Chronique

De l’oncle Trump, de commerce et de bombes

CHRONIQUE / Kim Jong-un est un nabot dictateur nord-coréen, héritier d’un père et d’un grand-père dictateurs sous prétexte d’égalitarisme communiste, à la tête d’un État en marge du monde et peuplé de 25 millions de Coréens, dont beaucoup sont affamés. C’est le nouveau meilleur ami de Donald Trump, quelques semaines après que les deux hommes eurent commercé injures et menaces et quelques heures à peine après que le président des États-Unis eut traité avec mépris les alliés historiques de la première puissance économique et politique du monde.

Donald Trump ne passera pas à l’histoire pour sa diplomatie, à moins que ses succès ne lui vaillent un (inimaginable) Nobel et que sa doctrine ne s’impose en nouveau paradigme. Le doute est permis. L’homme est menteur compulsif au point d’institutionnaliser les «faits alternatifs».

Notoirement, les politiques protectionnistes de Donald Trump font saliver des entreprises qui ne savent plus autrement compétitionner leurs rivales étrangères. L’économie américaine est momentanément dopée. Le chômage disparaît pratiquement sauf chez les laissés pour compte habituels de la société américaine. La croissance solide entraîne celle du Canada et du Québec. Mais le consensus est clair : ça ne durera pas et Monsieur Trump est certainement un personnage à la psychologie trouble, mais il n’est pas idiot.

La ligne d’arrivée de Donald Trump sera franchie au début de novembre. Des élections de mi-mandat qui décideront si les républicains conservent ou non le contrôle du Congrès américain. Au lendemain de cette échéance, parce que sa politique économique n’est pas viable, Trump commencera à jeter du lest avant que les électeurs qui ont tourné le dos aux démocrates dans les États industriels du bassin des Grands Lacs ne réalisent que l’économie selon Trump leur coûtera cher, très cher.

Dans l’intervalle, Donald Trump joue des bras. Il est à la tête de la première puissance économique au monde et, quoique les ministres du cabinet de Justin Trudeau veuillent bien en dire dans nos propres médias, le Canada ne fait pas le poids. Donald Trump peut nous faire très mal parce que notre économie est pitoyablement dépendante de celle des USA. François-Philippe Champagne, ministre du Commerce international, besogne dur pour nous en soulager, mais il faudra du temps.

Pour le Québec, c’est pire. Sans siège à la table, sa voix n’est que faiblement entendue par l’intermédiaire du gouvernement canadien, qui lui-même a grand mal à être respecté du bougon du sud. Les ressources déployées par la ministre St-Pierre et les délégations du Québec à travers les États-Unis sont un bel effort, certainement utile, mais ce sont les moyens d’une province. Le bois québécois, les avions qui étaient québécois avant de devenir français, l’aluminium québécois et le lait québécois sont les emblèmes de notre vulnérabilité.

La réponse canadienne ne peut donc pas être seulement économique. Parce que toute la stratégie de Donald Trump, en Corée du Nord comme en Amérique du Nord, est exclusivement destinée à influencer la politique intérieure des États-Unis en vue des élections de novembre, la réponse du Canada et de ses alliés doit s’aligner en conséquence.

On a fait grand cas de la possibilité pour le Canada de cibler par ses tarifs punitifs les régions les plus vulnérables pour les républicains. C’est certainement judicieux. Toutefois, tout comme les mauvaises politiques économiques de Donald Trump auront possiblement peu d’effets négatifs à court terme, les représailles canadiennes n’en auraient peut-être pas davantage.

Dans la foulée de l’attitude minable du président américain à La Malbaie, Justin Trudeau compte sur de solides alliés internationaux, au premier chef Emmanuel Macron et Angela Merkel. L’Europe se cherche, mais porte un poids économique plus important encore que celui des USA. Pour être efficace à court terme, non seulement la cohésion du «G6» doit-elle être à toute épreuve, mais aussi s’adresser aux Américains. L’appareil média américain est assez hermétique, souvent saturé et dans plusieurs cas vendu aux intérêts de Donald Trump.

Enfin, «acheter, c’est voter», comme le disait avec sagesse Laure Waridel. Choisir des produits qui ne proviennent pas des USA ou, mieux encore, jeter notre dévolu sur des produits locaux, est un moyen qui n’ébranlera pas la présidence de Trump, mais ça créera de petits irritants. On peut douter de l’engagement citoyen envers une telle mesure.

Le gagnant…

Parce qu’il s’appuie sur la puissance d’une économie et d’une armée dont il ne peut revendiquer aucun mérite, Donald Trump est pour l’instant maître du jeu. Il instrumentalise un tyran sanguinaire à qui il fait des concessions irresponsables, sans rien obtenir en retour, et jurera à ses partisans aveuglés de promesses que c’est un exploit.

Il maintiendra l’apparence d’une ligne dure à l’encontre des partenaires commerciaux (et militaires) des États-Unis et eux surtout devront s’en justifier auprès de leurs propres électeurs. Un jour à la fois, manœuvrant à l’oreille et au pouce entre les réactions et menaces indignées de ses alliés et partenaires, il se rendra jusqu’en novembre pour affronter des démocrates sans âme et, peut-être, préserver à la fois le contrôle républicain du Sénat et de la Chambre des représentants.

Mention chaleureuse à Chrystia Freeland, qui a fait très bonne figure au cours des derniers jours alors que son premier ministre a été mis hors-jeu par le rustre d’à côté.

…et le perdant

Tout au bout de la cascade des perdants, l’Assemblée nationale du Québec bombe vainement le torse à coups de phrases creuses quant à l’incompétence de Donald Trump, condamné à financer sans contrepartie possible les industries menacées, parvenant bien peu à faire entendre sa voix à l’extérieur de son carré de sable provincial et alors que l’économie des puissances occidentales se jouait à La Malbaie, Québec tergiversait en province docile sur le placardage inutile des vitrines de Québec.

Avant les élections de mi-­mandat aux États-Unis, il y aura le scrutin très provincial de Québec le 1er octobre. Si le gouvernement du Canada, seul interlocuteur de Washington en matière de commerce, devait choisir de soutenir plutôt l’automobile et l’acier ontariens au détriment de l’aluminium et du lait du Québec, le Québec devra vivre avec le gouvernement qu’il se sera alors donné un peu à l’aveuglette.

Kim Jong-un, lui, n’ira pas en élections et ne démantèlera probablement pas son arsenal nucléaire.

Chronique

Le Québec à genoux?

CHRONIQUE / J’avais des doutes, des craintes. Cette chronique allait être inquiète, dessiner un échec, la fin d’une époque dans les relations entre la France et le Québec. Je ne suis ni journaliste ni diplomate. J’ai donc fait des appels pour valider hypothèses et intuitions. De solides pointures en relations internationales. Ce que j’ai entendu est pire que ce à quoi je me serais attendu. Des experts catastrophés : «désaveu de décennies de travail soutenu», «écrasement de la diplomatie québécoise», mais aussi «déplacement de la diplomatie de la France vers l’Asie» et «Le Québec est demandeur dans cette relation, pas la France» ou «Pour Paris, c’est en Afrique qu’est l’avenir de la Francophonie». Ajoutons, parfois, la complaisance d’un appareil média qui n’a plus les ressources pour analyser à la fois le G7, l’escale de consolation d’Emmanuel Macron à Montréal et, bien sûr, les dévastatrices manifestations annoncées…

Je me voulais enthousiasmé par la venue du président français au Québec. J’admire son aplomb face à Donald Trump, son courage dans la réforme et sa façon de s’imposer comme la voix d’une Europe qui se cherche. J’ai cet attachement sincère pour l’ancienne mère-patrie et cette France où la vie est plus belle que ce qu’un penchant pour la complainte suggère. Cette France aussi qui résiste tout juste assez au dogme néolibéral pour que l’élite financière mondialiste la réprimande. Macron est des leurs. Il y verra. Il est vrai que l’Hexagone mérite d’être secoué pour s’accrocher au peloton de tête sans y perdre son âme. C’est le défi de monsieur Macron. Pas de place pour les provincialismes sur son échiquier.

