Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
La présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent
La présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent

Un ange gardien sans ailes

CHRONIQUE / Même si le ministre Lionel Carmant voit d’un bon oeil la création d’un poste de directeur national de la protection de la jeunesse, la partie n’est pas gagnée pour la commission Laurent et les enfants du Québec. Avec un déficit budgétaire de 15 milliards$, il faudra plus que l’ajout d’un sous-ministre à la Santé et aux Services sociaux pour que le bien-être et la sécurité des enfants vulnérables restent sur le dessus de la pile des priorités.

Ange gardien, chien de garde, porteur de ballon. Régine Laurent, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, ne manque pas d’images pour expliquer le rôle d’un futur directeur national de la protection de la jeunesse, qui aurait le statut d’un sous-ministre à la Santé et aux Services sociaux. 

Il serait certes rassurant de savoir qu’au sommet du vaste ministère de la Santé et des Services sociaux, un sous-ministre a la responsabilité de la protection de la jeunesse, assume une autorité provinciale et s’assure que toutes les DPJ du Québec, qu’importe où elles sont situées, adoptent les meilleures pratiques, forment et soutiennent leur personnel et exercent des suivis rigoureux. 

Les nombreuses lacunes relevées ces dernières années dans des DPJ et les disparités observées sur le territoire québécois justifient une coordination et une direction claire. 

Mais, des services directs sont rapidement nécessaires sur le terrain.

Une nouvelle pièce à l’organigramme du MSSS n’est pas une panacée ni la promesse que les petits Québécois vivront dorénavant dans une société bienveillante où tout sera fait pour prévenir et leur épargner abus, négligence, violence physique et psychologique. 

Pour éviter que des enfants et des familles se retrouvent à la protection de la jeunesse, il faut également s’assurer que ceux-ci ont accès à des services et du soutien aussitôt que les problèmes apparaissent et sans attendre qu’ils se transforment en signalements et en cas de DPJ. Prévenir est le mot clef.

Plusieurs personnes l’ont répété devant la commission Laurent et la présidente l’a redit lundi. Un signalement à la DPJ doit cesser d’être la porte d’entrée aux services à la jeunesse. Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, préconise aussi d’intervenir tôt.

La commission Laurent soutient que c’est l’affaire de toute la société, et non seulement de la protection de la jeunesse, de construire un «cercle de bienveillance» autour de l’enfant.

«La protection des enfants est le devoir collectif de toute une société. Chacun a son rôle à jouer. Une société bienveillante travaille à réduire les obstacles et les inégalités sociales pour les familles en contexte de précarité. Le renforcement des communautés permet un filet social fort et protecteur autour des enfants et des familles vivant des difficultés», écrit-elle.

Sommes-nous prêts collectivement et politiquement à relever ce défi, à resserrer les mailles du filet social, à investir dans des programmes de prévention?

S’il est indéniable que les ressources font cruellement défaut dans les DPJ, il est tout aussi indéniable que les services de garde, les écoles et les organismes communautaires n’ont pas toujours les ressources pour intervenir auprès des enfants et des parents démunis et vulnérables qui auraient besoin d’aide pour ne pas que leur situation se dégrade et aboutisse à la DPJ ou devant un juge. 

C’est encore plus vrai en temps de pandémie où les incertitudes, la perte d’emploi et de revenus et les troubles de santé mentale fragilisent davantage des familles. 

Or, cette pandémie a aussi mis en lumière bien d’autres lacunes dans notre société. Le Québec échoue à la tâche de prendre bien soin de ses enfants, mais il ne traite pas non plus adéquatement les personnes âgées vulnérables et les personnes atteintes de maladies mentales. Des investissements sont aussi réclamés en ces domaines. Il faut faire plus et mieux, mais avec un budget déficitaire et une pandémie qui exige que Québec continue de soutenir l’économie.

Lorsque la commission Laurent a été créée en 2019, à la suite du décès d’une fillette à Granby, le Québec avait des surplus. Il en avait aussi au début de mars à la présentation du budget et des sommes ont été ajoutées. 

Régine Laurent a pris soin de noter lundi en conférence de presse que des «recommandactions» formulées l’automne dernier au gouvernement ont été suivies. Le seront-elles aussi spontanément dans l’avenir?

La situation l’exige, mais la partie risque de se corser au cours des prochains mois. 

Certes, le Québec a été bouleversé et choqué du sort réservé à la petite victime de Granby.

Récemment, le public a été de nouveau horrifié d’apprendre que la DPJ de l’Estrie n’avait pas non plus protégé adéquatement un adolescent de 17 ans de Granby martyrisé par sa mère.

Le premier ministre Legault trouve que ces histoires d’horreur sont gênantes pour le Québec. 

Il y a eu un éveil collectif depuis 2019. La mort tragique d’enfants a fait réaliser que la détresse et les doléances formulées depuis maintes années par des intervenants sociaux n’étaient pas sans fondements.

Devant les arbitrages budgétaires difficiles à prévoir au cours des prochains mois et années, allons-nous à nouveau collectivement boucher nos oreilles et détourner le regard? 

Les enfants et les familles vulnérables ne crient pas leur détresse sur la place publique. Les politiciens peuvent les oublier pour satisfaire des «clientèles» plus imposantes, plus organisées, plus revendicatrices. Surtout à l’approche du rendez-vous électoral de 2022. 

Dans le vaste ministère de la Santé et des Services et au sein des CISSS et des CIUSSS, la santé physique et la performance hospitalière dament très souvent le pion à d’autres domaines pourtant très sensibles.

En réclamant un directeur national à la protection de la jeunesse, la commission Laurent s’assure que même si l’intérêt public se porte sur un autre enjeu, il y aura un porteur de dossier pour la protection de la jeunesse.

La cause des enfants et des familles en difficulté sera portée au sein du ministère. Il deviendra difficile d’éteindre la lumière projetée ces dernières années sur les lacunes et les dysfonctionnements des DPJ.

La présence d’un directeur national, d’un sous-ministre, ne préserve toutefois pas de tout. 

On l’a vu en santé publique. Un directeur national de santé publique, poste qu’occupe Horacio Arruda, n’a pas empêché le gouvernement précédent, celui de Philippe Couillard, de sabrer le budget de la santé publique. Retour à l’équilibre budgétaire oblige, celui-ci a été réduit de 30 % durant la période d’austérité libérale.

L’avis d’un sous-ministre n’est pas non plus suivi à la lettre. On le constate aussi en santé publique.

Il n’y a pas de solution magique, a indiqué la présidente Régine Laurent. 

Sa commission énonce d’ailleurs plusieurs pistes qui vont bien au-delà de la création d’un poste de directeur national de la protection de la jeunesse. Il faudra attendre avril pour connaître l’ensemble de ses recommandations et voir si le gouvernement Legault a la volonté ferme de les appliquer rapidement.