François Legault

Une bière avec les chefs

CHRONIQUE / C’était soirée de quilles sur console Wii jeudi soir dans cette résidence pour personnes âgées de Limoilou.

L’affiche pour le vote par anticipation est déjà au mur et les candidats locaux y sont passés à tour de rôle. On parle parfois politique et on encourage les résidents à voter, explique la responsable des loisirs.

Mais entre des abats virtuels et un débat surréaliste, le choix n’était pas difficile à faire. Pas touche aux quilles sur la Wii, c’est leur «sport», m’a-t-on prévenu. L’argument était imparable. Je n’ai pas insisté.

J’ai cherché en vain une autre résidence d’aînés pour le débat des chefs. Même lorsqu’il n’y avait pas de Wii, on m’a dit non.

Ou bien il n’y avait pas de télé dans la salle commune, ou pas de résidents dans la salle à cette heure du soir, mais surtout, pas beaucoup d’intérêt. On peut comprendre.
Les débats des chefs visent en théorie un public large, mais il faut avoir la vocation pour tenir jusqu’au bout.

Je me suis retrouvé en haute-ville, sur cette rue Saint-Jean foisonnante où le casse-croûte gras à poutines voisine les commerces véganes ou d’aliments bios.

À l’étage de la Ninkasi, un écran géant derrière la table de billard au mur d’une salle vide.

Rien de l’effervescence de la semaine dernière où des militants de Québec solidaire avaient investi la place.

Premier client, un jeune artiste. Slam, piano, humour. Il venait pour une bière. Né à Varennes, il s’est installé à Québec depuis peu pour une «vie plus stable», parce que c’est «plus propre», qu’il «aime la ville» et pour «roder ses jokes». J’ai souri.

Il votera par anticipation samedi. Il avait l’habitude de voter Parti québécois, aime bien Sol Zanetti de Québec solidaire dans Jean Lesage, mais hésite encore. Québec solidaire l’énerve à refuser le regroupement des «forces progressistes».

Il était reparti quand le débat a commencé.

Ça a mal commencé pour Lisée. Son attaque sortie de nulle part contre Manon Massé et Québec solidaire qui n’a pas de vrai chef est tombée à plat.

On sentait chez lui une urgence à performer, mais ses envolées hors d’ordre, son ton accusateur («Vous mentez!») et ses obstinations avec l’arbitre ont mal paru.

Il a fini par corriger le tir et rentrer dans le rang, mais les premières impressions sont tenaces et finissent par contaminer notre lecture du reste du débat.

Autant M. Lisée avait bien fait dans les deux premiers débats, autant il se sera tiré dans le pied dans ce troisième.

Ça ne change rien à sa grande connaissance des dossiers et au réalisme de son programme, mais au jeu du débat, il aura perdu celui d’hier.

François Legault a beaucoup mieux paru. Il fut le plus distrayant avec une pétarade de punch lines percutantes.

«Les seuls qu’on veut expulser, c’est le Parti libéral», a-t-il lancé à M. Couillard qui lui reprochait ses ambiguïtés sur le traitement des immigrants.

«Les Québécois sont tannés de vous entendre donner des leçons», lui lancera-t-il plus tard. «Vous avez plus aidé la famille libérale que la famille québécoise», etc.

M. Legault a même fait acte d’humilité en reconnaissant avoir fait des erreurs, ce qui a semblé prendre tout le monde par surprise. Du moins, dans le bar où une dizaine de personnes ont fini par se regrouper pour une soirée de bière bien modeste.

L’habileté à larguer des lignes assassines ne fait pas la force d’un programme et ne peut en compenser les lacunes, mais en débat, ça a son effet. Reste à voir si ça suffira à freiner la chute de la Coalition avenir Québec que les sondeurs semblent avoir décelée.

Philippe Couillard fut égal à lui-même. Parfait contrôle de ses répliques et émotions (en a-t-il?), excellente maîtrise des contenus, approche technocratique, mais efficacité à livrer ses messages.

Son appel aux citoyens pour obtenir un «deuxième mandat» ne dupe cependant personne. Les libéraux sont au pouvoir depuis longtemps et il fait partie de la famille.

Dans un format de débat plus serré que celui de la semaine dernière à Radio-Canada et un animateur plus prompt à intervenir, Manon Massé n’a pas autant peiné à trouver son temps de parole.

Elle fut excellente, autant que peut l’être la leader d’un parti audacieux qui souffre d’un déficit de crédibilité. Elle avait le ton juste, capable d’attaques féroces contre les idées des autres tout en respectant les personnes qui les portent.

Son mot de clôture était particulièrement réussi, y reprenant des mots clés de sa soirée: courage, authenticité et ambition.

Mes adversaires, ce ne sont pas les trois autres chefs de parti, c’est la peur du changement, a-t-elle plaidé.

Mme Massé n’a peut-être pas imposé une idée forte qui aurait forcé la main aux autres chefs comme l’avait fait à l’époque Françoise David avec les personnes âgées. Mais, elle sort grandie de l’exercice.

Avec lequel des chefs aimeriez-vous prendre une bière, demande-t-on parfois dans les sondages? Jeudi soir, j’aurais dit Manon Massé. Il y a des soirs comme ça où on se prend à vouloir changer le monde. D’autres où on se sent plus paresseux.