Hier, lors du point de presse où les médias français se sont emparés de Jupiter, comme ils l’appellent, le président de la République a conté ne pas avoir su quoi répondre lorsqu’interrogé sur sa relation avec le Québec : «stratégique» ou «affective»? «Pour moi, stratégique n’est pas négatif. Je n’ai pas compris.» Tout est là. Emmanuel Macron ne comprend pas le Québec. Il ne connaît pas le Québec. Personne ne s’est assuré qu’il en aille autrement. C’est tout le drame d’une présidence dont l’intérêt pour le Québec était au mieux mitigé dès le départ. Trudeau est cool. Le Canada siège à l’ONU. Sauf courtoisie, le Québec existe peu.

Ce n’est pas banal. Les relations bilatérales entre le Québec et la France ont vraiment débuté dans les années 60. Les deux grands peuples français du monde se retrouvaient après la rupture de 200 ans d’empire britannique. La relation sera de plus en plus cordiale, les chefs de gouvernement du Québec reçus et traités en France comme ceux d’une nation. D’un pays. Les sympas cousins du Québec qui causent drôle. René Lévesque qui cache sa cigarette. Bien sûr, ça irritait Ottawa, mais jusqu’à tout récemment, le Québec résistait aux assauts de la machine diplomatique canadienne.

En 2008, Nicolas Sarkozy fait très mal à cette relation en suggérant que les souverainistes s’alimentent à la «détestation» et en rompant avec le traditionnel et précieux «ni ingérence ni indifférence». «Les Canadiens sont nos amis et les Québécois, notre famille», lance-t-il. On ne choisit pas sa famille… Emmanuel Macron s’éloigne davantage du Québec. Beaucoup. Alors que Sarkozy soulignait que «sans l’identité, il n’y aurait pas de diversité», Macron embrasse le multiculturalisme postnational de Justin Trudeau et affiche une indifférence hostile aux abus infligés aux Catalans par l’Espagne.  

À Paris, en mars, dans le cadre des visites alternées, Philippe Couillard invite le président de la République à s’adresser à l’Assemblée nationale du Québec. Macron accepte. Rien n’est plus prestigieux en diplomatie que d’ouvrir le Parlement d’une nation au chef d’une autre. Puis, tout récemment, déception : le discours n’aura pas lieu. Horaire trop chargé. Voilà.

Sauf que ce jeudi, on a bien vu l’agenda de chef de l’État français : promenade parmi les touristes français dans le Vieux-Montréal plutôt que dans la capitale où il passera de toute façon le soir même, point de presse au thème vague et offrant un florilège de malaises et probables rencontres privées de ressortissants de France. Pardon? Ces activités justifient l’annulation humiliante d’un discours devant le Parlement souverain du peuple du Québec? Non, ce n’est pas pour des raisons d’horaire qu’Emmanuel Macron a annulé son discours à Québec. Pourquoi alors?

La question titille les observateurs : est-ce à la demande de Justin Trudeau, ami et allié de Macron, que ce dernier a renoncé à une activité qui aurait porté ombrage à la diplomatie canadienne? Certains affirment que oui. Pour ne pas blesser Justin, Emmanuel aurait jeté Québec et rencontré Couillard à Montréal, une friandise à l’érable au bec. Un autre protagoniste suggère plutôt qu’ayant ensuite accepté la très flatteuse invitation de Donald Trump de s’adresser au Congrès américain, les conseillers d’Emmanuel Macron l’ont convaincu qu’un exercice similaire à Québec réduirait beaucoup la portée du passage à Washington. Très vraisemblable, il faut avouer, mais ça n’excuserait rien. Enfin, il semble que Québec savait depuis longtemps que le discours était compromis, mais a gardé tout le monde dans l’ignorance. Je doute qu’on sache vraiment un jour…

En répétant que le président de la République n’est pas en visite au Québec, mais bien au Canada (!), la ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre, cautionne la nonchalance française à l’endroit du Québec, une sorte de Corse canadienne. Un peu comme le G7 pour Donald Trump. Une distraction. Tout comme l’effet ou l’intention de cette innovation de conseil des ministres conjoint France-Canada aux deux ans va refouler dans l’ombre et l’anecdote les visites alternées des chefs des États français et québécois.

Humilié, le Québec?

Le perdant…

Philippe Couillard, la ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre et — ça m’attriste — la déléguée du Québec à Paris, Lyne Beauchamp, auront permis le pire recul diplomatique de l’histoire des relations France-Québec. Ils ne s’en tireront pas si mal. Les partis à l’Assemblée nationale n’ont que faire de ces arabesques de salon et s’attardent aux vitrines placardées de la rue Saint-Jean.  

…et le gagnant

Justin Trudeau réalise un rêve de son père : ratatiner les velléités internationales du Québec. Son interlocuteur français est celui dont Pierre Trudeau aurait rêvé : pragmatique, moderne, brillant, qui passe volontiers à l’anglais pour interpeller plus large et méprise le nationalisme parce que la diversité passe par la fin des peuples. La faiblesse de Québec et le provincialisme que déroule le gouvernement actuel sous les pas d’Ottawa complètent le travail.

La diplomatie, c’est le respect par les États du monde entier. Respect. Il est douloureux de se sentir diminué par un peuple qu’on voudrait frère. Il est difficile de faire de bonnes affaires avec un partenaire qui ne nous respecte pas. Ça compte. Demandez à Justin Trudeau…

Le Québec est peut-être à genoux.

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Justin et la roulette canadienne

CHRONIQUE / L’Ouest canadien a failli replonger le pays au cœur d’une crise constitutionnelle digne de la fin mouvementée du siècle dernier. Failli, et cette fois sans même l’expertise unique du Québec en la matière. Qui, des provinces ou d’Ottawa, est patron selon la Constitution lorsqu’il s’agit de ressources naturelles et de leur transport? Pour atténuer le risque de déflagration de cette embardée, le fils de Pierre Trudeau a délié les cordons de la bourse fédérale. Pas rien qu’un peu…

Comme beaucoup de Québécois et de Canadiens l’ont souligné, pantois, nous voilà tous actionnaires d’un oléoduc devant acheminer le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers Burnaby, BC. Tout près, trop près dit-on aussi, de Vancouver sur la fragile côte du Pacifique et contre la volonté de la coalition NPD/Verts de Colombie-Britannique. 

Le transit de 300 000 barils de pétrole par jour aurait pu suffire si l’Alberta avait investi dans le raffinage domestique de ce brut si dense qu’on le dilue avec des produits très explosifs pour le transporter. On préférera acheminer le cocktail au Pacifique afin de l’exporter, et avec lui les emplois. Pour ce faire, il faut tripler la capacité de l’oléoduc.  

Ce n’est pas de gaieté de cœur que le duo Trudeau et Morneau s’est résolu à acheter le pipeline. C’est toutefois avec un entêtement qu’on nous vendra pour du leadership. L’idée d’y couler des fonds publics est dans l’air depuis un moment, et ce, au bénéfice d’une entreprise américaine utilisant tous les stratagèmes pour ne pas payer d’impôts au Canada. Même l’Alberta de Rachel Notley a envisagé la nationalisation. Bill Morneau a bien sûr réalisé que le dépit de sa suggestion initiale — verser des indemnités à Kinder Morgan — n’allait en rien régler l’acheminement du pétrole vers le Pacifique et l’Asie. De plus, il créait un précédent que le reste de l’industrie pétrolière, au premier chef Trans Canada Pipelines et bientôt le secteur minier, allait retenir pour solliciter, à la queue leu leu, de telles compensations à leur tour pour les projets déboutés.

