La liste des corps non réclamés au bureau du coroner compte plus de 300 défunts, venant de partout au Québec, de tous les âges.

Triste et immense solitude

CHRONIQUE / Chaque fois que je parcours la liste des corps non réclamés au bureau du coroner, je la lis et la relis en secouant la tête. Je trouve cela d’une tristesse infinie.

On y retrouve plus de 300 défunts, venant de partout au Québec, de tous les âges. Des gens pour la plupart morts dans l’anonymat et l’indifférence générale. En filigrane, on devine une immense solitude.

Une douzaine de dépouilles proviennent de l’Outaouais : Lucile Dubé de la rue Bourque à Gatineau, Luc Poirier de la rue John, Gilles Bertrand de la rue Morin, François Martineau du boulevard Sacré-Cœur…

Je repasse la liste, et je m’imagine parfois reconnaître le nom d’un ex-voisin, d’un ancien collègue ou d’un camarade de classe perdu de vue.

Un petit coup d’œil sur la date de naissance dissipe vite l’illusion. Non, ce vieux pote d’université n’aurait pas 80 ans aujourd’hui…

On soupçonne qu’il y a dans cette liste les damnés de la terre. Des cas d’itinérance et de maladie mentale. Des gens que, même de leur vivant, on feint ne pas voir quand il nous quête de l’argent au coin de la rue.

Bien souvent, ils sont morts oubliés de tous dans un hôpital ou un CHSLD — des établissements qui ne disposent pas d’un grand nombre de salles réfrigérées. Au bout d’un moment, si personne ne réclame le corps, l’hôpital appelle un salon funéraire : « Dites, vous pouvez venir le prendre celui-là ? On n’a plus de place… »

Personne dans l’industrie funéraire ne se précipite pour cueillir les corps non réclamés. C’est loin d’être une industrie lucrative. Le ministère de la Sécurité publique rembourse un montant de 600 $ pour disposer d’un corps.

C’est bien peu quand tu calcules le coût du transport, les frais pour préparer le corps à l’incinération, le coût du contenant où on place le corps, les salaires des employés, l’urne pour les cendres, l’espace dans le columbarium…

N’empêche que lorsqu’un hôpital appelle la Coopérative funéraire de l’Outaouais (CFO) celle-ci ne refuse jamais de disposer d’un corps non réclamé. « On ne dit jamais non. On ne veut pas laisser les gens mal pris. On voit ça comme un service public, un service humain », explique Nadine Filiatreault, thanatologue à la CFO. 

De son côté, Entraide-Deuil Outaouais a payé les frais d’incinération de 21 défunts non réclamés depuis dix ans. La tendance est à la hausse, la moitié des cas étant survenus ces deux dernières années. 

« Ce que ça dit sur notre société ? Que des gens n’ont vraiment pas de filet social et que personne ne s’en soucie. C’est tragique », note André Raymond directeur général d’Entraide-Deuil Outaouais.

Pour chaque corps non réclamé, l’organisme de charité reçoit un remboursement de 2500 $ du régime des rentes du Québec — à condition que le défunt ait contribué au moins à cette hauteur durant sa vie. Ce n’est pas le cas de tout le monde, notamment des itinérants.

C’est souvent par ignorance que des gens hésitent à se manifester après le décès d’un membre de leur famille. Les proches ont peur de devoir payer les frais funéraires. Ils craignent aussi de se retrouver responsables d’une succession criblée de dettes. « Alors que ce sont deux choses différentes », précise M. Raymond.

Le nombre de corps non réclamés au bureau du coroner ne cesse d’augmenter depuis 2007 au Québec. De 45 corps il y a 10 ans, on est passé à 89 en 2016. 

Qu’est-ce qui explique ce phénomène ? À défaut d’une étude sur la question, peut-être faut-il faire un lien avec l’éclatement de la famille traditionnelle.

Le nombre de personnes vivant seules n’a jamais été si élevé au Canada. Vingt-huit pour cent des ménages canadiens étaient composés d’une seule personne en 2016, selon le dernier recensement. Au Québec, cette proportion atteignait 33 %.

Solitude, quand tu nous tiens…