«Le robot c'est l'avenir! Grâce à lui, fini le roulement de personnel! Il change les couches sans rechigner. Il ne s'impatiente pas quand M. Leclerc éparpille sa boîte de 1500 pilules sur le plancher. Ni même lorsque Mme Bilodeau demande à toutes les deux minutes si son mari a pêché un maskinongé pour le souper.»

Vivre dans un CHSLD, en 2067

CHRONIQUE / En franchissant le seuil, je suis ému. Je vais vivre au CHSLD de l'Aidant artificiel, le premier établissement de soins entièrement robotisé du Québec. Un projet-pilote, mais sans pilote.
À l'entrée, le robot-directeur m'accueille avec un discours plus jovialiste que celui d'un entraineur des Canadiens, avant le début de la saison. «Le robot c'est l'avenir! Grâce à lui, fini le roulement de personnel! Il change les couches sans rechigner. Il ne s'impatiente pas quand M. Leclerc éparpille sa boîte de 1500 pilules sur le plancher. Ni même lorsque Mme Bilodeau demande à toutes les deux minutes si son mari a pêché un maskinongé pour le souper.»
«Comme l'écrit notre fougueux ministre de la Santé, Gaétan Barrette, 111 ans, dans le préambule de sa toute dernière réforme de la Santé : «Le côté inhumain du robot est prometteur. Quel dommage que nos bénéficiaires ne soient pas des machines! C'est un idéal à atteindre.»
Pendant que le robot-directeur continue à pousser des Oh! et des Ah!, je file discrètement vers ma chambre. Sur le chemin, je fais connaissance avec M. Sansfaçon. «Au début, on avait des robots qui éprouvaient des sentiments, m'explique-t-il. Ils n'ont pas tenu une semaine. Ils ont fini à la ferraille.»
Pour M. Sansfaçon, la vie se résume en deux phrases.
- Des fois, tu es le pigeon. Mais le plus souvent, tu joues le rôle de la statue.
Ici, au CHSLD de l'Aidant artificiel, le principe de l'utilisateur-payeur triomphe. Depuis le temps que le ministère de la Santé en rêve! Plus vous utilisez un service, plus votre facture augmente. Par exemple, les deux premières chutes sont gratuites. La troisième est à vos frais.
Il y aussi les suppléments, pour les «besoins» particuliers. Vous voulez qu'un robot vous appelle «Mon poussinot» ou «Ma poussinette», comme le zèbre Alakazou, dans la série Passe-Partout ? Alors vous payez un supplément.
En 2017, souvenez-vous, le premier ministre Philippe Couillard promettait deux bains par semaine. Mais ça, c'était avant sa réélection, en 2066. Désormais, il estime que 1,42 bains par semaine, c'est bien assez.
Jadis, le Québec s'est mis d'accord sur le droit de «mourir dans la dignité». Mais «vivre dans la dignité», c'est autre chose. Ça se calcule en décimales. Le bénéficiaire a droit à 1,4 câlin gratuit par semaine. À 4,2 verres d'eau par jour. À 3,1 appels à l'aide nocturne, par année. 
Soudain, on entend du brouhaha au deuxième étage. M. Sansfaçon s'est fait attraper à fumer en cachette. Je le vois qui essaye d'échapper au robot-gardien avec toute l'agilité d'une tortue qui patauge dans le beurre d'arachide. En s'enfuyant, il hurle des paroles incompréhensibles. «L'aigle vole très haut. Mais le mulot n'est jamais aspiré dans le moteur d'un avion à réaction, lui.»
Aujourd'hui, c'est mercredi. La journée des sourires à moitié-­prix. Avant le souper, je peux commander des sourires au robot de service, sans me ruiner.
Chut. Le repas commence. Un vrai film de science-fiction. D'abord, on vous coiffe d'un casque bourré d'électrodes. Ensuite, vous choisissez un plat. Puis, on vous sert une purée bleutée, qui contient tout ce dont vous avez besoin y compris les pilules.
Il paraît qu'en réalité, la mixture goûte la cire à chaussures, avec des relents d'eau de Cologne. Mais grâce aux stimulations du casque, vous avez l'impression de manger le plat sélectionné. L'impression, n'est-ce pas ce tout qui compte, en définitve?
M. Sansfaçon - revenu en catimini-  a remplacé la purée de son voisin par un petit contenant de mastic pour les vitres. Le Monsieur ne s'est aperçu de rien. Il mâchouille le mastic avec délectation, en pensant qu'il s'agit de poulet à la Kiev. 
Quand le robot-cuisinier se rend compte du subterfuge, il sonne l'alerte. Le directeur accoure aussitôt. Pas de chance. Aucun robot médecin n'est disponible. C'est vrai qu'ils sont rares, parce qu'ils coûtent plus cher. 
Le temps passe. Le Monsieur qui a bouffé du mastic se porte à merveille. Par contre, le robot directeur ne va pas très fort. D'étranges lueurs scintillent sur son tableau de bord. Des jets de fumée s'échappent de sa tête. Le stress, sans doute.
Pour le remplacer, on nous expédie un robot dernier cri. Quand il parle du ministre Barrette et des réformes de la Santé, on dirait qu'il se met à turlutter. De petits hologrammes en forme de papillons apparaissent même autour de sa tête.
En l'apercevant, M. Sansfaçon se tourne vers moi.
- Sûrement un robot-politicien. On le voit tout de suite. À chaque fois que tu lui dis de quoi tu as besoin, il t'explique comment t'en passer. Et si tu insistes, il va te promettre un pont là où il n'existe pas de rivière.