Tant qu’à payer, achetons! Puis revendons… La moins catastrophique des catastrophes, croient-ils.

Ce n’est pas joué. Ça ne le sera d’ailleurs pas avant octobre 2019. Le PLC minimise peut-être de cette façon les dommages électoraux, mais on peut douter que l’Ouest avale la couleuvre. De plus, dans ce scénario, Kinder Morgan demeure engagée par l’actionnaire d’État pour la construction du tuyau. Il y a ainsi de raisonnables chances pour que l’entreprise se montre intéressée à racheter un jour, si possible à rabais, un oléoduc conforme à ses propres spécifications initiales.

Le risque ne tient pas à la rentabilité du projet. Il tient à l’engagement de ces milliards alors que l’initiative est contestée aux plans politique et judiciaire, créant une zone d’incertitude intolérable pour l’investisseur américain. Ce bout-là des coûts, dans tous les cas, c’est pour notre pomme.

Enfin, je nous épargne la dénonciation de l’irresponsabilité écologique flagrante et cette obstination toute canadienne pour les profits de la combustion d’hydrocarbures. Toute la planète fera les frais de notre «intérêt national». On parle de beaucoup de vies humaines. Rien que ça. Il y aurait tellement d’énergie propre à générer avec 12 milliards de dollars.

Le gagnant…

Les conservateurs bien sûr. Les Prairies veulent qu’on exploite coûte que coûte ce qu’il y a en dessous. Coûte que coûte?... Justin Trudeau a peut-être réalisé que sans un investissement massif, il se condamnait aux mêmes insuccès que son prédécesseur, pourtant voué corps et âme à l’or noir. C’est toutefois un message qu’il ne parviendra jamais à transmettre aux Canadiens. Les conservateurs y veilleront, notamment en demandant, sans y croire un seul instant, pourquoi le Canada n’a pas tout autant assuré la réalisation du projet Énergie Est. Ils n’insisteront pas. Personne ne s’aliénera ainsi le Québec et ses 78 comtés pour racoler les 32 des Maritimes.

…et le perdant

Justin Trudeau, mais ce n’est pas si clair.

Imaginez que, longtemps après le prochain scrutin bien sûr, les tribunaux donnent raison à la Colombie-Britannique… Comment le gouvernement survivra-t-il au précipice politique? Alors, oui, Justin Trudeau joue sa carrière et sa place dans les livres d’histoire. Le moins pire des scénarios promet des jours difficiles.

Le premier ministre a cependant choisi son champ de bataille. À défaut du courage d’entreprendre sérieusement la transition énergétique, le Canada a besoin des revenus du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta. Il nationalise alors un équipement jugé essentiel à la croissance des exportations d’hydrocarbures, à la diversification de ses marchés vers l’Asie et à l’obtention d’un prix jusqu’à 30 % plus élevé.  

Le gouvernement Trudeau croit ainsi accréditer sa juridiction constitutionnelle afin que les tribunaux penchent davantage en faveur d’Ottawa dans le conflit l’opposant à la Colombie-Britannique. Il apaise la grogne en Alberta et atténue la portée constitutionnelle de la secousse. Il s’expose aussi à rester pris avec un investissement pouvant atteindre les 12 à 15 milliards de dollars qu’il ne réussira à refiler à nouveau au privé que si la crise se résorbe.

Justin Trudeau joue à la roulette russe, version canadienne. La différence? Il y a peut-être plus d’une balle dans le barillet.

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Salutaires invasions barbares

CHRONIQUE / Je m’inquiète d’une campagne électorale bel et bien commencée. Elle aura contaminé la session parlementaire à Québec et prend surtout la forme d’un chapelet de candidatures égrenées plusieurs fois chacune par des chefs béats.

Les derniers jours ont pourtant offert une rafraîchissante exception. Les trois principales formations politiques ont abordé l’immigration sans que fusent des accusations de racisme, des évocations de AK-47 sous les burqas ou du droit de monter à bord de l’autobus selon le vêtement choisi. Cet exercice salutaire met en lumière ce qui distinguera les programmes respectifs du Parti libéral, de la Coalition avenir Québec et du Parti québécois.

La chute de l’Empire romain, ce n’est pas un verre qui tombe du coin de la table et vole en éclats. Le terme trompeur désigne une mutation qui dura des siècles. L’hégémonie romaine s’est sans cesse transformée tout en demeurant un puissant pôle culturel au moins jusqu’à la Renaissance. Les barbares — le mot n’est pas péjoratif alors — n’étaient pas tant des conquérants que des migrants qui ne voulaient pas tant envahir Rome que devenir eux-mêmes Romains. Bien sûr, c’est plus complexe, mais vous me voyez venir…

La plupart des migrants, entrés par le chemin Roxham un dépliant à la main, engagés dans le laborieux processus d’immigration régulière ou étudiants qu’on cherchera à retenir ensuite, ne veulent pas transformer l’Amérique, le Canada ou le Québec. Ils veulent s’y intégrer. Il y a des exceptions, mais elles ne doivent pas escamoter la règle. Parfois, par réflexe ou par vulnérabilité, ces gens se rassemblent et bientôt s’isolent au sein de communautés elles-mêmes en marge de la société. C’est beaucoup parce qu’en pratique le multiculturalisme les y invite, et l’interculturalisme — notion aux contours flous s’il en est — ne parvient pas à ce qu’ils se reconnaissent assez tôt dans des valeurs propres à la société d’accueil: égalité, diversité, langue commune, État de droit…

Pire, l’enjeu n’est pas sur le point de s’estomper, ni les bêtises racistes ou les révolutionnaires risibles à sa remorque. Population planétaire croissante, disparités économiques en hausse, partage de la richesse honteux, montée des radicalismes religieux endogènes, guerres, maladies, famines et désormais migrations climatiques, des gens voudront, par millions, améliorer leur sort et celui de leurs enfants. N’en feriez-vous pas autant?

C’est alors que s’élèvent des voix pour dénoncer l’immigration comme expédient face au manque criant de main-d’œuvre, plus ou moins qualifiée selon le cas, de la chimie de haut niveau au travail agricole captif. Mais que veulent-ils, ces gens? Un travail. Un gagne-pain, littéralement.  

Les programmes des trois principaux partis à l’Assemblée nationale sont différents, mais compatibles. Ils se rencontrent sur le désir d’intégration harmonieuse des immigrants au sein de la société québécoise. Chez la Coalition avenir Québec, il s’agit d’abord de ne garder sur le territoire que les immigrants qui s’y intégreront sur le plan des valeurs, linguistique puis économique. On peut discuter des moyens, des reculs, du refus assuré de Justin Trudeau et du défi constitutionnel, mais ce n’est pas le propos ici.  

Au Parti libéral, on aborde cette fois l’enjeu par le taux d’emploi. Le désir de faire des gorges chaudes d’un chômage bas semble avoir longtemps retardé un programme et des investissements urgents. On comprend qu’il s’agit surtout d’un apport de main-d’œuvre assorti d’espoirs de francisation et sans référence passionnée aux valeurs québécoises. Le PLQ souffre d’un déficit de crédibilité en matière d’intégration et de francisation. Il porte l’incertain bilan de l’essentiel des 15 dernières années.

