Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
En 1979, le ministère de la Santé prévoyait déjà que l’État — par l’entremise des CLSC — n’allait pas pouvoir assurer la totalité des services à domicile et que des ressources bénévoles devaient compléter l’offre.
En 1979, le ministère de la Santé prévoyait déjà que l’État — par l’entremise des CLSC — n’allait pas pouvoir assurer la totalité des services à domicile et que des ressources bénévoles devaient compléter l’offre.

Soutien à domicile: l’effet COVID

CHRONIQUE / Un autre signe que la deuxième vague gagne du terrain, la pénurie de personnel fragilise plus que jamais les soins à domicile, qui doivent toujours composer avec un taux de roulement élevé, amplifié par les mesures sanitaires et les employés qui doivent être isolés à titre préventif.

Les agences privées viennent en renfort, plus qu’à l’habitude.

Sur le terrain, on constate que le jeu de chaise musicale est reparti. «C’est toujours la même chose dans les moments de crise, on change les choses de place, on joue au ping-pong», résume Stéphane Lemire, père de la gériatrie sociale, qui propose depuis bien des années de repenser le soutien des aînés à domicile.

Il préfère dire «dans la communauté».

Avec son équipe de la Fondation AGES, il mène d’ailleurs trois projets pilotes pour expérimenter sa formule où un réseau de sentinelles est formé pour détecter les problèmes plus rapidement chez les aînés et ainsi mieux intervenir. 

«On sent qu’il y a une volonté de faire le virage», observe-t-il.

Et la crise agit comme un accélérateur. «Quand la situation est critiquement urgente et désastreuse, comme maintenant, ça bouge. On sent qu’on veut accélérer les choses, que les gens sont en mode action, qu’il y a plus de communication entre les interlocuteurs. On réussit à faire bouger le réseau de la santé, ce n’est pas rien!»

Il croise les doigts. «Il faut absolument que ça continue après la crise et qu’on ne retombe pas dans les pantoufles. Parce que si on ne fait rien, ce qu’on voit là, ça va être tout le temps, ça va être l’hécatombe dans la communauté. […] On a beaucoup de retard dans le soutien à domicile, mais, avec la COVID qui nous fait appuyer sur l’accélérateur, on pourrait changer ça en cinq ans.»

Mais d’ici là, sur le terrain, les personnes qui reçoivent de l’aide à domicile doivent s’attendre à voir défiler plusieurs nouveaux visages et un nombre grandissant d’employés provenant des agences. «C’est sûr que la pénurie de personnel, elle est toujours là, on ne réglera pas ça demain matin.»

On déshabille Jean, qui ne peut plus habiller Pierre.

Et la deuxième vague, comme la première, fait monter la tension. «Quand tu as un territoire qui va de Portneuf à Charlevoix, comment veux-tu être réactif dans une machine aussi centralisée? Les personnes font leur possible, mais quand on les laisse ne pas prendre de décisions, c’est sûr que ça peut aller tout croche.»

Et ceux qui reçoivent des services écopent. La valse du personnel provenant d’agences augmente non seulement les possibilités de contamination à la COVID-19, elle se traduit également par un risque accru de lacunes dans la qualité des soins prodigués par ces «nouvelles» qui ne sont pas familières avec les usagers.

Et qui ont des formations inégales.

L’inverse est aussi vrai, imaginez que vous êtes cette personne qui reçoit des services et que, chaque jour, vous devez vous dénuder devant une personne différente, un homme ou une femme, pour vous faire laver.

Il y a, il me semble, une dignité à respecter.

Stéphane Lemire, père de la gériatrie sociale, qui propose depuis bien des années de repenser le soutien des aînés à domicile.

