emprisonnement et l’exil d’élus catalans par les autorités espagnoles? Est-ce que le président de Catalogne, Carles Puigdemont, est un chef d’État moins légitime que Justin Trudeau? Est-ce que le droit à l’autodétermination du peuple catalan est moins valable que celui du Québec ou de l’Écosse qui ont, eux, tenu des référendums sur leur indépendance politique? On retiendra que les élus de l’Association des parlementaires de la Francophonie, réunis cette semaine à Québec, n’ont pas fait mieux en refusant de dénoncer le gouvernement de Madrid et que le délégué du Québec, docile, s’est abstenu lors du vote.

Malgré un sourire aveuglant et une dégaine qui ferait bonne figure dans la série Suits, Justin Trudeau a beaucoup perdu de sa superbe humanitaire et morale. Pour pointer du doigt le Québec, le président des États-Unis, celui de Russie ou des Philippines, il faut être irréprochable. Pour se poser en héros des diversités, des minorités vulnérables et des femmes qui — ­enfin! — dénoncent les agresseurs, il ne faut pas prétendre que «les gens comprennent que chaque situation est différente et que nous devons réfléchir et prendre au sérieux chaque situation au cas par cas», donc qu’il ne saurait être coupable de quelque geste répréhensible. Pour pointer du doigt la Russie en Crimée, il doit faire étalage d’un courage conséquent à l’encontre de l’Espagne en Catalogne.

À court de hauteur dans ses prétentions, le doigt accusateur pointé vers tout ce qui n’est pas conforme davantage à ses paroles qu’à ses gestes, son autorité morale fait figure de simple arrogance. À l’endroit d’un journaliste dont la question lui avait déplu, c’est aussi de l’arrogance que son père, Pierre Trudeau, a exprimée avec son doigt. Celui du milieu, pointé vers le haut. Le fils n’en a pas l’envergure.

Le gagnant…

Justin Trudeau qui se sort encore et encore, à grands coups de sourires et de larmes, de ses incohérences. Par un doigt… Il lui reste encore un capital important pour redorer l’image du Canada et la sienne.

…et le perdant

Ç’aurait pu être Rose Knight, écharde au doigt d’un premier ministre au-dessus de ses propres principes. À défaut d’une dénonciation claire de sa part, ce sera le président du gouvernement de Catalogne, Carles Puigdemont. Pendant que Justin Trudeau faisait la morale au Monde à Bruxelles, dans le pays voisin, il attendait le verdict du tribunal allemand allant, ou non, l’extrader vers l’Espagne où la prison le guette.

Chronique

Lac-Mégantic: l’angoisse persistante

CHRONIQUE / Depuis 2013, chaque année, à l’approche du 6 juillet, la petite angoisse revient. Persistante. Rien de terrible. Eux, à Mégantic comme on dit, ils ont vécu et sont condamnés à porter bien pire. Pour toute la vie. Juste ma petite angoisse à moi dans la foulée du drame de Lac-Mégantic. Chaque année, je sais que je devrai me souvenir, tenter d’expliquer, commenter, dénoncer ou apaiser, reliquat du rôle de ministre de l’Environnement du gouvernement de Pauline Marois. Gérer mes propres incertitudes, le petit serrement aux tripes.

Cinq ans après le drame de Lac-Mégantic, je suis toujours incapable de simplement me construire et croire en une explication, un sommaire rationnel, un récit qui, dur peut-être, colmatera tant bien que mal la brèche d’une réflexion qui ne semble jamais achevée.

Ce sont des images qui se bousculent d’abord.

Les regards vides dans les salles et les couloirs de la polyvalente de la petite ville, vides de détresse, vides d’une vie soutirée, vides de ne pouvoir se tourner vers un voisin qui n’est pas moins affligé.

Les milliers de litres d’eau sale qui, après le pétrole en flammes, se déversent dans le lac et la rivière Chaudière, un peu retenus, espère-t-on, par des estacades d’un jaune de parc d’amusement puis pompée, espère-t-on, pour éviter le pire en aval.

Le panache de fumée sombre et menaçante qui forcera l’évacuation de quartiers complets, ajoutant à la colère des gens. On nous interdira d’y aller sans tout un attirail jusqu’à ce qu’à bout de patience, je transgresse les limites pour aller voir, percevoir, comprendre ce qu’on y trouvera.

Les terrasses abandonnées, bières, verres, parfois sacoche ou veste oubliées dans la fuite d’un incendie d’une envergure inimaginable et des cris de gens avalés par le feu du pétrole.

Les décombres calcinés, les objets du quotidien noircis, fondus, brûlés, au fond des trous qui témoignent qu’ici, il y a quelques jours encore, vivait une famille.

Les reflets aux couleurs d’un arc-en-ciel sombre à la surface des eaux, une si mince couche d’huile alors que du pétrole — combien de pétrole? — est charrié, roulé et déposé au fond du lac et de la rivière. On ne saura jamais combien. Minimiser n’est pas plus responsable qu’alarmer. On sait toutefois que la rivière a repris son rôle auprès des riverains, du barrage de Lac-Mégantic jusqu’au Saint-Laurent. L’espace de quelques jours, on craignait même qu’une nappe de pétrole ne vienne ruiner la saison touristique de Québec. Bien sûr, rien de tel ne s’est produit…

Je me souviens avoir eu maille à partir avec quelques militants écologistes. Des gens que je respecte, mais qui, alors que beaucoup collaboraient discrètement pour le bien commun, ajoutaient, pour ainsi dire, de l’huile sur le feu de la détresse avec, me semblait-il, trop peu d’égards pour la connaissance et la science. Nous avons fait notre paix depuis.