Enfin, le Parti québécois se positionne entre les deux : une politique de régionalisation de l’immigration aux prétentions à la fois économique et de francisation. Ambitieuse, elle aborde tant la reconnaissance des diplômes que la bonification de la grille de points en faveur du français et des régions. On s’épargne presque la référence au nombre d’immigrants qu’il est politiquement payant de réduire, substituant un chiffre arbitraire à un autre. Enfin, on module l’exigence de connaissance préalable du français qui s’annonçait irréaliste. 

La campagne mettra en lumière des nuances. Elle les exagérera jusqu’à les défigurer. Espérons quand même qu’on évitera les excès gênants des dernières années au profit d’un comportement responsable à la fois pour les Québécois et ceux qui pourraient le devenir. Les partis sont plus près qu’on ne le pense d’un consensus et s’il est une leçon à retenir du bref gouvernement Marois, c’est qu’il vaut parfois mieux saisir la main tendue que sombrer dans l’ambition partisane.

Les gagnants…

Je me plais à croire qu’une politique d’immigration responsable et consensuelle servira d’abord et avant tout ces gens qui choisissent de faire leur vie parmi nous. Ils ne sont pas LA solution à nos enjeux économiques et démographiques. Ils en font partie.

…et les perdants

Ce sont peut-être les groupes xénophobes qui prennent prétexte d’une immigration désorganisée et de messages contradictoires pour fomenter la haine.

Malheureusement, les perdants sont aussi ces pays dits émergents qui voient la jeunesse et les élites impatientes quitter avec leurs avoirs et leurs diplômes pour des cieux plus cléments. Ces nations sont à la merci de l’hémisphère nord qui les saigne sans ménagement.

Lorsque Camille Laurin a convaincu René Lévesque d’adopter la loi 101, il s’agissait pour les Français du Québec de devenir les égaux des Anglais. Affirmation légitime d’une nation qui s’oublie parfois depuis. Aujourd’hui, l’enjeu linguistique semble trop défini par la peur d’une immigration invasive qui nous transformerait en… quelque chose d’autre. Pourtant, ces 40 000 ou 50 000 immigrants, dont beaucoup quitteront de leur propre chef, ne souhaitent en général que participer à ce que nous sommes. L’histoire enseigne que bloquer ces migrants aux frontières, toutes origines et tous rêves confondus, ça ne marche juste pas.

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Cracheurs de feu

CHRONIQUE / Aborder la semaine d’Alexandre Taillefer alors que sont en cause l’indépendance des institutions de presse, celle des journalistes et des chroniqueurs, la Loi sur l’accès à l’information, la lutte sans pitié (ni classe parfois) que se livrent des entreprises d’information et la pertinence d’interventions politiques pour à la fois soutenir financièrement et protéger législativement un appareil média mis à mal? Irrésistible.

Alexandre Taillefer n’est pas n’importe qui. Il vous le dira. Entrepreneur à succès, dragon de salon, téméraire en affaires, image savamment négligée... On refuse difficilement une subvention à Alexandre Taillefer à qui tout semble réussir. Pourtant, mettre en doute le succès de ses entreprises peut en déclencher la vindicte. Après un exhaustif et follement médiatisé tour du jardin, le «queer» politique s’est reconnu, entre tous, dans le progressisme de Philippe Couillard.

J’ai dit de l’atterrissage de Vincent Marissal chez QS qu’il s’était plutôt agi d’un écrasement. Dans le cas d’Alexandre Taillefer, le PLQ aura dû le déterrer ce mercredi pour un point de presse à peine moins manqué que la fuite calculée de lundi.

Chapelet de maladresses dont voici un florilège : 

Personne au Parti libéral n’a cru bon de vérifier le passé auprès des autres partis d’une recrue à la présidence de campagne pourtant «queer politique». 

Membre en règle du Parti québécois jusqu’en 2020, il sort la ridicule cassette de l’être… à son insu! C’est à quelqu’un qui ne regarde pas ce qu’il signe que le PLQ confie sa campagne? Bien sûr, il s’agit surtout que de brandir Taillefer comme preuve de renouveau, entrepreneur cool et enfant jusque-là chéri de l’infodivertissement. Quelqu’un de qualifié prendra la direction de la campagne. Ça presse.

Que M. Taillefer ait magasiné une adhésion politique pétrie de convictions sincères à faire pâlir Amir Khadir, on veut bien. Ce n’est pas une maladresse. Il en va autrement d’avoir fait confiance à François Legault qui s’empresse de trahir le caractère privé de la conversation. Une spécialité maison. Le chef de la CAQ nous apprend qu’entre maire de Montréal et premier ministre, le dragon se dandine.

Enfin, M. Taillefer accuse Pierre Karl Péladeau d’exercer des pressions idéologiques sur ses journalistes, chroniqueurs et autres professionnels. Si on ne provoque pas Pierre Karl Péladeau, il s’en chargera lui-même. Donnez-lui un prétexte pour activer ses pouces sur Twitter et vous en aurez pour votre argent. Le dragon a investi une phrase malheureuse chez Québecor que l’empereur a fait fructifier. À juste titre!

Lorsque Monsieur Péladeau a formulé des allégations semblables à l’encontre du groupe de presse dont vous lisez présentement une publication, je n’y écrivais pas. Je ne me suis pour autant pas privé de le lui reprocher vertement. Ce sont des professions entières — journalistes, analystes, commentateurs, chroniqueurs, titreurs, photographes… — dont l’intégrité fut mise en doute. Venant du plus influent entrepreneur média au Québec, il y avait de quoi choquer. Pourtant, lorsqu’Alexandre Taillefer commet la même bourde, lui aussi propriétaire de médias, des voix s’élèvent pour le défendre et en faire reproche… à Péladeau. Injuste et incohérent. Malaise chez les professionnels hautement qualifiés qui œuvrent à L’actualité et au Voir, dont Taillefer est toujours propriétaire. Et si, sur les ondes du 98,5, Alexandre Taillefer met en doute la probité de PKP, ce dernier est absolument dans son droit de lui répondre.

Les médias québécois ont en effet été confrontés à une lourde séquence de crises au cours des derniers mois : surveillance de journalistes par la police, protection des sources, urgence d’une aide structurée et équitable, vol systématique de leurs contenus par les Facebook et autres Google, et ainsi que leurs revenus publicitaires, déclenchant une crise qui n’est pas que québécoise, mais qui s’y vit avec une acuité toute particulière.

La manne publicitaire ainsi ratatinée, il est tentant de jalouser toute aide que l’ennemi commercial et idéologique obtiendra. L’équité est en effet une valeur à laquelle un gouvernement ne devrait jamais se soustraire. Il est aussi tentant de souhaiter la disparition corps et biens du concurrent. Un tel monopole sur les tables des Tim Hortons du Québec ne servirait ni l’information, ni la diversité, ni la démocratie.

Ajoutez au buffet une loi archaïque qui, dans le cadre de la succession d’un propriétaire de La Presse, imposa en 1967 que toute transaction ultérieure reçoive l’aval de l’Assemblée nationale du Québec. Il n’en fallait pas davantage pour que le Parti québécois pose ses exigences et que tant QS que Martine Ouellet, de passage à Québec, ne prennent carrément en otage idéologique la transaction substituant une fiducie d’utilité publique à Power Corporation comme propriétaire de La Presse. Il s’agit pourtant d’une loi antérieure à la plupart de règles qui régissent désormais les médias et d’une contrainte qu’aucune autre entreprise ne subit.

Bref, le coude média se porte haut sur la patinoire politique.

