Aujourd’hui, des employeurs espèrent garder leurs employés âgés au travail le plus longtemps possible, tandis que d’autres comptent sur les quelques heures que sont prêts à faire des retraités pour combler leurs besoins de personnel.

Vers la conciliation travail-retraite

CHRONIQUE / Ils ont de l’expérience, ils parlent déjà français, ils sont déjà intégrés à la société québécoise et ils sont dispersés sur tout le territoire. Ils pourraient donc combler une partie des besoins criants de main-d’œuvre. Qui? Les travailleurs plus âgés et les «jeunes» retraités.

Les budgets que présenteront la semaine prochaine Ottawa et Québec doivent prévoir des mesures pour inciter les travailleurs expérimentés et plus âgés à rester sur le marché du travail et pour permettre à ceux qui le désirent de concilier retraite et travail.

En 2003, le gouvernement péquiste avait élaboré une stratégie à l’intention des travailleurs de 45 ans et plus afin de préparer le marché du travail aux effets du déclin démographique.

Des ajustements ont été apportés, des crédits d’impôt ont été instaurés au fil des années, mais du chemin reste à faire. La bonne tenue de l’économie a ajouté une pression supplémentaire.

Patronat, syndicats, chambres de commerce, associations d’aînés ont formulé des propositions pour répondre à cet enjeu et pour accélérer un changement des mentalités et des pratiques tant chez les personnes en fin de carrière que chez les employeurs.

Dans un passé pas si lointain, les entreprises poussaient les travailleurs plus âgés vers la sortie. Dehors le «bois mort», les has been, et ceux qui pèsent lourd sur la masse salariale parce qu’ils sont au sommet de l’échelle.

Au moment d’embaucher, certains patrons rejetaient même les CV de candidats de 36 ans parce que trop âgés. Imaginez ceux des personnes de plus de 55 ans, de plus de 60 ans.

Le déclin démographique et les pénuries de main-d’œuvre qu’il occasionne changent la donne et le regard posé sur les travailleurs expérimentés. Dehors, l’âgisme.

L’arrivée d’immigrants ne peut combler tous les besoins. La relève est insuffisante. La population en âge de travailler — les 15 à 64 — est en baisse depuis 2014 et il faudra attendre 2031 pour voir une remontée.

Les «vieux» prennent donc de la valeur, gagnent de l’attrait. Du moins dans certains domaines d’activités.

Aujourd’hui, des employeurs espèrent garder leurs employés âgés au travail le plus longtemps possible, tandis que d’autres comptent sur les quelques heures ou les quelques jours que sont prêts à faire des retraités pour combler leurs besoins de personnel.

La présence des plus de 60 ans sur le marché du travail pourrait cependant être plus grande.

Les taux d’emploi des travailleurs âgés de 60 à 65 ans et de 65 à 69 ans sont plus faibles au Québec qu’en Ontario et plus bas que la moyenne canadienne. Si le Québec atteignait les mêmes taux que son voisin, ce sont 66 000 travailleurs de plus qui pourraient se retrouver sur le marché du travail.

C’est l’estimation fournie par Luc Godbout, professeur au département de fiscalité à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, dans un mémoire présenté au ministère des Finances dans le cadre de ses consultations prébudgétaires.

Mais pour qu’il en soit ainsi, les gouvernements, tant à Ottawa qu’à Québec, sont invités à prendre des mesures fiscales, à modifier les règles des régimes de retraite ou de rentes pour favoriser le maintien en emploi à temps plein ou à temps partiel.

Retarder la retraite ou combiner retraite et emploi doit être payant. Occuper son temps ne suffit pas.

Si Jules, 66 ans, perd par exemple son supplément de revenu garanti parce qu’il occupe deux jours par semaine un poste de commis à l’épicerie, il décidera probablement de rester à la maison, de bricoler ou de faire du bénévolat.

Formation continue

Mais il n’y a pas que la fiscalité et les régimes de retraite à ajuster.

Il ne suffit pas non plus pour les employeurs d’être souples dans l’organisation du travail et de permettre un horaire allégé.

La formation continue des travailleurs âgés est aussi une condition à remplir si les gouvernements et les employeurs veulent que ces derniers restent au bureau ou à l’usine plus longtemps.

C’est se leurrer et faire preuve d’un grand optimisme que de penser que les travailleurs plus âgés peuvent tous rester au travail et s’adapter facilement aux changements technologiques et aux nouvelles méthodes de production de biens et de services.

Pour qu’il en soit ainsi, plusieurs ont besoin de formation.

Dans un mémoire au ministre des Finances, la Fédération des chambres de commerce du Québec rappelle le faible taux de littératie et de numératie de bon nombre de travailleurs.

Selon des données de 2012, 65 % de la population québécoise des 45 à 65 ans n’atteignent pas le niveau 3 de littératie. L’OCDE considère que ce niveau est un seuil minimal pour occuper un emploi dans une économie développée.

Considérant que 42 % des 25 à 44 ans n’atteignent pas non plus le niveau 3, les gouvernements, les employeurs, les établissements d’enseignement ont énormément de boulot à accomplir pour rehausser le bagage de compétences de tout ce monde.

Sinon, les emplois «payants» que fait miroiter le premier ministre Legault ne sont pas pour eux.

Si une véritable culture de formation continue s’instaure au Québec, jeunes et vieux, travailleurs en début et en fin de carrière, pourront en profiter.