Actée à grappe noire

Une petite pilule qui marche pas avec ça?

«Je souffre d’arthrite et j’ai fait quelques recherches sur Internet. J’aimerais savoir : parmi les herbes et les plantes médicinales (grappe noire, saule blanc, bardane, griffes du diable, collagène, canneberge, etc.), lesquelles sont les meilleures?» demande Yolande Plamondon, de Pont-Rouge.

Ce que l’on désigne sous le nom d’«arthrite» peut avoir essentiellement deux sources. Ce peut être une maladie auto-immune dans laquelle le système immunitaire s’attaque au cartilage des articulations — on parle alors d’arthrite rhumatoïde. Ou ce peut être le résultat de la simple usure de ce cartilage (et même des os) avec le vieillissement, ce qui s’appelle «arthrose». Mais dans les deux cas, il s’agit d’un problème de cartilage qui cause des douleurs (parfois sévères) aux articulations.

Je ne suis pas parvenu à trouver des études sur toutes les herbes et substances dont parle Mme Plamondon. Mais voici tout de même quelques cas qui suffiront à dégager une tendance assez nette, je pense.

L’actée à grappe noire

Il s’agit d’une plante que les Amérindiens utilisaient dans leur médecine traditionnelle. Historiquement, cependant, on s’en servait surtout pour les douleurs menstruelles et les symptômes de la ménopause. Il semble qu’il y ait eu quelques résultats mineurs dans le soulagement des articulations, mais disons qu’il est assez parlant que le Centre national en santé alternative et complémentaire (États-Unis) ne présente pas cette plante comme un remède possible à l’arthrite. En outre, l’Association britannique de recherche sur l’arthrite (ARUK), dont le site contient une excellente revue de littérature scientifique sur chacun des principaux traitements «alternatifs», n’a pas jugé bon d’inclure la grappe noire dans sa liste.

La griffe du diable (Harpagophytum procumbens)

C’est une plante originaire du sud de l’Afrique qui doit son nom à la forme de son fruit, orné de petits crochets. Elle est utilisée comme antidouleur et/ou comme anti-inflammatoire, mais on n’a pas de résultat concluant pour l’instant. L’ARUK lui donne une note de 3 sur 5 en matière d’efficacité pour l’arthrose, ce qui implique qu’il y a eu des résultats prometteurs, mais qu’ils sont contredits par des études négatives. Sans compter le fait que cette plante peut avoir des effets secondaires nocifs chez certaines personnes.

Saule blanc (Salix alba)

L’écorce de saule, c’est bien établi, contient une substance nommée salicine, qui fut l’«inspiration historique», pour ainsi dire, de l’aspirine et qui agit grosso modo de la même manière. On peut donc l’utiliser comme un anti-inflammatoire et pour diminuer la douleur. Cependant, les deux molécules sont différentes et ce n’est pas pour rien : la salicine est beaucoup moins efficace que l’aspirine (acide salicylique). Le site MedLine Plus, de la Librairie nationale de médecine des États-Unis (une autre excellente source d’information scientifique crédible et à jour sur les herbes médicinales) indique que l’écorce de saule est «possiblement efficace» pour les maux de dos, mais que les preuves sont «insuffisantes» pour les douleurs articulaires.

Le collagène

Il ne s’agit pas d’une plante, mais d’une protéine fibreuse qui sert de «ciment» pour tous les organismes vivants. C’est ce qui tient nos cellules ensemble, et on en trouve pas mal dans le cartilage des articulations, ce qui peut a priori sembler bien intéressant pour les arthritiques. Cependant, l’ARUK cote son efficacité pour l’arthrite rhumatoïde à 1 sur 5 (aucune preuve, ou alors quelques évidences faibles contredites par plusieurs études n’ayant trouvé aucun effet) et à 2 sur 5 (preuve faible, provenant souvent d’une seule étude qui laisse des «doutes importants») pour l’arthrose.

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Bref, le portrait n’est pas jojo, hein? Il demeure malgré tout possible, remarquez bien, que certaines herbes aient un effet bénéfique réel sur l’arthrite, efficacité qu’il s’agirait maintenant de prouver sur le sens du monde. Mais les exemples précédents illustrent un thème qui revient malheureusement très souvent dans le monde de la «santé naturelle». Les premières études à paraître sur une herbe ou quelque autre substance «naturelle» vont souvent leur trouver des bienfaits, mais elles sont habituellement petites et leur méthodologie est faible. C’est normal, puisque les études préliminaires servent davantage à «tester le concept» qu’à prouver quoi que ce soit : avant d’investir de grosses sommes dans un essai clinique d’envergure, mieux vaut avancer à petits pas.

L’ennui, c’est que très souvent, plus les études deviennent sérieuses et solides, plus l’efficacité de ces herbes diminue, parfois jusqu’à disparaître complètement — mais l’industrie continue ensuite de brandir les premières dans son marketing. Or contrairement aux compagnies pharmaceutiques, les fabricants de «produits de santé naturelle» n’ont pas à prouver l’efficacité de leurs pilules avant de les mettre sur le marché, du moins pas au Canada. On leur demande simplement de prouver un usage passé de la molécule, quelque part dans le monde, quelque part dans l’Histoire humaine, et le tour est joué. Voilà pourquoi on trouve tant de produits «naturels» aux bénéfices douteux, sinon inexistants, sur le marché.

Santé Canada a commencé récemment à revoir ce système. Il est à espérer que l’on contraindra bientôt cette industrie à prouver l’efficacité de ses herbes avant de les vendre.

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Sources :

  • National Institute of Health, Herbs and Supplements, MedlinePlus, s.d., goo.gl/192PCE
  • ARUK, Complementary and alternative medicines report, s.d., goo.gl/7gm7Ah