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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

«T’as-tu la petite pilule?»

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CHRONIQUE / -Comment ça va, maman ?

- Mal, j’ai la couche pleine de merde et personne ne vient me changer. 

Il est 16h30, elle a sonné avant que Denise arrive. Elle va voir sa mère aux deux jours. «Je sors de sa chambre, ce que je n’ai pas le droit de faire... mais je veux avertir le personnel que ma mère doit être changée avant le souper. «Oui» qu’on me répond.»

Personne n’est venu.

Le souper est arrivé.

La mère de Denise a à peine touché à son repas. «J’ai regardé, elle en avait jusqu’au nombril…»

Denise est retournée le surlendemain dans ce CHSLD de la région de Québec. «J’étais avec ma mère et j’entends une dame qui demande à être changée, il est 17h15. Elle avait fini son repas et la préposée lui a répondu : «On ne peut pas tout de suite, il faut finir avec les repas, ramasser les cabarets». Dès que l’on pourra, on ira vous voir.»

Elle a attendu.

La mère de Denise habite en CHSLD depuis un an et demi, elle avait de plus en plus de misère à tenir sur ses jambes, s’est fracturé les hanches. Jusqu’en décembre, «elle était en fauteuil roulant, mais pouvait se mouvoir un peu dans sa chambre pour aller chercher quelque chose dans ses tiroirs, choisir les vêtements qu’elle aimerait porter le lendemain», m’écrit Denise.

Jusqu’au jour où un «déplacement par pivot» a mal tourné, la blessant sérieusement au genou.

Depuis, la frêle dame de 72 livres doit rester immobile. «Elle est dans une chaise gériatrique, qui est plus basse. Elle ne peut plus bouger, elle ne peut plus rien faire par elle-même. Ça fait plusieurs fois qu’elle me dit qu’on la laisse la couche pleine», me raconte Denise au bout du fil.

«Ma mère a toute sa tête. Ce n’est pas facile pour quelqu’un qui a toute sa tête de vivre ça. Elle m’a dit «ce n’est pas ça, la dignité humaine». Elle lisait toujours avant, elle écrivait toujours, mais elle ne peut plus écrire à cause de l’arthrite et elle ne lit plus. Elle me dit : “ça ne me tente plus”. C’est ça, la vie de ma mère.»

Denise est triste. «Elle ne mérite pas ça.»

La mère de Denise va bientôt souffler ses 95 bougies, elle n’y tient pas. «Ma mère veut mourir, elle me le demande. Il n’y a pas une semaine où elle ne me dit pas : “t’as-tu la petite pilule?” Elle a fait une demande pour l’aide médicale à mourir, on lui a refusé parce qu’elle n’est pas malade. Ma mère a fait attention à sa santé toute sa vie, elle a surveillé son alimentation, elle était très active. Et c’est ça que ça donne?» 

Elle se sent condamnée à vivre. «Elle n’est pas capable de mourir parce qu’elle est trop en forme», ironise Denise.

La solution, ce n’est pas l’aide médicale à mourir, ce serait de s’arranger pour qu’elle ait le goût de vivre, qu’on ne la laisse pas manger la couche pleine. Il manque de personnel, Denise le voit bien, elle voit bien les gens courir comme des dératés. Elle voit aussi sa mère dépérir à petit feu.

Elle n’est pas la première, ce n’est pas la première fois que je vous raconte une histoire comme celle-là, d’autres l’ont fait aussi.

Mais on aurait pu penser avec tout ce qui s’est passé au printemps dernier, avec l’hécatombe qui a fauché des milliers de résidents des CHSLD, avec des cas de négligence extrême comme au CHSLD Herron, avec tous les rapports qui ont été écrits, on aurait pu penser que ça irait mieux.

Avec les milliers de préposés formés à la vitesse grand V, on serait en droit de penser que ces choses-là n’arrivent plus.

Surtout que François Legault laisse entendre presque tous les jours en Chambre, pour justifier sa décision de ne pas tenir d’enquête publique, que les choses se passent beaucoup mieux. Jeudi, en réponse à la cheffe libérale Dominique Anglade, il a dit : «ça a été dur, durant la première vague, puis on a posé des gestes forts. On a embauché 10 000 préposés, ça aurait dû être fait depuis plusieurs années. On a mis un patron dans chaque CHSLD pour s’assurer enfin qu’il y ait quelqu’un qui s’assure que tous les employés portent de l’équipement de protection individuelle, ce qui n’était pas le cas, on avait congédié plusieurs de ces personnes-là dans l’ancien gouvernement.»

La mère de Denise attend que ces «gestes forts» se rendent à elle.

Comme elle attend qu’on la change.