Puis vinrent les jours, semaines, mois et années des bilans. Des retours dans le temps à la recherche d’informations qui nous faisaient cruellement défaut dans le feu de l’action. Ho! Je crois que toute l’équipe du gouvernement Marois et les fonctionnaires et experts du ministère de l’Environnement ont fait un travail absolument exemplaire et courageux. Mais avec ce qu’on avait. Avec ce qu’on savait.

Je me souviens d’une ordonnance — un acte exécutoire rendant les entreprises financièrement responsables des dommages matériels et environnementaux — que j’ai émise le 13 août 2013. J’en avais déjà émis plusieurs. Les médias disaient qu’on ne verrait jamais un sou de cet argent. Je crois que ce qui a été perçu depuis ne l’aurait peut-être pas été sans ces ordonnances. Celle du 13 août est particulière. Elle vise le Canadien Pacifique. Un géant ferroviaire avide de profits qui réfute toujours toute responsabilité dans l’affaire.

À l’époque, j’ai agi pour des raisons environnementales, morales et aussi politiques. Beaucoup par intuition aussi. Aujourd’hui, je prends connaissance d’un livre important écrit par Anne-Marie Saint-Cerny, une de ces militants qui m’ont donné du fil à retordre justement. Un livre appelé tout simplement Mégantic. On sera d’accord ou pas avec la colère, mais il a cette vertu salutaire de lever le voile sur la genèse du drame. À bien des égards, il pourrait avoir été en gestation des années, en gestation dans l’insouciance, l’avidité, l’hypocrisie d’actionnaires et de gestionnaires. L’affaire n’est pas finie. Les tribunaux trancheront.

Et qu’a-t-on fait depuis? On a détourné l’attention avec le procès de gens ayant agi conformément à la culture de négligence dangereuse d’une entreprise digne de toutes les injures et son patron digne de tous les mépris : la détestable MMA. Négligence des vérifications de sécurité, négligence de l’entretien des rails, alourdissement des convois, rallongement des convois, multiplication des convois, réduction du personnel… Une bombe à retardement qu’on a ignorée tant que des vies humaines n’ont pas été emportées.

On a aussi promis, enfin, une voie de contournement pour la communauté de Lac-Mégantic. Un apaisement. Un sommeil plus serein.

Mais à part ça? Davantage de trains transportent davantage de pétrole sur les rails et à travers les centres-ville du Québec, n’en informant les autorités locales qu’après leur passage.

Rien pour se débarrasser d’une petite angoisse persistante… Pour m’offrir ce recul libérateur, concilier colère et désir de compréhension à partager, peut-être que ce dont j’aurai besoin, c’est de retourner marcher sur le bout du quai de Lac-Mégantic d’où l’hélicoptère de la SQ me prenait pour mesurer l’ampleur du drame. Retourner voir le lac. Parler seul comme si je revisitais la trame avec ces si grandes dames qu’ont été Colette Roy Laroche et Pauline Marois. Aller battre un peu la semelle dans ce nouveau centre-ville qui n’a pas une âme, mais bien 47.

Les perdants…

47 familles auxquelles on a arraché ces âmes.

…les gagnants

Des actionnaires qui n’en ont pas.

Chronique

Sondages: la vague et la débauche

CHRONIQUE / Je prends une photo de vous. Vous ressemblerez à ça demain. Vous me croyez de toute évidence. Je vous dis que vous ne changerez pas en 10 ans. Vous me croyez beaucoup moins… bien que souhaitez que j’aie raison. Il en va de même des sondages : un instantané pris sous un certain angle, un certain éclairage, à un certain moment, et portant tant les espoirs des uns que les angoisses des autres.

Le sondage est une industrie liée au marketing de produits. Quelques modèles d’abonnement quotidiens à des sondages en continu se développent au Québec et au Canada comme ils existent largement aux É.-U. Jusqu’à maintenant, une maison de sondages n’aurait pas vécu des seules enquêtes politiques. Chaque firme a ses méthodes d’élaboration, de sollicitation, de pondération et de présentation des résultats. Elles rendent un instantané d’une fidélité discutable. Discussion dont les conspirationnistes ne se privent pas : c’est des menteries de l’establishment fédéraliste, tout ça! Les récentes élections au Canada, aux États-Unis et en France ont établi que les sondeurs sont faillibles, notamment parce que plusieurs variables demeurent très difficiles à pondérer, du très gratuit «5 % lié au candidat» dans le résultat local à la pondération du volatile taux de participation. Toutefois, combinés, les sondages mettent en lumière des tendances très réelles. 

Pour réduire l’arbitraire de méthodologies incertaines, une innovation s’est implantée au cours des dernières années : la compilation de tous les sondages (crédibles) en recourant à des algorithmes alambiqués. Une forme de prospective réduit l’effet des erreurs des uns et des autres en augmentant le nombre de variables. Elle réduit aussi le risque qu’un sondeur prenne en compte ce qui plaira à son client. Les blogues Si la tendance se maintient de Bryan Breguet et Qc125 de Philippe J. Fournier hypnotisent les amateurs de politique et les stratèges de tous les horizons. Ils sont aussi la cible, comme les sondages, de toutes les accusations et de toutes les haines des lecteurs qui n’en aiment pas les conclusions.

Justement, il ne s’agit jamais de conclusions. Les projections publiées dans les dernières heures précédant le scrutin ontarien du 7 juin se sont avérées précises. La photo allait en effet ressembler au visage de l’Ontario. Quelques semaines ou plusieurs mois auparavant, un tel portrait suggérait l’humeur et l’intention indistincte des électeurs ontariens, mais pas le résultat du vote. Trop de choses peuvent changer.

«On ne commente pas les sondages» répondent presque invariablement les chefs politiques. Lorsqu’ils leur sont favorables, la tentation est parfois trop forte. Ne vous y trompez pas. Les sondages sont analysés au niveau moléculaire et comparés aux coups de sonde internes des partis. Les projections, pour leur part, transforment les tacticiens en ratons laveurs fébriles de fouiller votre âme la nuit venue. Il y a des stratégies à développer!