Le perdant…

Le Parti libéral de Philippe Couillard espérait faire oublier la cascade des départs alors qu’il se morfond dans un sous-sol sans précédent chez les sondeurs. Mal lui en prit. On a oublié les départs, oui. Pour pire… Le sauveur autoproclamé qui devait rafraîchir un PLQ tristounet en a fait une risée.

… et le gagnant

Pierre Moreau, bien sûr. Alexandre Taillefer, membre en règle du séparatiste PQ, s’est confié à Paul Arcand du désir de devenir premier ministre. Ça remonte à sa tendre enfance. Presque de droit divin. Sauf que le PLQ n’a pas cette mansuétude. Pierre Moreau, enfant du sérail, brillant politicien, redoutable et pugnace, voit un adversaire à la direction du Parti libéral se disqualifier lamentablement. On dit toutefois que Taillefer n’est pas le seul dragon — ou dragonne — à lorgner le fond de commerce du PLQ.

Alexandre Taillefer s’est aventuré beaucoup trop tôt, sans entourage, sans conseil, sans lettres de créance, sur une patinoire qu’il n’a pas le souffle de parcourir. Coincé, il insulte à la fois deux équipes de journalistes — la sienne et celle de Québecor — et un magnat de presse qui, lui, ne sait que trop bien cracher le feu. Pour le meilleur et pour le pire, un seul des deux dragons dort sur un trésor.

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Démocratie tourmentée

CHRONIQUE / Il n’existe pas de système où chaque électeur vote chaque fois sur chaque enjeu et adéquatement informé. Encore moins un système où chaque vote exerce un pouvoir égal sur la décision collective.

On reproche à nos institutions, issues du parlementarisme britannique, que chaque voix n’y porte pas le même poids. La composition de l’Assemblée nationale peut ne pas refléter le vote populaire au point d’exclure du pouvoir le parti ayant pourtant obtenu le plus de votes exprimés. L’exemple de 1998 est usé : le Parti québécois de Lucien Bouchard a formé un gouvernement largement majoritaire (76 sièges) avec 42,87 % du vote exprimé alors que les libéraux de Jean Charest ont dépassé les 43,5 % pour n’obtenir que 48 sièges. Cette distorsion copieusement documentée alimente généreusement la rhétorique pour une réforme du mode de scrutin.

N’oublions toutefois pas pourquoi il en est ainsi. Le parlementarisme britannique postule que l’Assemblée nationale n’est pas composée de 125 représentants de l’ensemble du Québec — qui pourraient alors être tout autant 40 que 175 puisque chacun y représenterait tout le monde —, mais bien de députés de 125 communautés distinctes qui les y délèguent.

Ainsi, Agnès Maltais ne porte pas la voix de tout le Québec et encore moins, disons, de Gatineau, mais spécifiquement celle des électeurs de la circonscription de Taschereau, dont une majorité n’a pourtant pas voté pour elle ni le Parti québécois en 2014. De même, Julie Boulet ne parle que pour les électeurs de Laviolette, dont une minorité d’entre eux lui ont confié ce mandat sans considération pour ceux de Sherbrooke ou Pointe-aux-Trembles. Bien sûr, on attend des élus une perspective plus large afin que leur contribution au processus législatif et de surveillance de l’exécutif soit pleinement pertinente. Ainsi, le député élu par une écrasante majorité dans Nelligan ne porte pas davantage de poids à l’Assemblée nationale que celui élu de justesse dans Berthier, et l’élection de 1998 est aussi légitime que celle de 2018 le sera.

On a perdu la perspective locale et régionale du rôle des élus au fil du temps et de l’implantation d’une gouvernance nationale des affaires publiques. Pourtant, il y a quelque chose d’organique dans l’appropriation par les électeurs des régions du Québec de leur député. De touchant, même. Cet attachement, nourri par un engagement sincère et de tous les instants, est au cœur de notre démocratie et il serait dommage qu’on y renonce au profit de listes centralisées et de relations sans âme. 

Ceci n’exclut pas cela. Le beurre et l’argent du beurre sont à portée : le député local redevable à ses concitoyens et un Parlement qui reflète mieux la volonté collective des électeurs de tout le territoire.

C’est ce que vise l’entente liant la Coalition avenir Québec, le Parti québécois, Québec solidaire et même le Parti vert du Québec. Historiquement, les partis au pouvoir profitent de la distorsion entre le vote exprimé et le nombre de sièges qui leur est attribué. On doit donc saluer le courage de François Legault qui maintient son appui à une loi réformant le mode de scrutin qui serait déposée au plus tard le 1er octobre 2019. À la lumière des sondages récents, la CAQ risque d’y voir son poids relatif diminué au profit du Parti québécois et de Québec solidaire surtout.

C’est le prix d’une réforme démocratique qui n’a rien de l’incantation apocalyptique de la ministre Weil. Heureusement, Alexandre Taillefer joint le progressiste PLQ! Favorable à la réforme du mode de scrutin, il saura apaiser les angoisses d’un Conseil des ministres aux abois. Le dragon aux airs de caméléon en profitera pour expliquer son adhésion au Parti québécois jusqu’en 2020 sous l’œil narquois de Pierre Moreau.

Le courage de François Legault suggère néanmoins la prudence. En effet, si la CAQ formait un gouvernement majoritaire, ce sont surtout ses élus qui libéreraient des sièges au bénéfice de la représentation proportionnelle. Tous les gouvernements qui s’y sont engagés, puis frottés, ont reculé face à des caucus intraitables. En ces jours où les Blais, Marissal et Taillefer enluminent les convictions interchangeables, les signataires de l’entente «transpartisane» n’ont pas convenu des détails de la réforme, détails où loge notoirement le Diable. Cette incertitude sera un prétexte vers la sortie de secours si François Legault choisit de faire un Justin Trudeau de lui. Malgré son engagement solennel, la réforme du mode scrutin au Canada n’était plus souhaitable puisque le très bon système actuel a produit un gouvernement libéral majoritaire. Amen.

Les adversaires d’une formule mixte soulignent qu’en réduisant la prime du meneur auquel le vote populaire confère un nombre disproportionné de sièges, on augmentera sensiblement l’occurrence des gouvernements minoritaires. En effet. Si le principe des élections à date fixe est appliqué, il n’y aura pas d’autre façon de gouverner qu’en implantant une véritable culture de collaboration au Salon bleu. C’est en soi une puissante raison pour soutenir pareille réforme. 

Le perdant…

Est-ce un perdant? Meneuse dans tous les sondages, la CAQ s’expose à une réduction de son poids à l’Assemblée nationale en 2022. François Legault pourrait aussi compromettre la réforme sous prétexte de tous ces détails que l’entente actuelle — 6 vœux pieux dont la mise en œuvre tiendra d’une gymnastique irréelle — ne règle pas. 

… et les gagnants

Sans équivoque, le Parti québécois et Québec solidaire ont tout à gagner à cette réforme. Le PQ voit se creuser un inquiétant écart entre le pourcentage de ses intentions de vote et celui des sièges qui lui seraient attribués en vertu du système actuel. Il est trop tard pour 2018 et il lutte pour ne pas devenir marginal au sein du Parlement. Sous ce nouveau régime, QS pourrait voir sa députation actuelle doubler et qui sait comment ses sympathisants réagiraient à une opportunité réelle en 2022?

La démocratie québécoise demeurera imparfaite. La parité entre les sexes, la présence d’élus issus de toutes les diversités, le recours aux référendums d’initiative populaire, l’assujettissement fréquent de la souveraine Assemblée nationale du Québec à un parlement fédéral où il est très minoritaire, la participation en repli lors des élections, tous ces facteurs affaiblissent la démocratie québécoise. Oui, mais jamais au point de renoncer à la rendre meilleure. Ainsi, les gagnants, ce sont les Québécois.

