Au Québec, 80 personnes tentent chaque jour de mettre fin à leur vie. Chaque jour au Québec, trois personnes décèdent par suicide.

Suicide: l’état d’urgence

CHRONIQUE / Si une stratégie se révèlait des plus efficaces pour réduire le nombre de décès sur les routes, le nombre de cancers ou de maladies cardiovasculaires, il y a fort à parier qu’aucun gouvernement ne s’en priverait et ne renoncerait à préserver des vies. Pourquoi est-ce différent lorsqu’il s’agit de prévention du suicide?

Le paradoxe est flagrant.

«Si le suicide compte parmi les principales causes de mortalité dans le monde, il ne figure toujours pas au rang des priorités de santé publique. La prévention du suicide et la recherche sur le suicide ne bénéficient pas des ressources financières et humaines dont elles ont désespérément besoin», relève l’Organisation mondiale de la santé, dans Prévention du suicide, l’état d’urgence mondial, un premier rapport sur ce thème pour l’organisation, rendu public lundi. 

Toutes les 40 secondes, une personne se suicide dans le monde. Total pour une année : 800 000. 

Au Québec, 80 personnes tentent chaque jour de mettre fin à leur vie. Chaque jour au Québec, trois personnes décèdent par suicide.

Chaque fois, 7 à 10 personnes sont endeuillées et portent leur fardeau de culpabilité, d’impuissance, d’incompréhension et parfois d’insatisfaction à l’égard d’un réseau de la santé et de services sociaux qui n’a pas su répondre adéquatement et promptement aux appels à l’aide. 

Ces décès et leurs lourds effets collatéraux ne sont pas des accidents. Il est possible de les éviter. 

Le Collectif pour une stratégie nationale en prévention du suicide a rappelé lundi qu’après 1999, le taux de suicide a diminué de 4,1 % chez les hommes, et ce, pendant dix ans, de 2,6 % par année chez les femmes et de 9,6 % en moyenne chez les jeunes.

La raison de ces bons résultats? Québec s’était doté en 1998 d’une stratégie québécoise d’action pour contrer le suicide, «S’entraider pour la vie». Les années suivantes, le taux de suicide a reculé dans certaines catégories d’âge. 

Depuis 15 ans, le Québec est privé d’une telle stratégie. Le nombre de suicides par jour est aujourd’hui le même qu’il y a 40 ans. 

Ici, le sujet n’est plus tabou comme auparavant et comme cela le demeure dans d’autres pays du monde où les tentatives de suicide sont toujours pénalisées.

Mais à quoi sert d’en parler et d’inciter son frère, son collègue ou sa conjointe à demander de l’aide si celle-ci n’est pas au rendez-vous ou se résume à un médicament ou à un suivi avec un spécialiste dans six mois?

La présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, la Dre Christine Grou, souligne que «nous avons travaillé depuis de nombreuses années à diminuer les tabous autour de la santé mentale. Les gens réclament des services, mais ceux-ci ne sont pas toujours au rendez-vous… ce qui peut entraîner un geste de désespoir». 

Plus de 25 organisations œuvrant en prévention du suicide et en santé mentale demandent au gouvernement de François Legault d’instaurer une stratégie nationale en prévention du suicide. La ministre de la Santé, Danielle McCann doit également produire un plan d’action en santé mentale pour 2020-2025. Va-t-on y prévoir enfin un accès accru aux services de psychothérapie qu’un collectif réclame depuis 2015 en s’inspirant de l’expérience australienne?

Les attentes sont grandes en santé mentale et ce depuis fort longtemps. M. Legault et son équipe se targuent d’être à l’écoute de la population. Voilà une belle occasion de le démontrer. 

Le 12 août dernier, le roman Le fleuve de l’actrice Sylvie Drapeau figurait parmi les quatre livres québécois achetés par le premier ministre Legault. En cette journée mondiale de prévention du suicide, je lui suggère de poursuivre la tétralogie de Mme Drapeau avec «L’enfer», qui raconte l’histoire d’une grande sœur dont le jeune frère schizophrène se suicide. C’est l’histoire familiale touchante de Mme Drapeau. C’est une histoire qui ressemble à celle d’autres familles du Québec et qui mériterait une plus belle fin.