Dominique et Émilie avec leurs enfants Adélianne et Léobert

Sur les chapeaux de roues

CHRONIQUE / J’ai étudié avec Dominique Tremblay à Jonquière, en Art et technologie des médias, je savais déjà qu’il irait loin.

Que son fauteuil roulant ne l’arrêterait jamais.

Né à 29 semaines de grossesse, il est atteint de paralysie cérébrale, ce qui ne l’a pas empêché d’étudier, de travailler, de voyager, de représenter le Canada deux fois aux Jeux paralympiques.

Il a joué au basketball, c’est là qu’il a rencontré Émilie, qui jouait au basketball aussi. Émilie est paralysée à partir du torse, elle peut se servir de ses mains, la gauche est un peu capricieuse, mais quand même. Elle n’a jamais marché, elle a eu un accident d’auto quand elle avait sept mois.

C’était en 1983, un homme complètement ivre a percuté la voiture de sa mère. «On revenait de chez la gardienne. Le gars n’a pas fait son “cédez”, elle n’a pas pu l’éviter ni changer de voie, il y a un camion qui arrivait dans l’autre sens.» Sa mère a passé un bon bout de temps à l’hôpital, elle s’en est tirée à peu près indemne.

Émilie est restée paralysée. «Tu peux le dire que le gars était saoul, si ça peut faire réfléchir quelqu’un.»

Voilà.

Dominique et Émilie sont en couple depuis une bonne dizaine d’années et, comme la majorité des couples, est venu ce jour où ils ont parlé d’avoir des enfants. «J’en ai toujours voulu. J’en voulais trois, Dominique, deux.»

Ils ont commencé par un.

Adélianne est née il y a sept ans, en parfaite santé. Comme tous bons futurs parents, Dominique et Émilie avaient préparé le coup, mais pas tout à fait comme tous les futurs parents. «On a reçu l’aide de la clinique Parent plus, qui offre une foule de solutions adaptées pour les parents qui ont des handicaps.»

Peu importe le handicap.

Ils ont eu un lit adapté, un bain adapté, une poussette adaptée, la fille qui s’est occupée d’eux a patenté la coquille pour qu’ils puissent l’installer dans leur voiture. «On a eu une petite veste avec une poignée dans le dos, on installe ça à l’enfant et ça nous permet de le soulever quand il est par terre.»

Ça marche quand ils sont bébé.

J’ai demandé à Émilie ce qu’elle avait ressenti quand sa fille avait fait ses premiers pas. «Ce n’est pas tant les premiers pas qui m’ont marquée. C’est quand elle a eu l’âge que j’avais quand j’ai eu mon accident. C’est là que j’ai réalisé tout ce que ma mère avait vécu, ce qu’elle avait eu à traverser.»

Adélianne marche, son petit frère Léobert, trois ans, aussi.

Ils courent.

Ça m’a sauté aux yeux quand j’ai vu passer sur Facebook une photo de famille qu’il a partagée, les deux parents en fauteuil roulant, les deux enfants debout à côté. Pour avoir deux enfants aussi, et mes jambes pour courir après, j’ai voulu savoir c’était quoi leur recette secrète.

Il n’y en a pas.

J’ai les ai rencontrés au Musée de la civilisation la semaine dernière, je parlais à Émilie pendant que Dominique s’occupait des mousses. Les deux couraient, Dom roulait derrière, avec un calme olympien. Il en a vu d’autres. Il est du genre à aller faire l’épicerie avec Léobert, le laisser filer avec un petit panier, le récupérer à la fin.

Émilie, elle, préfère le garder dans son champ de vision, avec un petit harnais accroché à un sac à dos.

«On a chacun notre technique.»

Ils ont chacun leur voiture, dont un véhicule qu’ils ont fait adapter pour voyager en famille, ils étaient à l’étroit dans leur Mazda5. Ils habitent depuis des années à Laval dans un logement qu’ils adaptent au fil des années. Les deux travaillent à temps plein, font les aller-retour entre l’école et la garderie.

Dominique va voir sa mère presque tous les jours, ils vont voir des matchs de l’Impact ensemble.

«Il y a certaines choses qu’on ne peut pas faire, comme des sorties tout seuls en famille. Quand on le fait, au zoo par exemple, on s’arrange pour y aller avec des amis qui ne sont pas en fauteuil» pour rattraper les enfants au besoin. «On commence à envisager d’y aller tout seuls...»

Quand les enfants écouteront plus.

Parce que pour la discipline, tout ce qu’ils peuvent faire, c’est se faire écouter. «Présentement, notre plus gros défi, c’est de punir. On ne peut pas les prendre et les mettre quelque part. Comment on punit quand on ne peut pas s’imposer physiquement? Quand on n’a pas de rapport de force avec la grandeur?»

La réponse est ce qu’on fait tous. «De notre mieux.»

Et d’emmener les enfants à faire de leur mieux aussi. «Adélianne nous aide de plus en plus, on lui demande parfois de ramasser des choses par terre, d’aller chercher des objets qui sont placés trop haut pour nous. Même Léobert nous donne un coup de main aussi quand il est capable.»

L’expression «hors de la portée des enfants» ne s’applique pas chez eux.

Émilie et moi avons jasé presque une heure pendant que Dominique était au costumier du musée, on a fini par être juste deux mères qui parlaient de leurs enfants, de leurs personnalités, du tourbillon de la vie de famille qui fait qu’on voit moins nos amis, de la joie des épidémies de gastro.

Je leur lève mon chapeau. 

De vivre, au sens propre, sur les chapeaux de roue.