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Frédérick Lavoie
Le Quotidien
Frédérick Lavoie
Des gens sont la file, près d’une station de métro, à New Delhi, en Inde, pour passer le test de la COVID-19.
Des gens sont la file, près d’une station de métro, à New Delhi, en Inde, pour passer le test de la COVID-19.

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CHRONIQUE / J’ai passé les huit premiers mois de la pandémie au Québec. Je suis en Inde depuis à peu près la même durée. On pourrait croire qu’il est plus aisé de traverser un grand bouleversement du genre, à la fois planétaire et profondément intime pour chacun et chacune d’entre nous, dans un pays dit développé, ordonné et riche plutôt que dans un autre en développement, et perçu comme chaotique et pauvre. Je n’arrive toutefois pas à être aussi catégorique. L’arithmétique de l’expérience humaine ne saurait se réduire à des colonnes de chiffres et à de simples indices de performance.

Parlons tout de même de statistiques pour commencer, car elles sont souvent nos premiers repères pour tenter de comprendre une situation. Le problème avec celles en provenance de l’Inde, c’est qu’elles impressionnent facilement de par leur apparente démesure. Le 21 juin, par exemple, l’Inde a vacciné en une seule journée 8,6 millions de personnes, soit l’équivalent de la population entière du Québec. Il ne s’agit par contre que de 0,6% de sa propre population. Pour l’instant, seulement 22% des Indiens et Indiennes ont reçu au moins une dose d’un vaccin contre la COVID-19, alors que c’est le cas de 72% des Québécois et Québécoises.

Les chiffres peuvent aussi être trompeurs et manipulables à souhait lorsqu’ils sont incomplets. Pour démontrer la tragédie qu’est la pandémie en Inde, on cite allégrement les statistiques sur le nombre de décès. Depuis mars 2020, on en a dénombré 400 000 liés à la COVID-19.

Sur les réseaux sociaux, dans les commentaires aux articles de la presse québécoise, j’ai vu plusieurs internautes souligner que, toutes proportions gardées, l’Inde s’en sortait beaucoup mieux que le Canada. En effet, selon les données disponibles, la COVID-19 aurait coûté la vie à sept Canadiens sur 10 000, mais à seulement trois Indiens sur 10 000. Pour appuyer leur frustration face aux mesures sanitaires et aux stratégies gouvernementales, certains en concluaient donc que même un pays «pauvre» comme l’Inde arrivait à mieux gérer la pandémie que les autorités canadiennes et québécoises.

Or, pendant ce temps, des journalistes indiens s’évertuaient à démontrer comment les bilans réels de décès et de nouveaux cas étaient plusieurs fois supérieurs à ceux publiés par voie officielle. Ces écarts étaient en partie dus à la volonté de gouvernements régionaux de cacher l’ampleur de la crise, mais aussi au fait que même en temps normal, une grande proportion des décès, surtout ceux survenant en milieu rural, ne sont jamais rapportés aux autorités et ne sont donc jamais inclus dans les statistiques, peu importe leur cause.

Dans ce «festival d’incertitudes» — comme le penseur français Edgar Morin a joliment baptisé cette terrible pandémie —, on cherche constamment à donner une cohérence à un réel plus flou que jamais. De par leur caractère malléable, les statistiques se révèlent une bouée confortable sur laquelle appuyer nos pires craintes comme nos plus grands espoirs. Si elles ont leur importance et leur valeur, elles peuvent aussi facilement nous conforter dans de fausses croyances et dans nos illusions.

Risquer la vie

Voilà pour les chiffres. Plongeons maintenant dans l’expérience humaine. Dans ce cas-ci, dans mon expérience humaine de la pandémie.

Au Québec, en tant que travailleur autonome, j’ai bénéficié des largesses gouvernementales pour survivre financièrement à la crise. Si j’y avais attrapé la COVID, j’aurais pu compter sur un système de santé universel, défaillant sur plusieurs aspects, mais quand même assez fonctionnel pour faire face à une pandémie et sauver celles et ceux qui pouvaient l’être. Ce pacte social venait toutefois avec une contrepartie : je devais respecter à la lettre les règles sanitaires, sous peine d’amendes salées et, pire encore, d’apparaître comme un mauvais citoyen, un citoyen ingrat, non solidaire de la cause commune. Pour dire autrement, on assurait ma survie, mais on me demandait de suspendre ma vie pour que je ne meure pas et que je ne tue personne.

La plupart de ces restrictions à mes droits et libertés trouvaient justification dans la situation sanitaire du moment. D’autres semblaient plus discutables d’un point de vue épidémiologique. Il ne fait toutefois pas de doute que l’objectif premier des autorités était d’enrayer la propagation du virus et non d’instaurer des mesures liberticides par simple plaisir cruel.

Néanmoins, une impression demeurait en moi d’être enfermé dans une cage dorée, celle qu’offre une société si bien organisée et aux institutions si fonctionnelles qu’il apparaît indécent de même imaginer enfreindre ses règles; une société où on peut s’assurer contre pratiquement tous les risques imaginables en apposant sa signature au bas d’un contrat.

Dans ce contexte, je cherchais une place pour la vie, dans tout ce qu’elle a d’incontrôlable face à l’inéluctabilité de la mort, et je n’en trouvais pas ou peu. La question qui me taraudait était la suivante : comment pourrait-on, au milieu de cette pandémie, risquer la vie tout en risquant le moins possible notre vie et celle des autres? Comment empêcher que la recherche du risque zéro ne tue à petit feu la vie même qu’elle essaie de protéger?

Je me suis mis à imaginer une espèce de «consentement au risque» auquel des individus pourraient souscrire en petit groupe pour briser l’isolement. Non pas comme une forme de délinquance, mais au contraire, de responsabilisation sociale. Au lieu de suivre aveuglément des règles, chacun serait forcé de se demander comment il peut trouver un équilibre entre la lutte contre la pandémie et sa santé mentale, entre ses pulsions de vie et le bien commun.

Dans un même élan de pensée, je savais toutefois pertinemment que je rêvais en couleurs. Comme d’autres utopies, celle d’une société où l’on s’attendrait des citoyens et citoyennes qu’ils maintiennent une telle autodiscipline risquait surtout de mener à la catastrophe.

Quand je suis arrivé en Inde en décembre, la pandémie avait déjà épuisé la discipline de ses habitants depuis longtemps. Puisque les aides gouvernementales étaient à peu près inexistantes pour celles et ceux que les mesures sanitaires mettaient au chômage à chaque nouveau resserrement, on ne pouvait s’attendre de leur part à un respect sans faille des règles.

Cette cassure dans le pacte social créait un espace dangereux. Un espace de liberté, d’insouciance, idéal pour la propagation d’un virus, mais qui se révélait aussi un espace de vie, où l’on se donne le droit égoïste de se rassembler en famille et entre amis, de s’aimer, de vivre ensemble, advienne que pourra.

Cet espace m’a offert des moments magnifiques avec ma nièce et les autres gens qui me sont chers. Des moments pratiquement impensables si j’avais été au Québec au même moment, car j’aurais forcément choisi de suivre les consignes de peur des conséquences.

Or, ce même espace de liberté m’a aussi fait contracter la COVID-19. Et surtout, il a failli coûter la vie à mes beaux-parents.

Ne cherchez pas de morale à cette chronique. Comme la vie en temps de pandémie, elle ne connaît aucune solution miracle à ses dilemmes.