«Vote stratégique»

Qu’on se l’avoue ou pas, les sondages influencent le vote. Sans eux, cette étrange notion de «vote stratégique» n’existerait probablement pas. Si je la comprends bien, voter «stratégique», c’est voter pour ce qu’on ne veut pas afin d’obtenir ce qu’on veut… Peut-être vaut-il mieux simplement voter pour ce qu’on veut.

Beaucoup d’observateurs affirment qu’une vague «dégagiste» s’apprête à déferler sur le Québec au détriment du PLQ. Entre possible et probable meilleure option pour obtenir ce résultat, la CAQ récolte ce vote qu’elle définit plutôt avec pudeur comme du «changement», tel une incantation. À l’approche du résultat souhaité, les différences entre les plans de gouvernance caquiste et libérale tendent à s’amenuiser au lieu de se creuser. Mimétisme : on ne changera pas tant de gouvernance que de gouvernants.

L’effet d’entraînement agit aussi, puissant. Le goût de gagner, de faire partir du renouveau, d’y être pour quelque chose… Quoi de plus attrayant aussi pour un candidat qu’une forte probabilité de victoire? Pourtant, si même la Coalition avenir Québec a quelques difficultés à confirmer les candidatures souhaitées, imaginez les obstacles auxquels est confronté le Parti québécois dont la majorité des élus actuels devront se rabattre sur l’allocation de transition le 2 octobre. D’étonnantes candidatures se rangent envers et contre tout, par conviction doit-on croire, sous la bannière péquiste mise à mal. Reconnaissons à ces gens un courage qui fait peut-être défaut à ces péquistes, bloquistes et autres indépendantistes qui voient la Lumière dans les sondages et se rangent au ni-fédéraliste-ni-souverainiste de François Legault.

Il n’y a pas que des députés péquistes qui trouveront difficile le réveil du 2 octobre. Peu de scénarios crédibles ne suggèrent pas des mises à pied massives de personnel politique péquiste. Lucides, plusieurs quittent déjà pour le privé et d’autres… pour la CAQ. Renoncent-ils à leurs convictions souverainistes? Certains assurent que non. La CAQ ne s’en inquiète pas. La stratégie péquiste de report du référendum en 2022, grand jour improbable, n’a pas que libéré que du vote souverainiste qui flirte désormais surtout avec la CAQ. Elle a aussi libéré du personnel. Ces experts sont l’objet d’une cour assidue de la Coalition avenir Québec qui préfère recruter les âmes errantes au PQ qu’au PLQ.

À ce rythme, il y aura bientôt autant de souverainistes que de ni-l’un-ni-l’autre dans les couloirs de la CAQ et, si la tendance se maintient, dans le gouvernement Legault. Fiez-vous au PLQ de Philippe Couillard pour le rappeler aux électeurs. Au plan constitutionnel, le funambule Legault marche sur un fil, qu’il soit bleu ou rouge.

Le gagnant…

François Legault voit enfin accourir ces péquistes ingrats qui ne lui avaient pas tendu sur un plateau d’argent la direction de leur parti. Une tout autre vague risque de le renverser s’il ne prend garde à cette véritable débauche d’apparatchiks péquistes.

… et le perdant

Encore Jean-François Lisée. Si tout ça se déroule selon la grande stratégie qu’il a devisée, il sera bientôt temps que ça se traduise par des intentions de vote trébuchantes et sonnantes, ne serait-ce que dans les sondages. Pour l’instant, il appelle de tous ses vœux la dénonciation par Philippe Couillard d’une CAQ repaire de séparatistes.

Chronique

Enfants migrants et enfants autochtones

CHRONIQUE / Arracher des enfants au bras de leurs parents et risquer qu’ils ne se revoient plus. Infliger aux uns et aux autres des stigmates psychologiques amers et les livrer peut-être aux cascades de comportements de détresse adoptés par beaucoup d’enfants blessés : isolement, toxicomanie, criminalité, violence…

Quelque 2000 enfants mis en cage sous les ordres du président des États-Unis?

Oui, mais aussi 150 000 enfants autochtones, sur une période d’un siècle, isolés des leurs dans des pensionnats dans le but de les assimiler, de les couper de leurs origines, de leur culture, de leur langue. Sévices sexuels par-dessus le marché. Au Canada et au Québec.

Qui sommes-nous alors pour dénoncer Donald Trump qui agit pour le bien et la sécurité des citoyens à sa charge? 

Qui plus est, la loi canadienne permet aussi de séparer les enfants de migrants de leurs parents et des dizaines d’entre eux subissent ce sort chaque année. Tout comme dans les camps assemblés par l’administration américaine.

Le malaise est palpable. Ce n’est pas tant une poutre dans l’œil canadien alors qu’une paille se serait logée dans celui des États-Unis. Il semble exact que la loi confère de tels pouvoirs aux autorités canadiennes. Comme elle le fait depuis des dizaines d’années aux États-Unis. La loi le permet pour des raisons de sécurité. Sécurité du pays ou sécurité des enfants doit-on supposer. Quand même, on peut douter de la sagesse d’une telle autorité et noter que depuis quelques jours se révèlent le flou et l’imprécision de ces lois bien mal adaptées à une réalité migratoire en pleine mutation.

On ne peut pas non plus passer sous silence l’intention avouée du président Trump : forcer la main des élus démocrates et du Congrès. Financer la construction d’un mur à la frontière mexicaine franchie par des milliers de migrants qui inquiètent le Blanc américain qui a voté pour Trump. Ainsi, une mesure floue, certes, mais une mesure d’exception est devenue la règle et 2000 enfants ont été littéralement pris en otage par le président des États-Unis à des fins politiques. Que reste-t-il de l’autorité morale de ce pays prétendument gardien de l’ordre mondial?

