Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
L’Université d’Ottawa
L’Université d’Ottawa

Université d'Ottawa: Et l’intention? Et le contexte?

CHRONIQUE / Pour tenter de désamorcer la controverse soufflant sur son institution, laquelle résonne dans toute la société, le recteur de l’Université d’Ottawa, Jacques Frémont, y est allé d’un message alambiqué et pusillanime.

Dans sa lettre «à la communauté universitaire», le recteur parle d’un «incident récent» à la faculté des arts de son université lors duquel «une professeure à temps partiel a utilisé le mot entier commençant par N». On ne sait pas pourquoi il précise à «temps partiel», mais passons.

Jacques Frémont résume ainsi l’affaire : «Une étudiante a réagi dans un courriel à la professeure après la classe. Celle-ci s’est subséquemment excusée en précisant qu’elle ignorait le caractère inacceptable de l’utilisation de ce mot et a offert aux étudiants de discuter de la question la semaine suivante.»

Reconnaissons d’emblée que le recteur a raison lorsqu’il écrit, en parlant de façon générale, que «ce qui peut sembler banal pour un membre de la communauté majoritaire peut être perçu par plusieurs membres de la minorité comme étant profondément offensant».

Par contre, il emploie des termes beaucoup trop péremptoires lorsqu’il affirme que «les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression». Et il ne peut évidemment donner de recette toute faite sur la manière de faire coexister la «liberté d’expression» et le «droit à la dignité».

Certes, il prend soin de préciser que «l’enseignante avait tout à fait le choix (…) d’utiliser ou non le mot commençant par N». Mais on sent que c’est un passage obligé dans sa lettre, un paragraphe rédigé pour la forme.

Malgré tout, on comprend que son message, sur le fond, plaide en faveur de la nécessaire empathie envers autrui.

Élargir l’angle

Mais attention! Pour que la «liberté d’expression» et le «droit à la dignité» coexistent bel et bien, il convient d’élargir considérablement l’angle d’analyse qu’il utilise. Employer «le mot commençant par N» — pour rependre son phrasé — est-il condamnable en soi en toutes circonstances?

Non. Car il faut tenir compte de l’intention et du contexte.

Il faut prendre en compte l’intention de celui ou celle qui prononce le mot controversé.

Or, dans le cas de cette professeure, il n’y avait aucune intention de blesser qui que ce soit. Au contraire.

Il y avait une référence à un contexte historique, tout simplement.

Rien de plus.

Nuances et bon sens

Dans la foulée de cette affaire, une petite trentaine de professeurs de l’Université d’Ottawa a rappelé des faits essentiels. «La salle de classe (physique ou virtuelle) ne peut devenir un lieu libéré du poids de l’histoire, des idées et de leurs représentations», ont écrit ces enseignants.

Ils poursuivent leur argumentaire en prenant l’exemple de Pierre Vallières, dont ils rappellent qu’il est sans doute «le plus inclusif» des intellectuels indépendantistes.

«Si ce grand essayiste écrivait aujourd’hui, après le questionnement collectif lié à l’appropriation culturelle, il choisirait sans doute un autre titre que Nègres blancs d’Amérique. En 1965, la question se posait différemment, et l’auteur choisit ce titre en hommage à Léopold Sédar Senghor, à Aimé Césaire, à Frantz Fanon et par solidarité avec les membres des Black Panthers qu’il côtoyait dans son emprisonnement américain.»

«De même, ajoutent ces professeurs, Dany Laferrière conteste les stéréotypes dans son premier roman, dont le titre même, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, est provocateur.»

«N’est-ce pas le rôle de l’université de mettre ces réalités en perspective? D’enseigner ces œuvres et tant d’autres qui permettent de penser le monde?»

Les professeurs signataires de cette lettre ne peuvent être suspectés d’insensibilité à l’égard des minorités. Ils appellent d’ailleurs à lutter contre le racisme «systémique». Ils appellent à dénoncer «les micro-agressions» et «la discrimination parfois inconsciente, mais quand même réelle dont sont victimes les minorités».

Mais ils rappellent en même temps que l’on ne peut faire fi du contexte et des intentions poursuivies lorsqu’ils écrivent que l’université doit demeurer «un lieu de débats, un lieu d’exploration des réalités de l’histoire». Un lieu, pour le dire autrement, où l’on doit tout de même pouvoir utiliser un mot controversé si c’est pour en faire la critique ou expliquer une situation.

Ces professeurs, essentiellement des francophones, ont exercé leur droit le plus fondamental en faisant part de leur point de vue, celui de s’exprimer — qui plus est, avec un discours nuancé.

Il est inadmissible que certains d’entre eux soient maintenant victimes de cyberintimidation. Inadmissible et tellement désespérant. Mais tellement dans l’air du temps.