En conférence de presse virtuelle mercredi, le Collectif Action-COVID a lui aussi sonné l’alarme sur cette situation. «Il y a eu d’abord un délestage des services publics au profit des CHSLD et des résidences privées, a déploré le Dr Réjean Hébert, ministre de la Santé de 2012 à 2014 et porte-parole du collectif. Il y a également eu une diminution et même l’arrêt des évaluations pour les nouveaux usagers. […] Ces personnes ont été carrément abandonnées par les services, a-t-il poursuivi. Ils ont été laissés sans service avec, bien sûr, une détérioration de leurs conditions et, dans certains cas, un épuisement des proches aidantes qui ont dû redoubler d’ardeur pour compenser l’absence de services provenant de l’extérieur.»

Au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale nationale, la porte-parole Annie Ouellet assure qu’il n’y a pas de délestage de personnel pour le moment et que «la majorité des services de soutien à domicile est donnée par notre équipe d’environ 150 ASSS (auxiliaires en santé et de services sociaux). Pour un nombre restreint de personnes à domicile qui ne requièrent pas de médication, environ une dizaine de préposés d’agence s’ajouteront à notre équipe pour offrir des services.»

J’ai demandé dans quelle mesure le CIUSSS avait recours aux agences privées, je n’ai pas obtenu de réponses.

J’ai tenté de joindre les responsables d’une agence, en vain.

Directrice générale du Service amical basse-ville, Geneviève Dubé doit elle aussi composer avec la pénurie et flirter constamment avec le bris de service. «On a une préposée qui est en isolement à cause de la COVID, elle a dû arrêter une semaine le temps d’avoir ses résultats et maintenant, c’est son chum qui l’a attrapée. Elle ne travaille pas depuis trois semaines et on n’a personne pour la remplacer. C’est correct, c’est la chose à faire, mais pendant ce temps-là, on n’est pas capables de répondre aux besoins.»

À l’instar du Dr Lemire, Mme Dubé a également remarqué un changement de ton encourageant du CIUSSS. «Actuellement, tous les acteurs en place sont en mode solution. L’objectif qui est visé, c’est que les gens qui veulent demeurer à la maison ne se tournent pas vers l’hébergement par crainte qu’il n’y ait pas de services à domicile. Le réseau est en complète restructuration, on sent qu’ils veulent augmenter le personnel, mais ils sont en pleine crise eux aussi.»

La volonté est là, et c’est nouveau. «Il y a une énergie qui n’était pas là avant la COVID».

+

Un vice de fabrication

Il ne faut pas s’étonner que le système de santé n’ait pas les ressources suffisantes pour assurer le maintien à domicile.

Ça a été conçu comme ça.

Dans la toute première politique de soin à domicile adoptée en 1979, le ministère de la Santé prévoyait déjà que l’État — par l’entremise des CLSC — n’allait pas pouvoir assurer la totalité des services à domicile et que des ressources communautaires, lire bénévoles, devaient compléter l’offre.

Le système public a donc été dès le départ affublé d’un manque à gagner et tributaire d’un apport externe pour pouvoir mener à bien sa mission. Le bénévolat ayant rapidement montré ses limites, des CLSC ont dû se tourner dès 1980 vers les agences privées pour être capables de livrer la marchandise.

Ça fait 40 ans.

Ainsi, le maintien à domicile a toujours été un embrouillamini. Dans une étude publiée en 2000, on indique que «depuis 1984, la distribution des ressources et services relève à la fois du secteur public, du marché, des organismes communautaires et des aidants “naturels”, puisque la majorité des fonds publics supplémentaires en santé vont aux établissements hospitaliers».

C’est encore vrai aujourd’hui. D’ailleurs, constate le Dr Lemire, «quelqu’un qui a le malheur d’avoir un proche aidant va recevoir moins de services».

Jusqu’à ce que le proche aidant craque.

En 2003, dans une étude sur les soins à domicile financée par l’Institut de recherche Robert Sauvé en santé et en sécurité au travail, «on parle donc plutôt d’un cercle vicieux qui engendre des dépenses d’énergie, de temps et de ressources financières considérables sans mettre fin aux contradictions d’origine».

Il est plus que temps de régler ça.