Et puisque la loi ayant permis que soient parfois séparés parents et enfants existait déjà sans de tels abus sous les administrations précédentes, pourquoi fallait-il un décret pour remettre les choses dans l’état où elles étaient il y a quelques semaines à peine? Pourquoi faudra-t-il que les représentants adoptent une nouvelle loi? Tout ça est un spectacle, une spécialité de la Maison-Blanche, destiné à couvrir le premier véritable et patent recul de son occupant actuel.

Ça ne règle pas le cas du Canada et de ses enfants autochtones arrachés aux leurs. Le racisme ambiant animé par les communautés religieuses prétendait que ce traitement allait au contraire servir les enfants arrachés à leurs communautés «sauvages». Justement. Justement, le Canada a réalisé, admis et entrepris de corriger son erreur, sa terrible et durable erreur. Rien ne réparera les torts causés, mais on peut au moins présenter des excuses et améliorer les conditions de vie de communautés dont on reconnaît désormais qu’elles constituent des nations à part entière.

Il reste beaucoup à faire. S’il ne restait pas tant à faire, le ministre de la Santé du Québec, le bon docteur Barrette, n’aurait pas laissé échapper un commentaire terrible. Ne se sachant pas enregistré, le ministre a associé grossièrement autochtones et toxicomanie, y compris et explicitement dans le cas de parents voulant accompagner un enfant lors du transport aérien vers un hôpital au sud du Québec. Aurait-il formulé ce commentaire seul devant son miroir qu’il n’en aurait pas été moins révélateur d’un grave préjugé chez un ministre de premier plan du gouvernement d’une nation qui doit respect aux Premiers peuples. Il reste tant à faire…

Les lacunes actuelles et persistantes et un racisme peut-être involontaire, mais encore lourd ne dépouillent cependant pas le gouvernement du Canada de son droit de dénoncer les abus infligés à des enfants par l’administration américaine. Parce que le Canada a admis ses torts. Parce qu’on cherche tant bien que mal à mieux traiter les enfants autochtones et migrants. Mieux encore, l’admission et les efforts déployés ne libèrent pas le Canada et le Québec du devoir moral de dénoncer les abus. Même au risque de nuire à des négociations commerciales. Se dérober à notre devoir pour une telle raison nous ferait complices des sévices.

Donald Trump a reculé. Beaucoup de dommages sont déjà faits. La détresse de ces 2000 enfants laissera des traces. On ne peut pas même assurer que chacun d’entre eux pourra retrouver ses parents. Le dommage est fait aussi en ceci que le précédent est créé. La xénophobie et le mauvais traitement de migrants fuyant la détresse leurs enfants dans les bras a été, pour un temps, légitimé à titre de politique officielle des États-Unis d’Amérique.

Le perdant…

Donald Trump, mais pas tant pour lui-même. On peut douter que son cœur et son cerveau se rencontrent. Il semble dépourvu de compassion. D’une âme. Non. Le perdant est Donald Trump pour ce qu’il incarne. À d’autres moments de l’histoire et en d’autres lieux, des personnages auxquels Trump nous fait penser n’ont pas été arrêtés. N’ont pas dû reculer. De grands drames ont suivi. Donald Trump a dû reculer et avec ce recul, c’est toute une vision bien sombre du monde et des humains qui a subi un trop rare revers.

… et la gagnante

Nous avons presque tous vu cette petite migrante qui, dans un montage figurant sur la couverture du Time, fait face, toute menue et en larmes, à un monumental et intimidant Donald Trump. Et bien cette petite fille, elle a gagné. Et avec elle pas seulement ces millions de gens en quête d’une vie meilleure, mais nous tous aussi pourvus d’une âme.

Chronique

De l’oncle Trump, de commerce et de bombes

CHRONIQUE / Kim Jong-un est un nabot dictateur nord-coréen, héritier d’un père et d’un grand-père dictateurs sous prétexte d’égalitarisme communiste, à la tête d’un État en marge du monde et peuplé de 25 millions de Coréens, dont beaucoup sont affamés. C’est le nouveau meilleur ami de Donald Trump, quelques semaines après que les deux hommes eurent commercé injures et menaces et quelques heures à peine après que le président des États-Unis eut traité avec mépris les alliés historiques de la première puissance économique et politique du monde.

Donald Trump ne passera pas à l’histoire pour sa diplomatie, à moins que ses succès ne lui vaillent un (inimaginable) Nobel et que sa doctrine ne s’impose en nouveau paradigme. Le doute est permis. L’homme est menteur compulsif au point d’institutionnaliser les «faits alternatifs».

Notoirement, les politiques protectionnistes de Donald Trump font saliver des entreprises qui ne savent plus autrement compétitionner leurs rivales étrangères. L’économie américaine est momentanément dopée. Le chômage disparaît pratiquement sauf chez les laissés pour compte habituels de la société américaine. La croissance solide entraîne celle du Canada et du Québec. Mais le consensus est clair : ça ne durera pas et Monsieur Trump est certainement un personnage à la psychologie trouble, mais il n’est pas idiot.

La ligne d’arrivée de Donald Trump sera franchie au début de novembre. Des élections de mi-mandat qui décideront si les républicains conservent ou non le contrôle du Congrès américain. Au lendemain de cette échéance, parce que sa politique économique n’est pas viable, Trump commencera à jeter du lest avant que les électeurs qui ont tourné le dos aux démocrates dans les États industriels du bassin des Grands Lacs ne réalisent que l’économie selon Trump leur coûtera cher, très cher.

Dans l’intervalle, Donald Trump joue des bras. Il est à la tête de la première puissance économique au monde et, quoique les ministres du cabinet de Justin Trudeau veuillent bien en dire dans nos propres médias, le Canada ne fait pas le poids. Donald Trump peut nous faire très mal parce que notre économie est pitoyablement dépendante de celle des USA. François-Philippe Champagne, ministre du Commerce international, besogne dur pour nous en soulager, mais il faudra du temps.