Chronique

Départs politiques: niveler par le vide

CHRONIQUE / Nicole Léger, Pierre Reid, David Heurtel, Martin Coiteux, Alexandre Cloutier, Agnès Maltais, Jacques Chagnon, Jean-Marc Fournier, François Gendron, Stéphanie Vallée, Claude Cousineau, Germain Chevarie, Ghislain Bolduc, Norbert Morin, Guy Hardy, Raymond Bernier, André Drolet, Karine Vallière, Michel Matte et Amir Khadir quittent la politique. Geoffrey Kelley jugerait avoir assez donné, de même que Rita De Santis.

Laurent Lessard réfléchit à réfléchir, Nicolas Marceau est plutôt tenté de revenir et Julie Boulet se dandine. André Spénard semble le seul élu de la CAQ à ne pas revenir le 1er octobre. Rien n’exclut que d’autres députés de l’Assemblée nationale du Québec mettent un terme à leur carrière et on doit ajouter à cette lourde liste les parlementaires ayant quitté en cours de mandat, de Pierre Karl Péladeau à Élaine Zakaïb en passant par Bernard Drainville, Sam Hamad… Enfin, trois élus libéraux s’abstiendront pour de plus sombres motifs : messieurs Sklavounos, Paradis et St-Denis. Les indépendants Claude Surprenant et Gaétan Lelièvre réfléchissent aussi. Martine Ouellet se voit ailleurs, mais avec Mme Ouellet, on ne sait jamais. 

De nombreux et légitimes motifs font renoncer à la vie politique : une carrière longue et bien remplie, le constat de n’être pas «fait pour ça», la famille qui en souffre, la santé ou des «raisons personnelles»… Certainement véridiques, ces motifs camouflent souvent autre chose : défaite appréhendée, manque d’appétit pour l’Opposition, incertaine fonction ministérielle actuelle ou convoitée, relation tendue avec la direction du parti ou orientations politiques.

Ho! J’allais oublier : le pouvoir.

Ho! J’allais oublier (bis) : l’argent. Désormais, un-e élu-e qui quitte en cours de mandat renonce à son allocation de transition. Dans la plupart des cas mentionnés, il s’agit de bien davantage que 100 000 $.

Imaginez perdre à la fois le pouvoir et l’argent!

Toutes les formations politiques ont demandé à leurs élus de laisser savoir dès 2017 s’ils allaient être candidats en 2018. La vague brouillonne de départs au Parti québécois a étonné en tout début d’année. Déjà à ce moment, les chances de Jean-François Lisée d’être premier ministre en octobre apparaissaient minces. Le pouvoir ne semble pas en cause. On peut en dire autant pour M. Khadir.

La déferlante libérale est plus suspecte. Voilà une opération encore plus mal menée qu’elle l’a été au Parti québécois. Spéculation, confusion et supplice de la goutte. Que s’est-il passé entretemps entre 2017 et le printemps? Les sondages ont obstinément enraciné une avance de la CAQ dont on se demande maintenant, sous réserve des cinq mois à venir, s’ils formeront un gouvernement majoritaire ou minoritaire. 

Plus étrange encore, cette débandade se produit beaucoup dans des «comtés sûrs» : Taschereau est le seul comté péquiste à moins de centaines de kilomètres de la capitale nationale et le garder ne sera pas une mince affaire. Cependant, Pointe-aux-Trembles, Bertrand, Lac-Saint-Jean et Abitibi-Ouest font tous figure de bastions péquistes. Occasion précieuse de renouvellement moins claire pour Vachon tant le 450 sent l’appel des Coalisés.

Le PLQ surtout voit se libérer d’excellentes circonscriptions : Saint-Laurent, Westmount-St-Louis, Nelligan ou Viau sont des stationnements garantis pour des candidatures qui ne veulent pas se frotter à une campagne risquée. Rappelons le coup fumant de Philippe Couillard en 2014 : trois recrues, Martin Coiteux, Carlos Leitão et Jacques Daoust, ont formé un crédible trio économique qui pèsera lourd le 7 avril. Une de ces circonscriptions accueillera Hélène David, rendue orpheline par la réforme de la carte électorale, et une autre Marwa Rizqy.

Bardassée à la commission Charbonneau, boudée par le premier ministre, confrontée à la pas-sympathique Sonia Lebel dans sa propre région (mais pas dans Laviolette où se situe pourtant le fameux chalet) et peut-être à celle de son propre frère… pour la CAQ, les hésitations de Mme Boulet pourraient coûter cher aux libéraux. Philippe Couillard s’est fait forcer la main pour écarter l’inoffensif Pierre Giguère de la circonscription fusionnée, mais Julie Boulet juge ne rien lui devoir. Si elle rentre dans ses terres, Laviolette prendra acte de ce mauvais feuilleton.

Les gagnants...

La CAQ de François Legault roucoule. Ils gagnent déjà largement la course aux candidatures de prestige, ils garderont le seul siège qu’un des leurs libère, mais plusieurs des comtés abandonnés pourraient bien tomber dans la main tendue.

… et les perdants

On a fait grand cas des départs au sein du PQ en début d’année. La façon semble davantage en cause que les motifs, 20 % du caucus ne sera pas sur les rangs. Pourtant, à un plus mauvais moment encore, en rangs plus désordonnés encore, et mettant en doute l’ascendant de Philippe Couillard sur ses troupes, c’est plus de 25 % des candidatures d’un parti au pouvoir qui n’y seront pas. Peut-être le tiers des ministres!

Le renouvellement des détenteurs de charges publiques est une bonne chose en soi. Le nombre est cependant troublant cette fois-ci. Les partis n’ont qu’eux-mêmes à blâmer. Le mépris du bien commun, la joute à courte vue, l’injure et l’imprudence avec les faits et la vérité, des attentes malsaines au détriment d’une qualité de vie qui servirait au contraire la qualité de la prestation, tout ça est aussi en cause.

Plus du quart des élu-e-s de 2014 ne seront pas candidats en 2018. On discernerait encore l’incroyable privilège de servir le Québec si la politique était moins méchante.

Chronique

Le Bloc veut vivre!

CHRONIQUE / D’abord, une mise au point : il y a bientôt deux ans, j’ai été sollicité pour m’intéresser à la direction du Bloc québécois. J’ai refusé. Je n’ai pas changé d’idée depuis.

Le Bloc québécois n’appartient qu’à ses membres et s’ils doutent encore de l’urgence de se ressaisir, le dernier sondage Mainstreet sonne le réveil. Ou le glas. À quelques jours d’un Conseil général qui déterminera l’avenir du parti des Bouchard, Duceppe, Kotto, St-Hilaire, puis bien d’autres avant les Beaulieu, Fortin, Thériault et Ouellet, le Bloc québécois semble avoir écœuré ses électeurs au point de flirter avec le seuil mortel des 10 %.

Tout le monde sait ce qui se trame en vue de la collision de dimanche. Lorsque plus de 40 organisations de comtés d’un parti dissipé jusqu’à l’éclatement multiplient les rencontres, il suffit de quelques minutes aux journalistes pour en connaître le détail. Ainsi, Mario Beaulieu a d’abord mené puis cédé aux membres et militants la coordination de la fronde. Elle se veut incisive et décisive afin de terminer le déjà longuet passage à temps partiel de Martine Ouellet à la direction du parti. 

