Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, a présenté une mise à jour économique, jeudi à Québec.
Le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, a présenté une mise à jour économique, jeudi à Québec.

Un sentier budgétaire, une chèvre et une petite chaise

CHRONIQUE / Il faut prendre avec des pincettes le programme de retour à l’équilibre budgétaire sans hausse d’impôt ni compressions du ministre des Finances Eric Girard. Il a d’ailleurs parlé à un moment du «sentier» du retour au déficit zéro. Il a employé le mot comme ça, sans nécessairement vouloir dire quelque chose de particulier. Or, ce terme est parfaitement adéquat.

Un sentier, ce n’est pas une route. C’est cahoteux, c’est sinueux. C’est plein de détours. Et, surtout, on n’y voit pas très loin.

D’ailleurs, il faut se méfier des prévisions budgétaires. Il y a tout juste un an, lors de la précédente mise à jour économique, on apprenait que l’année financière terminée le 31 mars 2019 affichait un surplus de 8 milliards $ — de 4,8 milliards $ après les versements effectués au Fonds des générations. Or, dans ses premières prévisions pour l’année 2018-2019, le ministère des Finances avait prévu qu’il faudrait puiser 1,5 milliard $ dans la réserve de stabilisation pour parvenir à l’équilibre cette année-là! Quel incroyable décalage!

Et ça, c’était dans une période plus stable que celle que l’on connaît depuis l’arrivée de la ­COVID-19. Tout ne pouvait se prévoir, certes, mais tout peut encore moins se prévoir aujourd’hui.

Effacer un déficit de 15 milliards $ et un déficit structurel oscillant entre 5,5 et 7 milliards $ d’ici la fin de 2025-2026 constitue forcément un pari. D’autant que l’objectif repose sur une hausse massive et récurrente des transferts fédéraux en santé — ce qui n’est pas gagné. Ainsi que sur une croissance économique que personne en réalité ne peut prévoir. Heureusement, s’il le faut, le Fonds des générations et la provision pour imprévus pourront aider à combler une partie de la crevasse. Mais une partie seulement.

Pour l’heure, il faut voir ce programme de retour à l’équilibre budgétaire comme un simple guide, comme des cailloux sur un sentier. Rien de plus.

S’il est réellement pragmatique, comme il s’en est souvent targué, le gouvernement caquiste modifiera la loi obligeant à foncer tête baissée vers le déficit zéro.

D’ici 2025-2026, bien de l’eau aura coulé sous les ponts. Il y aura eu une élection provinciale. Il y aura eu une élection fédérale.

Cela dit, d’ici là, un Directeur parlementaire du budget permettrait tout de même d’y voir un peu plus clair de temps en temps sur ce sentier.

La chèvre et le chou

On pouvait craindre que le gouvernement Legault profite du rapport négatif du BAPE pour larguer le tramway. Certains de ses députés sont ultrasensibles aux critiques des opposants.

Le gouvernement a finalement ménagé la chèvre et le chou. Il a réitéré sa foi en un projet de transport structurant dont l’épine dorsale serait le tramway. Mais il a exigé une révision des dessertes dans les banlieues.

Côté pile : un projet revu et corrigé serait susceptible d’élargir l’adhésion de la population. Côté face : avec des délais qui s’allongeraient et un budget gelé, la chèvre pourrait bien manger le chou. Le projet pourrait ne jamais voir le jour.

S’il ne fait rien rapidement pour assurer son lancement, le gouvernement Legault sera en pleine contradiction, lui qui affirme vouloir une «relance verte».

Il est, avec raison, très à cheval sur le respect des champs de compétence au niveau canadien et réclame des transferts d’argent sans condition. S’il s’administrait la même médecine qu’il exige d’Ottawa, il ne devrait pas se mêler à ce point d’un tracé pensé et étudié par de très nombreux experts et qui respecte son enveloppe budgétaire.

En passant, qu’a répondu jeudi le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, aux députés de l’opposition qui pressaient son gouvernement d’acquérir le matériel requis pour renouveler l’air dans les salles de classe et ainsi mieux faire face à la deuxième vague de COVID? Ceci : «Il faut être agile et laisser les gens [des centres de services scolaires] gérer le parc-école avec les sommes qu’on leur donne.»

Si on suit une telle logique, cette latitude devrait prévaloir en matière de mobilité pour une ville de la taille de Québec.

Petite chaise

Depuis des mois, le gouvernement Legault plaide qu’il ne veut pas mener une bataille de mots, qu’il ne veut pas reconnaître l’existence du «racisme systémique», mais plutôt agir concrètement. Très bien. Mais ce qui le motive plus fondamentalement encore dans son opposition à cette expression, c’est son impopularité chez une bonne partie des Québécois.

C’est ce qu’il a démontré en refusant cette semaine d’être représenté par un ministre (une ministre, en l’occurrence) à une conférence fédérale-provinciale sur les droits de la personne au Canada. C’était sa façon de protester contre le fait qu’on allait entre autres y faire référence au racisme systémique. En lieu et place de la ministre Nadine Girault, un fonctionnaire a donc été mandaté pour représenter le Québec.

Même si l’Alberta n’était pas représentée au niveau ministériel et que la Saskatchewan est restée en retrait en raison de la transition gouvernementale sur son territoire, la politique de la chaise vide ou presque vide adoptée par le Québec est désolante. Le gouvernement québécois aurait dû prendre la place qui lui revient, quitte à se dissocier de l’expression qui le rebute dans le communiqué final.

Les gouvernements n’ont pas à être d’accord sur tout. Si un éventuel Québec indépendant adoptait un jour cette attitude, il ne participerait pas à beaucoup de rencontres internationales. Il ne s’affirmerait pas beaucoup. Il ne dialoguerait pas beaucoup.

De la com

Pour justifier le fait qu’un autre ancien membre du gouvernement de Pauline Marois ait obtenu un contrat pour épauler le Dr Arruda dans ses communications, François Legault a assuré qu’il ne s’agissait pas de l’aider à adopter la langue de bois, mais à mieux faire passer ses messages.

Lui-même a peaufiné l’un des siens. Plutôt que de simplement marteler encore une fois que la situation de la COVID est pire aux États-Unis, en France et dans d’autres endroits du monde qu’au Québec, le premier ministre a souligné qu’il comprenait qu’il «peut être angoissant» pour les Québécois de regarder vers ces pays... C’est plus empathique. C’est de la communication.