Pour le Québec, c’est pire. Sans siège à la table, sa voix n’est que faiblement entendue par l’intermédiaire du gouvernement canadien, qui lui-même a grand mal à être respecté du bougon du sud. Les ressources déployées par la ministre St-Pierre et les délégations du Québec à travers les États-Unis sont un bel effort, certainement utile, mais ce sont les moyens d’une province. Le bois québécois, les avions qui étaient québécois avant de devenir français, l’aluminium québécois et le lait québécois sont les emblèmes de notre vulnérabilité.

La réponse canadienne ne peut donc pas être seulement économique. Parce que toute la stratégie de Donald Trump, en Corée du Nord comme en Amérique du Nord, est exclusivement destinée à influencer la politique intérieure des États-Unis en vue des élections de novembre, la réponse du Canada et de ses alliés doit s’aligner en conséquence.

On a fait grand cas de la possibilité pour le Canada de cibler par ses tarifs punitifs les régions les plus vulnérables pour les républicains. C’est certainement judicieux. Toutefois, tout comme les mauvaises politiques économiques de Donald Trump auront possiblement peu d’effets négatifs à court terme, les représailles canadiennes n’en auraient peut-être pas davantage.

Dans la foulée de l’attitude minable du président américain à La Malbaie, Justin Trudeau compte sur de solides alliés internationaux, au premier chef Emmanuel Macron et Angela Merkel. L’Europe se cherche, mais porte un poids économique plus important encore que celui des USA. Pour être efficace à court terme, non seulement la cohésion du «G6» doit-elle être à toute épreuve, mais aussi s’adresser aux Américains. L’appareil média américain est assez hermétique, souvent saturé et dans plusieurs cas vendu aux intérêts de Donald Trump.

Enfin, «acheter, c’est voter», comme le disait avec sagesse Laure Waridel. Choisir des produits qui ne proviennent pas des USA ou, mieux encore, jeter notre dévolu sur des produits locaux, est un moyen qui n’ébranlera pas la présidence de Trump, mais ça créera de petits irritants. On peut douter de l’engagement citoyen envers une telle mesure.

Le gagnant…

Parce qu’il s’appuie sur la puissance d’une économie et d’une armée dont il ne peut revendiquer aucun mérite, Donald Trump est pour l’instant maître du jeu. Il instrumentalise un tyran sanguinaire à qui il fait des concessions irresponsables, sans rien obtenir en retour, et jurera à ses partisans aveuglés de promesses que c’est un exploit.

Il maintiendra l’apparence d’une ligne dure à l’encontre des partenaires commerciaux (et militaires) des États-Unis et eux surtout devront s’en justifier auprès de leurs propres électeurs. Un jour à la fois, manœuvrant à l’oreille et au pouce entre les réactions et menaces indignées de ses alliés et partenaires, il se rendra jusqu’en novembre pour affronter des démocrates sans âme et, peut-être, préserver à la fois le contrôle républicain du Sénat et de la Chambre des représentants.

Mention chaleureuse à Chrystia Freeland, qui a fait très bonne figure au cours des derniers jours alors que son premier ministre a été mis hors-jeu par le rustre d’à côté.

…et le perdant

Tout au bout de la cascade des perdants, l’Assemblée nationale du Québec bombe vainement le torse à coups de phrases creuses quant à l’incompétence de Donald Trump, condamné à financer sans contrepartie possible les industries menacées, parvenant bien peu à faire entendre sa voix à l’extérieur de son carré de sable provincial et alors que l’économie des puissances occidentales se jouait à La Malbaie, Québec tergiversait en province docile sur le placardage inutile des vitrines de Québec.

Avant les élections de mi-­mandat aux États-Unis, il y aura le scrutin très provincial de Québec le 1er octobre. Si le gouvernement du Canada, seul interlocuteur de Washington en matière de commerce, devait choisir de soutenir plutôt l’automobile et l’acier ontariens au détriment de l’aluminium et du lait du Québec, le Québec devra vivre avec le gouvernement qu’il se sera alors donné un peu à l’aveuglette.

Kim Jong-un, lui, n’ira pas en élections et ne démantèlera probablement pas son arsenal nucléaire.

Chronique

Le Québec à genoux?

CHRONIQUE / J’avais des doutes, des craintes. Cette chronique allait être inquiète, dessiner un échec, la fin d’une époque dans les relations entre la France et le Québec. Je ne suis ni journaliste ni diplomate. J’ai donc fait des appels pour valider hypothèses et intuitions. De solides pointures en relations internationales. Ce que j’ai entendu est pire que ce à quoi je me serais attendu. Des experts catastrophés : «désaveu de décennies de travail soutenu», «écrasement de la diplomatie québécoise», mais aussi «déplacement de la diplomatie de la France vers l’Asie» et «Le Québec est demandeur dans cette relation, pas la France» ou «Pour Paris, c’est en Afrique qu’est l’avenir de la Francophonie». Ajoutons, parfois, la complaisance d’un appareil média qui n’a plus les ressources pour analyser à la fois le G7, l’escale de consolation d’Emmanuel Macron à Montréal et, bien sûr, les dévastatrices manifestations annoncées…

Je me voulais enthousiasmé par la venue du président français au Québec. J’admire son aplomb face à Donald Trump, son courage dans la réforme et sa façon de s’imposer comme la voix d’une Europe qui se cherche. J’ai cet attachement sincère pour l’ancienne mère-patrie et cette France où la vie est plus belle que ce qu’un penchant pour la complainte suggère. Cette France aussi qui résiste tout juste assez au dogme néolibéral pour que l’élite financière mondialiste la réprimande. Macron est des leurs. Il y verra. Il est vrai que l’Hexagone mérite d’être secoué pour s’accrocher au peloton de tête sans y perdre son âme. C’est le défi de monsieur Macron. Pas de place pour les provincialismes sur son échiquier.