Ce sera un moment douloureux au terme de semaines tendues et d’une année irrespirable pour Mario Beaulieu et ses adversaires de l’intérieur. Dévoué à la langue française et l’indépendance, monsieur Beaulieu réservait le sceptre du Bloc à Martine Ouellet avant qu’elle n’y ait songé elle-même. Toutefois, on ne devient pas passionaria et présidente de la République à Ottawa. Martine Ouellet a encore beaucoup à offrir aux idées qu’elle porte, mais elle est allée au mauvais endroit, au mauvais moment : c’est le Parti québécois qu’elle voulait à sa botte. 

Remarquable organisateur, à l’aise dans les officines d’un parti politique comme un siffleux dans ses tunnels, aussi charmant en petit groupe que parfois maladroit devant une caméra ou une foule, Beaulieu a aussi le courage des sacrifices. En 2015, anxieux de sauver l’élection, Mario Beaulieu avait pas mal tordu les règles du parti pour ramener Gilles Duceppe à sa tête. Il doit de nouveau piétiner sa fierté et son cœur pour en expulser sa propre créature. Ceux qui souhaitent le départ de Mario Beaulieu aussi devraient y regarder deux fois. Les épreuves ont façonné un homme d’une maturité différente et salutaire qui, pour l’instant, peine à rallier les jeunes Barsalou-Duval et Gill à sa triste croisade. Nul ne doute que le moment venu, ils s’en remettront à la démocratie militante. Leur loyauté n’est pas un défaut.

Est-ce que la mutinerie hyper organisée — sélection du président, séquestration de l’ordre du jour, séquence de propositions ligotant une cheffe obstinée et peut-être même discipline — aura raison d’une politicienne singulière qui ne craint ni l’humiliation ni l’immolation? Rien n’est moins sûr. Pour l’instant.

C’est peut-être ça, le pari de Martine Ouellet. Chaque jour accrédite la simple et terrible intuition du groupe des sept démissionnaires : le Bloc, c’est fini. Selon eux, Martine Ouellet préférera carboniser le Bloc québécois sur son propre bûcher que de le laisser respirer sans elle. Et au diable l’indépendance! Il se peut donc que Mme Ouellet invoque le règlement pour ne quitter son siège que par un vote de confiance qu’elle perdra lors d’un congrès général en bonne et due forme. Le prochain peut être devancé, exercice laborieux, mais il n’est encore prévu pour juin 2019. Le Bloc sera déjà mort.

Les Sept se sont montrés responsables. Flegmatiques, même. Bien sûr, on y caresse la chimère d’un nouveau parti, mais les Sept sont tout… sauf un bloc. Entre ceux qui veulent livrer le travail parlementaire dont les électeurs leur ont confié le mandat — défendre le Québec et sa souveraineté — et ceux qui espèrent le départ de Martine Ouellet pour courir au chevet de leur parti original, le silence a prévalu. Non sans démangeaisons. Ils auront ainsi évité de passer du statut de victimes à celui d’agresseurs. Ne vous attendez pas à ce qu’ils soient très patients à compter de ce dimanche, mais dans l’intervalle, on a vu de solides interventions à la Chambre des Communes des Rhéal Fortin, Luc Thériault et autre rebelles inquiets. Une collaboration entre les morceaux du Bloc québécois et le Parti québécois sur le tellurique dossier des migrants, et on y aurait presque cru.

Les gagnants…

Ce sont les Conservateurs d’Andrew Scheer. Si on imagine mal davantage d’électeurs souverainistes succomber à la puberté politique du beau Trudeau, on les voit bien renouer avec le parti du Beau risque. Alain Rayes est le véritable meneur des Conservateurs au Québec et il y accomplit un travail très impressionnant.

… et les perdants

Ragaillardis par les Hivon et Aussant, les péquistes de Jean-François Lisée se croyaient en remontée suite à quelques bons coups et une pause de ces gaffes dont il a le secret (la clôture n’en est pas une). Les sondages ne l’ont pas révélée, cette embellie. Parmi les causes, beaucoup n’hésitent pas à mentionner que le Bloc de leur collègue mal-aimée les immobilise comme une ancre. Ils sont plusieurs à souhaiter qu’il coule corps et biens.

Pourtant, les cowboys Conservateurs sont encore confinés à l’est du ranch de la CAQ, le règne de Jagmeet Singh est escompté aux pertes par le NPD qui n’a pas les moyens d’une autre course et Justin Trudeau a presque tout perdu de son éclat et de sa crédibilité, sauf ce mignon petit accent qu’on aime tant. Dans ce contexte, lorsque 40 comtés d’un parti engendré par le PQ parviennent à une stratégie et un message commun, il y a là un espoir que personne n’attendait plus : le Bloc québécois veut encore vivre.

Chronique

99 nuances d’autodétermination

CHRONIQUE / Ce jeudi, l’Honorable juge Claude Dallaire brisait un mythe : la prose juridique peut être distrayante. Près de 100 pages colorent une cause cruciale pour l’avenir du Québec avec clarté, vulgarisées comme si le Juge s’était attendu à être lu par des profanes, émaillées d’images croquantes et d’humour. Sans verser dans le conte pour enfants, Claude Dallaire n’égare pas son lecteur en exaltant sa propre sagesse.

Le 30 octobre 1995, le OUI, piloté par Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, perd d’un cheveu un référendum sur la souveraineté du Québec. Le Canada a peur. On ne l’y reprendra plus. Chaque premier ministre a son exécuteur de basses besognes. Jean Chrétien fut celui de Pierre Trudeau en 1981, Stéphane Dion allait être celui de Jean Chrétien suite au référendum de 1995.

L’exercice consisterait à imposer, au nom de la Constitution du Canada (à laquelle le Québec n’a pas adhéré 36 ans après son imposition), un cadre légal qui confie pratiquement à Ottawa les clés de l’autodétermination du Québec. Un outil de répression comparable à ce dont se revendique aujourd’hui l’Espagne de Rajoy à l’encontre du peuple de Catalogne.

Afin de se doter d’assises légales solides, Stéphane Dion pose à la Cour suprême du Canada une série de questions qui, espérait-il, allaient lui conférer une position de droit à toute épreuve contre toute future velléité de sécession. La plus haute Cour du Canada déposera au contraire en 1998 un avis étoffé qui fera plutôt l’affaire des souverainistes. La sécession est possible, n’est pas prévue au cadre constitutionnel canadien, mais ne peut être exclue pour autant à la condition toutefois que le résultat en soit clair et qu’il y ait négociation difficile, certes, mais de bonne foi entre les parties.

En décembre 2000, le gouvernement Chrétien fait donc adopter par la Chambre des Communes la Loi sur la Clarté qui lui réserve la juridiction quant à ce que sera une question claire, avant ou même après l’exercice, et laissant en suspens le pourcentage de vote qu’Ottawa jugera requis le cas échéant.

L’Assemblée nationale se dresse contre cette agression de sa souveraineté institutionnelle et le ministre Joseph Facal y va de sa propre loi. Elle affirme le droit à l’autodétermination du peuple québécois et les règles consensuelles qui l’encadrent en démocratie, dont bien sûr celle de la majorité simple, 50 % + 1 vote. Sitôt déposée, sitôt contestée devant les tribunaux à l’initiative du chef du Equality Party, Keith Henderson.

Le Procureur général du Québec défend la loi québécoise, intervient ensuite le Procureur général du Canada puis plus récemment la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et son bouillant président, Maxime Laporte. Plus de 15 ans de rebondissements et d’attente. Voilà le jugement!

Le juge Claude Dallaire valide la constitutionnalité de la Loi 99. Ce constat doit être nuancé par deux réserves : on s’attend à ce que le jugement soit porté en appel puis se rende à la Cour suprême du Canada. Patience. Aussi, le juge Dallaire semble avoir cautionné les représentations hybrides des procureurs du Québec et du Canada davantage que celle de la SSJBM : la Loi 99 est plutôt un symbole qu’un acte législatif portant conséquence ou créant un «nouveau Droit». 

