Jacques Leblanc livre une performance d’acteur absolument foudroyante dans le rôle de Salieri dans la pièce Amadeus.

Un grand moment de théâtre

CHRONIQUE / Je n’étais pas à la première, l’autre jeudi soir, avec les critiques de théâtre des médias.

Mais ce midi-là, j’avais reconnu Jacques Leblanc dans un resto de la rue Saint-Joseph. Il était seul à sa table. S’il était nerveux, il n’y paraissait rien. 

Je suis allé le saluer avant de sortir. J’avais lu l’entrevue du journal dans laquelle il disait son plaisir et l’honneur qu’on lui faisait de lui avoir offert le rôle de Salieri dans la pièce du Trident au Grand Théâtre.

Je lui ai confié ma hâte d’aller voir Amadeus

«Je pourrai dire que j’ai presque mangé une poutine avec Mozart», lui ai-je lancé, sourire en coin, en m’éloignant.

Si j’avais su, ce n’est pas une poutine que j’aurais presque mangée avec lui. 

Je l’aurais invité à un sept services gastronomique à la meilleure table de la ville. Il le mérite. Lui et sa troupe de comédiens, chanteurs et musiciens.

Leur magistral Amadeus m’a soufflé et transporté hors du temps.

Si j’avais eu à en faire la critique, j’aurais écrit ceci : un jeu intense et convaincant qui rend grâce à une musique divine et par la force des choses, à son auteur.

Au début, des scènes plus légères décrivant un Mozart (Pierre-Olivier Grondin) cabotin et génial, qui cèdent progressivement le pas à une tragédie. 

Celle d’un artiste irrévérencieux, sûr de son œuvre, mais écarté parce qu’en rupture avec les conventions musicales et sociales de son temps.

Sans-le-sou, malade, en proie à des hallucinations et à la paranoïa, il finit par sombrer, lentement, jusqu’à l’apothéose du Requiem qu’il compose pour sa propre mort.

Pierre-Olivier Grondin défend ce rôle avec vigueur et éloquence.

Mais Amadeus est aussi (et surtout) le drame du maître de musique Salieri, compositeur médiocre qui jouit des faveurs de l’Empereur et est seul capable d’apprécier la musique de Mozart à sa juste valeur.

Les scènes les plus fortes, outre celles de la mort annoncée de Mozart, sont ces moments où Salieri (Jacques Leblanc) entend et décrit la musique de son jeune rival. Une performance d’acteur absolument foudroyante.

Leblanc y fait passer toute l’admiration de Salieri pour la musique de Mozart et en même temps, son déchirement, sa jalousie, sa rage; son mépris pour la personne de Mozart mais son humilité devant plus grand que lui; sa béatitude devant une perfection qui ne peut venir que de Dieu et qui fera basculer son combat contre Mozart en un combat contre Dieu lui-même.

On y sent la résignation et la lucidité de Salieri devant sa propre musique qui n’arrive pas à briser les moules; son machiavélisme à vouloir nuire à Mozart sans se priver de sa musique; son fatalisme lorsqu’il comprend que sa seule façon d’entrer dans l’histoire est qu’on se souvienne de lui comme de celui qui aura assassiné Mozart.

La main tendue vers la note haute, le regard suspendu, le visage transfiguré, Salieri-Leblanc incarne avec fougue ce foisonnement de sentiments et de paradoxes. Je le redis. Une grande performance dans un grand rôle.

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La mise en scène d’Alexandre Fecteau, qui place l’action dans les années 80, rend tout à fait justice au texte touffu de Peter Shaffer et ne déroutera pas (trop) ceux qui avaient aimé le film de Milos Forman (Amadeus, 1984).

Ce choix des années 80 et l’anachronisme des tablettes et téléphones cellulaires par où arrivent les rumeurs ajoutent même un niveau de lecture : celui de l’universalité et de l’intemporalité de l’homme confronté à ses limites.

Ce que la pièce raconte de Mozart et de Salieri sur la jalousie, l’admiration ou le mauvais partage du talent, on aurait pu le dire de d’autres. De Bill Gates et Steve Jobs, peut-être. Fecteau y avait d’ailleurs songé un moment avant de prendre une autre direction.

Cette mise en scène, efficace pour construire le drame, l’est aussi pour faire jaillir l’humour et mettre en valeur une musique de Mozart magnifiée par les instruments et les voix dont celle, magnifique, de la soprano Roxanne Bédard.

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Deux tout petits bémols s’il en faut.

Le spectacle fait 3h15 avec l’entracte. 

C’est long, pourrez-vous penser, mais je n’y ai trouvé ni trop de mots ni trop de notes (comme disait l’Empereur). Hormis peut-être le monologue d’entrée qui pourrait être allégé. Autrement, ne touchez surtout à rien.

Et puis, quelques répliques, difficiles à entendre par manque de tonus ou par choix esthétique. À moins que ce soit seulement mon oreille capricieuse qui peinait à deviner les mots. 

Si j’avais eu à écrire la critique, voilà ce que j’aurais dit. Un grand moment de théâtre.