Robert Bergeron (à gauche) et Christian Hart.

Une vie à sauver au 17e kilomètre

CHRONIQUE / Christian Hart et Robert Bergeron ont terminé la course vingt minutes plus tard que prévu, mais il n’y a pas un chrono qui peut égaler ni même surpasser leur satisfaction au fil d’arrivée.

Leur intervention rapide a permis de sauver une vie, celle d’un homme qui, entre deux foulées, s’est effondré devant leurs yeux.

Ça s’est passé dimanche dernier, dans le cadre du demi-marathon de Lévis, au 17e kilomètre de l’épreuve qui en totalise 21,1.

«Pour une fois que mes crampes ont servi à quelque chose!»

Christian rit en disant cela, mais redevient très sérieux et peine à retenir ses larmes en commençant le récit de ce dimanche ensoleillé, sur la rive sud de Québec.

Robert se sent exactement comme lui. «Je deviens émotif chaque fois que j’en parle.»

Sujet à des contractions musculaires aux mollets, Christian s’est arrêté au 16e kilomètre, une trentaine de secondes seulement, le temps de desserrer ses lacets et d’avaler une gorgée de sirop d’érable, son carburant.

Robert a ralenti aussi. Deux vrais chums. Ils avaient pris le départ ensemble. Ils allaient terminer le parcours ensemble.

C’est en repartant au pas de course que le tandem originaire de Trois-Rivières a aperçu un coureur à quelques mètres devant et que tout s’est enchaîné précipitamment.

L’homme à droite s’est dirigé lentement vers la gauche, comme s’il voulait dépasser une personne. Il s’est plutôt accroché dans ses propres pieds. Tout son corps, en perte d’équilibre, est tombé, la tête première dans le gazon à côté de la piste.

Jamais il n’a eu le réflexe de se protéger avec ses mains. Le gars avait plutôt les bras vers l’arrière, le long de son tronc, et c’est ce qui a sonné l’alerte de Robert et Christian qui l’ont vu se relever tant bien que mal avant de s’écraser à nouveau au sol, immobile.

«Lui, il a besoin d’aide!», s’est dit Robert sans regarder Christian qui pensait la même chose.

Pendant cette fraction de seconde où le cerveau réfléchit extrêmement vite, il s’est revu au demi-marathon de Lachine, à l’été 2018. Christian venait de terminer l’épreuve lorsqu’un homme qui le précédait s’est écroulé à l’arrivée, victime d’un arrêt cardiorespiratoire.

«Il est mort à côté de moi... Le feeling de voir un gars qui tombe en pleine face, les deux bras par en arrière, je savais c’était quoi.»

Christian n’avait pu rien faire pour ce marathonien de Lachine, mais il n’était peut-être pas trop tard pour ce coureur, à Lévis.

«Appelez le 911!», a crié Christian à une coureuse avant de porter secours à l’homme en détresse auprès de qui Robert était agenouillé.

Inconscient, il n’avait aucune réaction aux questions ni aux stimuli physiques de Robert qui lui a notamment passé les jointures dans les côtes.

Les Trifluviens venaient de le placer en position latérale de sécurité lorsqu’un coureur s’est arrêté à leur hauteur. «Je suis pompier, est-ce que je peux vous aider?» Dix secondes après, ce fut au tour d’une coureuse de s’immobiliser. «Je suis médecin, est-ce que je peux vous aider?»

Pendant que Christian tenait la tête du gars pour éviter qu’il ne s’étouffe avec ses sécrétions et que la docteure prenait ses signes vitaux, Robert et le pompier attendaient le signal.

«On commence le RCR!», n’a pas mis de temps à décréter la médecin qui a fait la première série de manœuvres de réanimation avant de laisser sa place à Robert et au pompier qui ont continué en alternance, pendant plusieurs minutes.

Des secouristes présents sur le site sont arrivés avec un défibrillateur cardiaque. Robert a levé le maillot du coureur et a appliqué les électrodes sur sa poitrine. Quand la voix robotisée de l’appareil a dit «choc recommandé», un secouriste a pesé sur le piton et Robert, toujours secondé du pompier, ont repris les manœuvres de réanimation jusqu’à ce que le défibrillateur recommande un deuxième choc, suivi d’une nouvelle série de massages cardiorespiratoires.

Contre toute attente, le corps du coureur inerte s’est mis à réagir, son ventre, à se gonfler d’oxygène.

«Il commence à respirer de lui-même! Il est correct!»

En attendant les paroles rassurantes du médecin, ça a été plus fort que lui, Christian s’est mis à applaudir avec les autres acteurs de cette scène inoubliable.

Quand l’ambulance est repartie avec le coureur sain et sauf à son bord, Christian et Robert se sont regardés. Spontanément, ils ont poursuivi la course là où elle s’était interrompue, près de vingt minutes plus tôt.

Le pompier les a accompagnés pendant quelques mètres avant de prendre de l’avance. Les Trifluviens ont perdu sa trace, tout comme celle de la femme médecin dont ils ignorent également le nom. Au plus fort de l’action, tout le monde a oublié de faire les présentations.

À ce propos, si le pompier et la docteure se reconnaissent ici, sachez que Christian et Robert tiennent à saluer le rôle vital que vous avez également joué dans cette chaîne de survie. Bravo!

Quand leur entourage s’exclame «Mais vous êtes des héros!», les deux compagnons de jogging s’empressent de nuancer, en toute humilité. «Nous avons été là au bon moment.»

Et ont su, par-dessus tout, ce qu’ils devaient faire.

C’est la raison pour laquelle Christian et Robert acceptent de sortir de l’ombre pour raconter cet acte digne de mention. Ils tiennent à rediriger les projecteurs sur ce qui est important de répéter encore et encore: suivre un cours de réanimation cardiorespiratoire (RCR) est essentiel.

Christian et Robert maîtrisent la théorie depuis plusieurs années. C’est la première fois qu’ils passaient en mode pratique. Apprendre à sauver une vie vient de changer la leur.

Leur médaille ne s’accroche pas au cou. Elle brille en eux.

***

J’ai communiqué avec la conjointe du coureur qui m’a écrit qu’elle et son conjoint préfèrent conserver l’anonymat. La jeune femme a cependant accepté de donner les plus récentes nouvelles, d’autant plus qu’elles sont bonnes.

Ses mots s’adressent enfin aux quatre personnes qui ont permis que cette histoire se termine bien.

«Mon mari est maintenant réveillé, lucide et en forme considérant ce qui lui est arrivé, et son sens de l’humour et son rire contagieux lui sont déjà revenus. Beaucoup de tests et de repos nous attendent encore, mais le pire est déjà derrière nous.

Je suis très heureuse que la bonté de Robert et Christian, qui m’ont tous deux contactée pour s’informer de mon conjoint, puisse être soulignée. Ces derniers jours, plusieurs membres du corps médical nous ont répété à quel point la vitesse à laquelle mon mari a été pris en charge sur place a fait toute la différence. C’est grâce à eux, et à une médecin et un pompier encore inconnus, que mon mari, mon complice, mon meilleur ami est toujours à mes côtés aujourd’hui.

Comme je leur ai déjà dit, aucun mot n’est assez puissant pour expliquer toute la reconnaissance que j’éprouve pour eux. Dans toute cette malchance, nous sommes extrêmement chanceux que ces gens bienveillants aient été en train de courir tout près de mon conjoint.

Je ne peux que leur dire merci, mille fois merci.»