Ainsi, le droit à l’autodétermination du Québec et son exercice demeureraient assujettis à la Constitution canadienne et ne s’exerceraient qu’à l’intérieur du territoire, des institutions et des juridictions du Québec en vertu de cette même Constitution. Entre les clôtures d’un enclos qu’on lui a imposé, le Québec est libre. La SSJBM et son président ont fait œuvre très utile en voulant garantir une portée politique et constitutionnelle trébuchante et sonnante au jugement Dallaire. Le Juge semble au contraire cautionner la Loi 99 parce qu’il la considère bien inoffensive.

Chaque peuple qui se reconnaît tel — et même si personne ne semble convenir d’une définition — jouit du droit à l’autodétermination, d’une forme naturelle et inhérente de souveraineté. Ce droit, cette souveraineté n’ont aucun sens si un pouvoir extérieur peut en restreindre la portée. C’est même farfelu.

De même, les lois sont votées par les parlements puis appliquées par un système judiciaire au sommet duquel siègent les juges. Les juges et les tribunaux ne sont pas les patrons des parlements élus. Ils en sont les instruments. Bien sûr, il convient de respecter la règle de droit, mais la règle de droit ne saurait soumettre un peuple à l’autorité d’un autre.

Tous les peuples sont souverains. Il leur revient, librement, de choisir la part de cette souveraineté qu’ils exerceront de façon indépendante et ce qu’ils en partageront de façon librement consentie avec des partenaires de leur choix. C’est ce droit qu’on refuse aux Catalans, aux Kurdes, aux Tibétains, entre autres, et que l’Écosse et le Québec ont décidé de largement céder aux institutions issues de la conquête par les armes britanniques il y a bien, bien longtemps.

Il n’y a pas que des souverainistes au Québec. Le droit à l’autodétermination porte celui de l’indépendance politique, mais aussi le droit de ne pas s’en prévaloir. Cette abstention ne l’éteint pas pour autant et le peuple pourra toujours et tant qu’il le voudra y revenir en vertu de règles claires et largement reconnues.

LES PERDANTS…

Porteurs d’une vision répressive de la démocratie, du droit à l’autodétermination des peuples et de l’instrumentalisation des parlements, Messieurs Trudeau père, Chrétien et Dion sont les perdants momentanés de cette saga juridique.

… LES GAGNANTS

Évidemment, on permettra de prétendre que ce sont les Québécois, toutes préférences confondues, qui y gagnent sans toutefois passer sous silence le rôle prépondérant de Joseph Facal et Maxime Laporte.

Tant qu’une convention internationale n’aura pas disposé les jalons de ce qu’est un peuple, de ses droits inhérents et de la façon de les exercer pour en assurer la reconnaissance, la Loi 99 devra être défendue bec et ongles pour les Québécois certainement, mais aussi pour tous les peuples soucieux de perpétuer leurs droits.

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Justin et les indulgences

CHRONIQUE / Au cours des prochaines heures, le premier ministre du Canada offrira quelques pas de danse diplomatiques au regard narquois de ses collègues des Amériques. Chacun connaît les secousses intérieures que le «poster boy» canadien affronte. En l’absence de Donald Trump et en présence du président mexicain Pena Nieto en toute fin de mandat, le Sommet des Amériques de Lima, ça sera pas le Pérou.

«Canada is back!». C’était avant la tempête parfaite qui mit au pouvoir en Colombie-Britannique un gouvernement coalisé qui se rompra si le premier ministre John Horgan recule d’un seul litre dans son rejet net de l’oléoduc Trans Mountain de la société américaine Kinder Morgan. Ses alliés sont les Verts, mais on peut croire que les Libéraux de la Colombie-Britannique ne jalousent pas trop le pouvoir dans l’immédiat.

Coincé entre l’Alberta où le PLC ne détient que trois sièges et qui exige qu’on achemine son pétrole au Pacifique, et la Colombie-Britannique où il a peu d’espoir de sauver les 18 élus de son parti, Justin Trudeau brandit la carte héritée de son père : «Le patron, c’est moi!» ou, si vous préférez, «Just watch me!».

Justin Trudeau n’est pas Pierre. Même pour le swag, le jeune Trudeau fait pâle figure face au souvenir de son père. Ce n’est pas faute d’essayer, mais Justin ne maîtrise ni l’art du col ouvert et manches roulées qui fit les beaux jours de Barack Obama ni celui de la fleur à la boutonnière et du pas de danse impromptu de Pierre Trudeau. Alors, imaginez pour le leadership!...  Dans l’espoir de compenser, Justin Trudeau a investi dans les costumes… et les indulgences.

En droit canonique, l’indulgence est la rémission d’un péché par un geste de générosité ou de pénitence. Dans l’usage, le bon don dans la bonne main fait miracle, même à crédit. En environnement, Justin Trudeau a tenté le coup : aires marines (presque) protégées, taxation du carbone, protection de passages sensibles pour les baleines dans l’Estuaire du Saint-Laurent... Son péché? Surpasser Stephen Harper pour commettre le Canada au profit du pétrole albertain.  

Le pétrole et le gaz albertains, largement non conventionnels et extraits par fracturation ou traitement des sables bitumineux, représentent 40 % des émissions de GES du Canada pour environ 12 % de sa population. Le Québec, environ 23 % de la population pour 8 % des émissions. Chaque Albertain pèse près de dix fois un Québécois en termes de climat. Les collègues des Amériques de Justin Trudeau ne manqueront pas de lui rappeler que les réserves canadiennes d’or noir plombent gravement les chances de la planète de traverser le siècle indemne.

Qu’à cela ne tienne! Le premier ministre rentrera dès ce dimanche du Pérou pour contenir un affrontement qui désormais dépasse largement le conflit économie/écologie. À qui la faute? Justin Trudeau se revendique de la Constitution canadienne afin d’imposer sa volonté à la rebelle Colombie-Britannique. L’intérêt national et peut-être même la sécurité nationale sont en jeu! S’il le faut, il y commettra l’argent des familles de tout le Canada. La crise devient alors constitutionnelle. Venant du Québec, banal, on n’en ferait pas de cas. Initiée par une guerre commerciale entre deux provinces canadiennes toutes propres, c’est autre chose.

LES PERDANTS…

Justin Trudeau et le Parti libéral du Canada y risquent non seulement leurs sièges de l’Ouest, mais la probable élection des conservateurs de Doug Ford en Ontario et celle, possible, de la CAQ au Québec, alors que les Maritimes se sentent ignorées par le PCC, tout ça augure que des lampions, ça ne le fera pas.

Le ciel a quand même accueilli ses indulgences. S’il est un parti qui aurait pu capitaliser sur le fédéralisme autoritaire dont Justin Trudeau a hérité et sa volonté de nous faire tous payer pour soutenir le pétrole albertain, c’est le Bloc québécois. Tant que sa chef n’aura pas fini de se consumer en une sainte immolation, ce parti ne pourra saisir une formidable opportunité de se reconstruire sur les échecs du NPD de 2011 et du PLC de 2015 pour porter à nouveau les intérêts du Québec. Oh. J’allais oublier : et promouvoir l’indépendance. Amen.

…ET LES GAGNANTS

Il en faudra davantage pour qu’éclate le Canada, mais à force de vouloir plaire à des Albertains qui ne le recevront jamais comme un des leurs, Justin le Torontois dilapide en vain ses indulgences environnementales. Crise il y a, et les conservateurs d’Andrew Scheer, une fois les petites trahisons de Maxime Bernier dûment expiées, appelleront de leurs prières la Grande messe électorale.