Hier, lors du point de presse où les médias français se sont emparés de Jupiter, comme ils l’appellent, le président de la République a conté ne pas avoir su quoi répondre lorsqu’interrogé sur sa relation avec le Québec : «stratégique» ou «affective»? «Pour moi, stratégique n’est pas négatif. Je n’ai pas compris.» Tout est là. Emmanuel Macron ne comprend pas le Québec. Il ne connaît pas le Québec. Personne ne s’est assuré qu’il en aille autrement. C’est tout le drame d’une présidence dont l’intérêt pour le Québec était au mieux mitigé dès le départ. Trudeau est cool. Le Canada siège à l’ONU. Sauf courtoisie, le Québec existe peu.

Ce n’est pas banal. Les relations bilatérales entre le Québec et la France ont vraiment débuté dans les années 60. Les deux grands peuples français du monde se retrouvaient après la rupture de 200 ans d’empire britannique. La relation sera de plus en plus cordiale, les chefs de gouvernement du Québec reçus et traités en France comme ceux d’une nation. D’un pays. Les sympas cousins du Québec qui causent drôle. René Lévesque qui cache sa cigarette. Bien sûr, ça irritait Ottawa, mais jusqu’à tout récemment, le Québec résistait aux assauts de la machine diplomatique canadienne.

En 2008, Nicolas Sarkozy fait très mal à cette relation en suggérant que les souverainistes s’alimentent à la «détestation» et en rompant avec le traditionnel et précieux «ni ingérence ni indifférence». «Les Canadiens sont nos amis et les Québécois, notre famille», lance-t-il. On ne choisit pas sa famille… Emmanuel Macron s’éloigne davantage du Québec. Beaucoup. Alors que Sarkozy soulignait que «sans l’identité, il n’y aurait pas de diversité», Macron embrasse le multiculturalisme postnational de Justin Trudeau et affiche une indifférence hostile aux abus infligés aux Catalans par l’Espagne.  

À Paris, en mars, dans le cadre des visites alternées, Philippe Couillard invite le président de la République à s’adresser à l’Assemblée nationale du Québec. Macron accepte. Rien n’est plus prestigieux en diplomatie que d’ouvrir le Parlement d’une nation au chef d’une autre. Puis, tout récemment, déception : le discours n’aura pas lieu. Horaire trop chargé. Voilà.

Sauf que ce jeudi, on a bien vu l’agenda de chef de l’État français : promenade parmi les touristes français dans le Vieux-Montréal plutôt que dans la capitale où il passera de toute façon le soir même, point de presse au thème vague et offrant un florilège de malaises et probables rencontres privées de ressortissants de France. Pardon? Ces activités justifient l’annulation humiliante d’un discours devant le Parlement souverain du peuple du Québec? Non, ce n’est pas pour des raisons d’horaire qu’Emmanuel Macron a annulé son discours à Québec. Pourquoi alors?

La question titille les observateurs : est-ce à la demande de Justin Trudeau, ami et allié de Macron, que ce dernier a renoncé à une activité qui aurait porté ombrage à la diplomatie canadienne? Certains affirment que oui. Pour ne pas blesser Justin, Emmanuel aurait jeté Québec et rencontré Couillard à Montréal, une friandise à l’érable au bec. Un autre protagoniste suggère plutôt qu’ayant ensuite accepté la très flatteuse invitation de Donald Trump de s’adresser au Congrès américain, les conseillers d’Emmanuel Macron l’ont convaincu qu’un exercice similaire à Québec réduirait beaucoup la portée du passage à Washington. Très vraisemblable, il faut avouer, mais ça n’excuserait rien. Enfin, il semble que Québec savait depuis longtemps que le discours était compromis, mais a gardé tout le monde dans l’ignorance. Je doute qu’on sache vraiment un jour…

En répétant que le président de la République n’est pas en visite au Québec, mais bien au Canada (!), la ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre, cautionne la nonchalance française à l’endroit du Québec, une sorte de Corse canadienne. Un peu comme le G7 pour Donald Trump. Une distraction. Tout comme l’effet ou l’intention de cette innovation de conseil des ministres conjoint France-Canada aux deux ans va refouler dans l’ombre et l’anecdote les visites alternées des chefs des États français et québécois.

Humilié, le Québec?

Le perdant…

Philippe Couillard, la ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre et — ça m’attriste — la déléguée du Québec à Paris, Lyne Beauchamp, auront permis le pire recul diplomatique de l’histoire des relations France-Québec. Ils ne s’en tireront pas si mal. Les partis à l’Assemblée nationale n’ont que faire de ces arabesques de salon et s’attardent aux vitrines placardées de la rue Saint-Jean.  

…et le gagnant

Justin Trudeau réalise un rêve de son père : ratatiner les velléités internationales du Québec. Son interlocuteur français est celui dont Pierre Trudeau aurait rêvé : pragmatique, moderne, brillant, qui passe volontiers à l’anglais pour interpeller plus large et méprise le nationalisme parce que la diversité passe par la fin des peuples. La faiblesse de Québec et le provincialisme que déroule le gouvernement actuel sous les pas d’Ottawa complètent le travail.

La diplomatie, c’est le respect par les États du monde entier. Respect. Il est douloureux de se sentir diminué par un peuple qu’on voudrait frère. Il est difficile de faire de bonnes affaires avec un partenaire qui ne nous respecte pas. Ça compte. Demandez à Justin Trudeau…

Le Québec est peut-être à genoux.

