Toutes les couleurs du mariage princier

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Au sujet du mariage du prince Harry et de Meghan Markle, je me demandais quelles sont les probabilités pour qu’ils donnent naissance à des enfants ayant la peau blanche ou noire, ou alors ayant les cheveux roux?» demande Colette Baribeau, de Trois-Rivières.

Le terme probabilités est on ne peut mieux choisi, ici, car il est impossible de prévoir avec une certitude absolue quels gènes exactement seront transmis par Mme Markle — pardon, la duchesse de Sussex — et son époux à chacun de leurs enfants, s’ils en ont un jour. Voyons pourquoi.

Le génome humain comporte environ 20 000 gènes, que nous portons tous en deux «copies», pour ainsi dire : l’une provient de la mère et l’autre, du père. Mais quand on fait un enfant, on ne transmet pas toutes les copies paternelles ou toutes les copies maternelles d’un bloc. Pour chaque ovule qu’une femme porte, pour chaque spermatozoïde qu’un homme produit, les gènes sont rebrassés par un mécanisme appelé enjambement chromosomal. Cela ne crée pas de nouveau matériel génétique, les gènes présents demeurent les mêmes, mais cela fait que chaque cellule reproductrice est un mélange aléatoire du père et de la mère, au point où l’on peut dire que chaque ovule, chaque spermatozoïde est unique. Alors avant d’avoir vu cet hypothétique bébé, la couleur de ses cheveux et de sa peau restera une affaire de probabilité.

Pour la calculer, cette probabilité, il faudrait connaître le génome du couple princier pour savoir quelles versions des gènes impliqués dans la pigmentation sont présentes, ce qui est totalement hors de la portée d’une chronique comme celle-ci. Mais on peut tout de même faire quelques hypothèses, explique le chercheur François Richard, spécialiste de la reproduction de l’Université Laval.

La couleur de la peau et des cheveux vient de deux pigments : la phéomélanine, qui va du jaune au rouge, et l’eumélanine, dont la couleur va du brun au noir. Et il faut savoir, dit M. Richard, que la première est ce que les biochimiste appellent un «précurseur» de la seconde : pour fabriquer de l’eumélanine, le corps prend la phéomélanine comme point de départ, puis la transforme.

Or les personnes rousses, comme le prince Harry, ont généralement une mutation sur un gène (le poétiquement nommé MC1R) les empêche de faire ce changement. «Les roux possèdent de la phéomélanine, mais ils sont incapables de la convertir en eumélanine», dit M. Richard. Cela leur donne à la fois les cheveux roux (phéomélanine rouge) et le teint pâle, car l’eumélanine est le pigment qui basane la peau.

En outre, cette mutation est dite récessive, ce qui signifie que pour être roux, les deux parents doivent passer la même version du gène MC1R. Si l’un des deux transmet la «version rousse» et l’autre, une «version brune», alors c’est cette dernière qui prévaudra. L’enfant aura alors les cheveux bruns, mais il sera porteur du «gène» de la rousseur et pourra le transmettre.

Cela signifie ceci : le prince Harry est roux, alors il a forcément deux copies «rousses» du gène MC1R, et c’est ce qu’il transmettra à d’éventuels enfants. La question est donc de savoir si la duchesse de Sussex est porteuse de la même mutation.

On sait que sa mère est Afro-Américaine et que son père est un Américain blanc qui a des racines allemandes, anglaises et irlandaises. Il n’est donc pas complètement impossible que Meghan Markle soit porteuse de la version rousse de MC1R. On peut imaginer que celle-ci aurait fait son chemin par les ancêtres irlandais de son père — ou même à la limite du côté de sa mère, si elle est elle-même métissée. «Mais les chances pour qu’elle soit porteuse sont plutôt minces», estime a priori M. Richard.

Si l’on devait mettre de l’argent là-dessus, les cheveux bruns seraient certainement le pari le plus sûr. Et dans la mesure où l’on aurait affaire à un bébé capable de produire de l’eumélanine, la couleur de sa peau serait alors une histoire un peu plus compliquée.

On connaît une douzaine de gènes et plus de 350 «loci» (des «endroits» sur le génome) qui influencent la couleur de la peau. Tous ne sont pas également importants, mais disons que cela ne rend pas les prédictions très simples — d’autant plus que les loci les plus déterminants ne sont pas tous les mêmes selon que l’on est d’ascendance européenne ou africaine. En fait, il existe même des cas connus de jumeaux non-identiques nés de couples «racialement mixtes» qui ont des teints de peau très différents.

Et à cela je peux ajouter, si cela peut servir, le cas de mes propres enfants puisque ma conjointe est métisse et a à peu près le même teint de peau que la duchesse de Sussex — sa mère vient d’Haïti, est elle-même un brin métissée et a marié un Français. Mon aîné a les cheveux bruns, la peau légèrement foncée (même s’il est essentiellement «blanc») et les yeux verts. Mon deuxième a une peau de blond, les cheveux châtains et les yeux bleus. Leur première petite sœur a le teint le plus foncé de la famille (hormis sa mère, bien sûr), de même que les cheveux et les yeux sombres. Et notre petite dernière a les cheveux très foncés et frisés, mais le teint très pâle et les yeux verts.

Ce qui, mine de rien, est une magnifique illustration — la plus magnifique en ce qui me concerne, mais il se peut que je sois lééégèrement biaisé sur ce point — de ce qu’on disait au départ : chaque ovule, chaque spermatozoïde est unique.

Autres sources :

- Fan Liu et al., «Genetics of skin color variation in Europeans: genome‐wide association studies with functional follow‐up», Human Genetics, 2015, goo.gl/9PA39J

- Nicolas G. Crawford et al., «Loci associated with skin pigmentation identified in African populations», Science, 2017, goo.gl/TxYpyq

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