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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
«Tant que nous ne sommes pas mortes, personne ne fait rien», se désole Louise  qui, il y a 25 ans, a dû trouver refuge dans une maison pour femmes en difficultés.
«Tant que nous ne sommes pas mortes, personne ne fait rien», se désole Louise  qui, il y a 25 ans, a dû trouver refuge dans une maison pour femmes en difficultés.

«Tant que nous ne sommes pas mortes»

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CHRONIQUE / C’est habituellement une formalité quand il faut envoyer un photographe : je demande l’adresse, la personne me donne son adresse.

Pas Louise.

Elle attendait un coup de fil pour savoir si elle allait avoir une nouvelle place où habiter, parce qu’elle doit déménager. Pas le choix. Depuis trop longtemps, elle passe d’une maison d’hébergement à une autre. «C’est toujours des séjours de quatre ou de six semaines. Et après, il faut partir.»

Et là, elle doit partir. «Ici, j’ai jusqu’au 13 [mars]. Je ne sais pas où je vais me retrouver. J’espère ne pas aboutir dans la rue.»

Le coup de fil n’est pas venu.

Louise a 60 ans, elle traîne un lourd passé, un père violent, incestueux. Une violence familiale qui la poursuit même après toutes ces années, même si son père est décédé. Une violence qui la gruge, qui la hante toujours. «Il y avait beaucoup de violence à la maison, tout le monde savait…»

Elle vivait dans une «maison confortable» de banlieue, «deux voitures à la porte, de l’argent». Il fallait sauver les apparences. Tellement qu’il a fallu très longtemps à Louise pour départager «ce qui était normal et ce qui ne l’était pas». Il y avait les viols, aussi l’emprise.

«Il me regardait comme un objet sexuel.»

Un jour, elle a compris. «C’est quand j’ai commencé à travailler au centre-ville que j’ai réalisé que je n’étais pas comme les autres. Ça prend du temps avant de comprendre d’où on vient. Ça m’a pris 35 ans avant de dénoncer mon père. Quand on le fait, on se sent coupable, on se trouve niaiseuse. Ma vie était une prison.»

Louise a pris son courage à deux mains, son père était policier. Elle a déposé une première plainte en 1995 comme un cri dans le désert, sa mère n’a pas voulu le faire avec elle. La peur. Et c’est là, il y a 25 ans, que Louise a dû trouver refuge dans une maison pour femmes en difficultés, le Chaînon.

Le début de son errance. «J’étais patineuse professionnelle, je travaillais, je n’aurais jamais dû avoir ces problèmes-là.» Depuis les 25 dernières années, elle a habité dans quelques logements, dans plusieurs maisons pour femmes, elle est même allée récemment deux mois dans un hôtel qui offrait un toit pour pas trop cher.

La voilà de retour dans la valse des hébergements qui dépannent.

Un mois, un mois et demi.

Avant ça, «je ne savais même pas que ça existait des maisons pour les femmes. J’avais pourtant travaillé deux ans chez Centraide Mont­réal, je n’étais pas au courant qu’il y avait de l’aide.» Mais elle s’est rendu compte, très rapidement, qu’il n’y avait pas assez de ressources.

Et qu’il fallait entrer dans des cases. «Au début, comme victime de violence familiale, je pouvais aller dans les maisons pour violence conjugale, mais ce n’est plus possible maintenant, je me retrouve dans des maisons pour femmes en difficultés, où il n’y a pas d’aide, pas de soutien.»

Et dans ces ressources, il y a toutes sortes de clientèles. «Il y a de plus en plus de consommation sur les lieux, il y a plus de violence. Ça s’est dégradé bien avant la pandémie. C’est d’une violence sans précédent et j’y suis pour des raisons de violence. Ça n’a pas de sens.»

Le sous-financement se fait sentir. «On meurt de froid, de faim, les conditions d’hygiène y sont exécrables, anormales. […] Les ressources sont en train de perdre complètement le contrôle de ces hébergements. Des ressources censées nous venir en aide et nous protéger.»

En 2018-2019, la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes en a refusé 15 000, faute de places.