Chronique

Justin et la roulette canadienne

CHRONIQUE / L’Ouest canadien a failli replonger le pays au cœur d’une crise constitutionnelle digne de la fin mouvementée du siècle dernier. Failli, et cette fois sans même l’expertise unique du Québec en la matière. Qui, des provinces ou d’Ottawa, est patron selon la Constitution lorsqu’il s’agit de ressources naturelles et de leur transport? Pour atténuer le risque de déflagration de cette embardée, le fils de Pierre Trudeau a délié les cordons de la bourse fédérale. Pas rien qu’un peu…

Comme beaucoup de Québécois et de Canadiens l’ont souligné, pantois, nous voilà tous actionnaires d’un oléoduc devant acheminer le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers Burnaby, BC. Tout près, trop près dit-on aussi, de Vancouver sur la fragile côte du Pacifique et contre la volonté de la coalition NPD/Verts de Colombie-Britannique. 

Le transit de 300 000 barils de pétrole par jour aurait pu suffire si l’Alberta avait investi dans le raffinage domestique de ce brut si dense qu’on le dilue avec des produits très explosifs pour le transporter. On préférera acheminer le cocktail au Pacifique afin de l’exporter, et avec lui les emplois. Pour ce faire, il faut tripler la capacité de l’oléoduc.  

Ce n’est pas de gaieté de cœur que le duo Trudeau et Morneau s’est résolu à acheter le pipeline. C’est toutefois avec un entêtement qu’on nous vendra pour du leadership. L’idée d’y couler des fonds publics est dans l’air depuis un moment, et ce, au bénéfice d’une entreprise américaine utilisant tous les stratagèmes pour ne pas payer d’impôts au Canada. Même l’Alberta de Rachel Notley a envisagé la nationalisation. Bill Morneau a bien sûr réalisé que le dépit de sa suggestion initiale — verser des indemnités à Kinder Morgan — n’allait en rien régler l’acheminement du pétrole vers le Pacifique et l’Asie. De plus, il créait un précédent que le reste de l’industrie pétrolière, au premier chef Trans Canada Pipelines et bientôt le secteur minier, allait retenir pour solliciter, à la queue leu leu, de telles compensations à leur tour pour les projets déboutés.

Tant qu’à payer, achetons! Puis revendons… La moins catastrophique des catastrophes, croient-ils.

Ce n’est pas joué. Ça ne le sera d’ailleurs pas avant octobre 2019. Le PLC minimise peut-être de cette façon les dommages électoraux, mais on peut douter que l’Ouest avale la couleuvre. De plus, dans ce scénario, Kinder Morgan demeure engagée par l’actionnaire d’État pour la construction du tuyau. Il y a ainsi de raisonnables chances pour que l’entreprise se montre intéressée à racheter un jour, si possible à rabais, un oléoduc conforme à ses propres spécifications initiales.

Le risque ne tient pas à la rentabilité du projet. Il tient à l’engagement de ces milliards alors que l’initiative est contestée aux plans politique et judiciaire, créant une zone d’incertitude intolérable pour l’investisseur américain. Ce bout-là des coûts, dans tous les cas, c’est pour notre pomme.

Enfin, je nous épargne la dénonciation de l’irresponsabilité écologique flagrante et cette obstination toute canadienne pour les profits de la combustion d’hydrocarbures. Toute la planète fera les frais de notre «intérêt national». On parle de beaucoup de vies humaines. Rien que ça. Il y aurait tellement d’énergie propre à générer avec 12 milliards de dollars.

Le gagnant…

Les conservateurs bien sûr. Les Prairies veulent qu’on exploite coûte que coûte ce qu’il y a en dessous. Coûte que coûte?... Justin Trudeau a peut-être réalisé que sans un investissement massif, il se condamnait aux mêmes insuccès que son prédécesseur, pourtant voué corps et âme à l’or noir. C’est toutefois un message qu’il ne parviendra jamais à transmettre aux Canadiens. Les conservateurs y veilleront, notamment en demandant, sans y croire un seul instant, pourquoi le Canada n’a pas tout autant assuré la réalisation du projet Énergie Est. Ils n’insisteront pas. Personne ne s’aliénera ainsi le Québec et ses 78 comtés pour racoler les 32 des Maritimes.

…et le perdant

Justin Trudeau, mais ce n’est pas si clair.

Imaginez que, longtemps après le prochain scrutin bien sûr, les tribunaux donnent raison à la Colombie-Britannique… Comment le gouvernement survivra-t-il au précipice politique? Alors, oui, Justin Trudeau joue sa carrière et sa place dans les livres d’histoire. Le moins pire des scénarios promet des jours difficiles.

Le premier ministre a cependant choisi son champ de bataille. À défaut du courage d’entreprendre sérieusement la transition énergétique, le Canada a besoin des revenus du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta. Il nationalise alors un équipement jugé essentiel à la croissance des exportations d’hydrocarbures, à la diversification de ses marchés vers l’Asie et à l’obtention d’un prix jusqu’à 30 % plus élevé.  

Le gouvernement Trudeau croit ainsi accréditer sa juridiction constitutionnelle afin que les tribunaux penchent davantage en faveur d’Ottawa dans le conflit l’opposant à la Colombie-Britannique. Il apaise la grogne en Alberta et atténue la portée constitutionnelle de la secousse. Il s’expose aussi à rester pris avec un investissement pouvant atteindre les 12 à 15 milliards de dollars qu’il ne réussira à refiler à nouveau au privé que si la crise se résorbe.

Justin Trudeau joue à la roulette russe, version canadienne. La différence? Il y a peut-être plus d’une balle dans le barillet.

Chronique

Salutaires invasions barbares

CHRONIQUE / Je m’inquiète d’une campagne électorale bel et bien commencée. Elle aura contaminé la session parlementaire à Québec et prend surtout la forme d’un chapelet de candidatures égrenées plusieurs fois chacune par des chefs béats.

