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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Anne-Renée, Annie, Véronique, Marie-Xavier, Kasandra, Raphaëlle, Samantha, Justine
Anne-Renée, Annie, Véronique, Marie-Xavier, Kasandra, Raphaëlle, Samantha, Justine

Volume 1, numéro 1

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CHRONIQUE / C’était à peu près un mois après la rentrée, les huit élèves de la classe de Lissia m’ont envoyé une lettre pour m’inviter à aller leur parler de journalisme, surtout de comment on fait un journal.

Je n’ai pas hésité une seconde.

La classe a un nom spécial, elle s’appelle «Je prends ma place», les élèves doivent apprendre à la prendre parce qu’on n’a pas l’habitude de la leur donner. Elles ont tous des handicaps physiques, toutes en fauteuils roulants, certaines avec des difficultés d’élocution. L’objectif premier de Lissia est de travailler avec elles l’insertion sociale. 

Peu importe ce qu’elles veulent faire dans la vie, elles devront travailler mille fois plus fort que le bipède moyen.

Ne serait-ce qu’aller à l’épicerie.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, j’avais un peu la chienne, mais elles savaient ce qu’elles attendaient de moi. Elles avaient préparé des questions, voulaient tout savoir sur le métier, les trucs pour écrire un texte, pour choisir les sujets. Lissia m’avait prévenue, les élèves «sont très ouverts et curieux!»

On a jasé ensemble pendant une heure, je suis partie en espérant leur avoir été un peu utile pour leur projet.

Et puis mardi, est arrivé dans ma boîte de courriels un message, c’était Lissia qui m’envoyait une «copie» de leur journal. Les élèves l’ont baptisé Tous en action, elles ont mis un logo coloré avec plein de mots dedans, par exemple «motivation», «volonté d’avancer», «bagage de vie», «projection vers l’avenir».

Ce ne sont pas des mots en l’air.

Les huit rédactrices se présentent, il y a Raphaëlle qui a «un grand sens de l’humour», Justine qui «aime donner du temps pour les causes qui lui tiennent à cœur», Samantha qui est «espiègle et coquette», Véronique qui est «très sociable», Marie-Xavier qui «aime beaucoup apprendre, découvrir et explorer», Annie qui «aime la mode et faire ses petites choses tranquilles», Anne-Renée qui «s’intéresse aux personnes sourds» et Kasandra, «curieuse de nature».

Je tenais à vous les présenter, parce que ce sont de jeunes femmes pétillantes, pas «juste» des handicapées qui ont fait un journal.

Et dans ce journal, elles parlent d’elles, de ce qui les intéresse, ce qui les touche. Marie-Xavier a parlé de sa passion pour la musique, Samantha y est allée avec des «desserts pour se réchauffer le cœur», Anne-Renée a écrit sur la surdité, Annie sur les chiens Mira, Justine a raconté l’histoire de Sandra Lambert qui a fondé Laura Lémerveil, un organisme pour les enfants handicapés.

Je n’avais jamais entendu parler de «toile à diamants» avant de lire le texte de Kasandra, c’est sa marraine de parrainage civique qui lui a fait découvrir ça il y a trois ans. Si j’ai bien compris, c’est un peu le principe de la peinture à numéros, mais avec de petits «diamants» colorés qu’il faut coller au bon endroit. 

Ce qui peut paraître comme un banal passe-temps a littéralement changé la vie de Kasandra. «J’ai découvert une nouvelle passion, qui m’a procuré beaucoup de plaisir, car je peux la faire seule. Cela m’apporte une patience, une concentration et une paix intérieure que je n’aurais jamais pu imaginer.»

C’est précieux pour elle, faire quelque chose toute seule.

Véronique, elle, a écrit sur l’acceptation. On aurait pu penser qu’elle allait écrire sur l’acceptation des autres, sur ce qu’elle voit parfois dans les regards qui sont posés sur elle, ou pire, ceux qui se détournent. Le texte de Véronique s’intitule «s’accepter comme on est» parce que ça ne va pas de soi quand on est clouée à un fauteuil roulant. «Même si j’ai moi-même encore de la difficulté à l’accepter, j’essaie de me dire qu’il faut que je vive avec cette situation, car cela fait partie de ma vie. Bien que je ne puisse pas l’oublier, j’essaie d’en faire une véritable force.»

Et elle y arrive. «Dans mon cas, je ne peux pratiquement pas bouger. Pour vivre une vie ordinaire malgré tout, je n’ai pas eu le choix de développer mes capacités intellectuelles. Puisque je ne peux pas écrire autrement que sur un ordinateur, j’ai appris à retenir les choses et aujourd’hui, j’ai une mémoire redoutable, peut-être même meilleure que certaines personnes.»

Véronique parle d’elle, mais elle s’adresse d’abord à ceux qui ont de la misère à voir du beau dans tout ça, qui ne voient que ce qu’ils ne peuvent pas faire. «En parlant de moi, de mon vécu, de ce que je ressens, j’espère vous avoir inspirés et aidés à trouver des solutions pour mieux vivre avec votre handicap et être heureux.»

J’ai déjà hâte au deuxième numéro.