À 60 ans, Louise est «épuisée». Et il y a son corps qui fait des siennes, la maladie affaiblit ses jambes. «Je tombe plus souvent. Il me faudrait un fauteuil roulant, mais je n’ai pas de médecin. […] Et rien n’est adapté pour les aînées et les handicapées dans ces hébergements pour femmes. C’est une autre forme de violence.»

Chaque fois qu’elle doit quitter une ressource, prendre ses cliques et ses claques, elle ne sait pas où elle aboutira.

«Je suis terrorisée à l’idée de me retrouver à la rue.»

Elle a payé cher d’avoir porté plainte contre son père, quatre fois plutôt qu’une. «Dans la famille, encore à ce jour on garde le silence sur les horreurs et on perpétue cette violence. […] Mon père est mort sans aucune accusation et c’est moi qui dois purger la sentence.»

Louise pense à toutes ces femmes qui ont crié à l’aide, qui ont porté plainte en vain contre un homme violent, elle pense à Myriam Dallaire et Sylvie Bisson assassinées à Sainte-Sophie au début du mois.

«Tant que nous ne sommes pas mortes, personne ne fait rien.»

Évidemment, Louise souhaiterait plus de ressources pour les femmes, elle voudrait un endroit où elle pourrait se poser, où elle pourrait vieillir en paix. Mais elle demande aussi plus de ressources pour les hommes. «On ne prend pas le problème par le bon bout, il faut passer par l’éducation des hommes. […] Ce n’est pas normal que certains hommes aient autant une haine des femmes.»

Et que ce soit les femmes qui doivent devenir fugitives, qui doivent se cacher. «Il faudrait cesser d’enfermer les femmes, il faudrait enfermer les criminels. On doit obliger les hommes violents à suivre des thérapies. Il faut les éduquer, il faut changer leur maudite mentalité d’arriéré mental.»

C’est mathématique, pour chaque femme violentée il y a un homme violent.

Il faudrait au moins autant de services.

Peut-être même plus.

Et il faut agir avant qu’ils blessent, avant qu’ils assassinent, avant qu’ils brisent des vies comme celle de Louise. «La solitude, la souffrance permanente, le défi de mon handicap, la violence continuelle qui perdure que l’on ne punit jamais. Le stress, l’incertitude de ne plus rien avoir, de ne pas avoir de toit, de ne plus avoir la capacité de me protéger et de m’en sortir. Comme si je le méritais...»

Pour Louise, «il faudrait cesser d’enfermer les femmes, il faudrait enfermer les criminels».

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Des chiffres qui parlent

Au Québec, le réseau À cœur d’homme chapeaute une trentaine d’organismes aux quatre coins de la province voués à aider les hommes.

On ne chôme pas.

En 2018-2019, ils ont aidé 7451 hommes qui ont des comportements violents dans un contexte conjugal et familial, 1349 hommes en difficulté, 499 enfants et adolescents ayant des comportements violents.

Mais c’est trop peu. Selon les chiffres de l’Institut national de la santé publique du Québec, «en 2015, 19 406 personnes ont été victimes de crimes contre la personne commis dans un contexte conjugal. Ces crimes ont fait 15 131 victimes féminines (78 %) et 4275 victimes masculines (22 %)».

Il y a deux fois plus de femmes violentées que d’hommes qu’on aide à devenir moins violents. Et ça ne compte pas la violence familiale, comme ce que Louise a vécu.

Une violence qui touche d’ailleurs aussi les personnes âgées. «Chez les personnes âgées, les femmes sont plus à risque que les hommes d’être victimes de violence de la part d’un membre de la famille. Elles représentent 60 % des personnes âgées survivantes de violence familiale», témoigne la Fondation canadienne des femmes.

Toujours selon l’Institut national de la santé publique du Québec, les femmes ont composé «la totalité ou presque des victimes d’homicides (72,7 %), d’enlèvements (100 %), de séquestration (97,0 %) et d’agressions sexuelles (97,4 %) commis par un conjoint ou un ex-conjoint.»  Mylène Moisan