Les derniers jours ont pourtant offert une rafraîchissante exception. Les trois principales formations politiques ont abordé l’immigration sans que fusent des accusations de racisme, des évocations de AK-47 sous les burqas ou du droit de monter à bord de l’autobus selon le vêtement choisi. Cet exercice salutaire met en lumière ce qui distinguera les programmes respectifs du Parti libéral, de la Coalition avenir Québec et du Parti québécois.

La chute de l’Empire romain, ce n’est pas un verre qui tombe du coin de la table et vole en éclats. Le terme trompeur désigne une mutation qui dura des siècles. L’hégémonie romaine s’est sans cesse transformée tout en demeurant un puissant pôle culturel au moins jusqu’à la Renaissance. Les barbares — le mot n’est pas péjoratif alors — n’étaient pas tant des conquérants que des migrants qui ne voulaient pas tant envahir Rome que devenir eux-mêmes Romains. Bien sûr, c’est plus complexe, mais vous me voyez venir…

La plupart des migrants, entrés par le chemin Roxham un dépliant à la main, engagés dans le laborieux processus d’immigration régulière ou étudiants qu’on cherchera à retenir ensuite, ne veulent pas transformer l’Amérique, le Canada ou le Québec. Ils veulent s’y intégrer. Il y a des exceptions, mais elles ne doivent pas escamoter la règle. Parfois, par réflexe ou par vulnérabilité, ces gens se rassemblent et bientôt s’isolent au sein de communautés elles-mêmes en marge de la société. C’est beaucoup parce qu’en pratique le multiculturalisme les y invite, et l’interculturalisme — notion aux contours flous s’il en est — ne parvient pas à ce qu’ils se reconnaissent assez tôt dans des valeurs propres à la société d’accueil: égalité, diversité, langue commune, État de droit…

Pire, l’enjeu n’est pas sur le point de s’estomper, ni les bêtises racistes ou les révolutionnaires risibles à sa remorque. Population planétaire croissante, disparités économiques en hausse, partage de la richesse honteux, montée des radicalismes religieux endogènes, guerres, maladies, famines et désormais migrations climatiques, des gens voudront, par millions, améliorer leur sort et celui de leurs enfants. N’en feriez-vous pas autant?

C’est alors que s’élèvent des voix pour dénoncer l’immigration comme expédient face au manque criant de main-d’œuvre, plus ou moins qualifiée selon le cas, de la chimie de haut niveau au travail agricole captif. Mais que veulent-ils, ces gens? Un travail. Un gagne-pain, littéralement.  

Les programmes des trois principaux partis à l’Assemblée nationale sont différents, mais compatibles. Ils se rencontrent sur le désir d’intégration harmonieuse des immigrants au sein de la société québécoise. Chez la Coalition avenir Québec, il s’agit d’abord de ne garder sur le territoire que les immigrants qui s’y intégreront sur le plan des valeurs, linguistique puis économique. On peut discuter des moyens, des reculs, du refus assuré de Justin Trudeau et du défi constitutionnel, mais ce n’est pas le propos ici.  

Au Parti libéral, on aborde cette fois l’enjeu par le taux d’emploi. Le désir de faire des gorges chaudes d’un chômage bas semble avoir longtemps retardé un programme et des investissements urgents. On comprend qu’il s’agit surtout d’un apport de main-d’œuvre assorti d’espoirs de francisation et sans référence passionnée aux valeurs québécoises. Le PLQ souffre d’un déficit de crédibilité en matière d’intégration et de francisation. Il porte l’incertain bilan de l’essentiel des 15 dernières années.

Enfin, le Parti québécois se positionne entre les deux : une politique de régionalisation de l’immigration aux prétentions à la fois économique et de francisation. Ambitieuse, elle aborde tant la reconnaissance des diplômes que la bonification de la grille de points en faveur du français et des régions. On s’épargne presque la référence au nombre d’immigrants qu’il est politiquement payant de réduire, substituant un chiffre arbitraire à un autre. Enfin, on module l’exigence de connaissance préalable du français qui s’annonçait irréaliste. 

La campagne mettra en lumière des nuances. Elle les exagérera jusqu’à les défigurer. Espérons quand même qu’on évitera les excès gênants des dernières années au profit d’un comportement responsable à la fois pour les Québécois et ceux qui pourraient le devenir. Les partis sont plus près qu’on ne le pense d’un consensus et s’il est une leçon à retenir du bref gouvernement Marois, c’est qu’il vaut parfois mieux saisir la main tendue que sombrer dans l’ambition partisane.

Les gagnants…

Je me plais à croire qu’une politique d’immigration responsable et consensuelle servira d’abord et avant tout ces gens qui choisissent de faire leur vie parmi nous. Ils ne sont pas LA solution à nos enjeux économiques et démographiques. Ils en font partie.

…et les perdants

Ce sont peut-être les groupes xénophobes qui prennent prétexte d’une immigration désorganisée et de messages contradictoires pour fomenter la haine.

Malheureusement, les perdants sont aussi ces pays dits émergents qui voient la jeunesse et les élites impatientes quitter avec leurs avoirs et leurs diplômes pour des cieux plus cléments. Ces nations sont à la merci de l’hémisphère nord qui les saigne sans ménagement.

Lorsque Camille Laurin a convaincu René Lévesque d’adopter la loi 101, il s’agissait pour les Français du Québec de devenir les égaux des Anglais. Affirmation légitime d’une nation qui s’oublie parfois depuis. Aujourd’hui, l’enjeu linguistique semble trop défini par la peur d’une immigration invasive qui nous transformerait en… quelque chose d’autre. Pourtant, ces 40 000 ou 50 000 immigrants, dont beaucoup quitteront de leur propre chef, ne souhaitent en général que participer à ce que nous sommes. L’histoire enseigne que bloquer ces migrants aux frontières, toutes origines et tous rêves confondus, ça ne marche juste pas.