Frédéric Dufour accompagne la poète Maryanne Bouchard, 12 ans, pour sa première expérience de scène.

Sous les cernes du poème

CHRONIQUE / « Pas question de mourir avec la mort. » - Émilie Turmel

Nous avons survécu! Les yeux rougis d’épuisement et d’émotions, les traits tirés mais lumineux, nous étions encore quelques dizaines au Déjeuner des braves, ultime activité de la Grande Nuit de la Poésie de St-Venant. Au plus fort de la frénésie nocturne, plus d’un millier de nuiteurs et de nuiteuses ont envahi le village d’une centaine d’habitants. Une invasion salutaire, accueillie par une armée de bénévoles et de citoyens heureux de partager leur territoire. Le 18 août 2018, une date à marquer d’une pierre blanche comme la nuit. 

Ça grouillait de partout : des écrivains festifs, des plumes de renom, des vedettes de la chanson, des poètes amateurs et des amateurs de poésie dans tous les coins. L’église débordait, se déversait dans le chapiteau, où refluait aussi le public encore étourdi d’une grande claque verbale reçue plus tôt à la Maison de l’arbre. Pour se remettre de toute la poésie émanant simultanément de trois scènes distinctes, certains allaient se promener sur le Sentier poétique.

La diversité des genres demeure la particularité de l’ambitieux festival condensé en quatorze heures. La poésie est polymorphe, vivante et vivace. Évidemment que le poème se déploie en vers libres plus ou moins sagement alignés dans un recueil, mais il se dévoile aussi dans le refrain de certaines chansons, dans l’embrasement soudain d’une compétition de slam ou dans la découverte d’une nouvelle voix révélée par un micro ouvert. Les diverses portes de cette immense baraque qu’est la prise de parole communiquent entre elles et aboutissent toutes dans une grande salle nommée poésie. 

Et voilà bien le pari au cœur de la programmation : que les admirateurs de Manu Militari assistent au spectacle hip-hop puis découvrent la poésie de Louise Dupré; que les lecteurs de Daria Colonna errent sur le site et s’arrêtent à l’incandescence des paroles de Tire le coyote ou de Patrice Michaud; que les nuiteurs qui envahissent le chapiteau pour une conférence de Normand Baillargeon aient soif de poésie et courent s’abreuver au Bingo littéraire des Premières Nations. 

La poésie québécoise est en grande forme. De nombreuses publications de qualité paraissent chaque année, les jeunes maisons d’édition tirent leur épingle du jeu et consolident leur renommée. On célèbre et se réapproprie nos illustres prédécesseurs, de Miron à Uguay en passant par Kibkarjuk ou Desrosiers. Des lectures, des conférences, des ateliers de création et une kyrielle d’événements célébrant la poésie d’ici émergent dans toutes les régions du Québec. La Grande Nuit de la Poésie de St-Venant s’inscrit dans cette mouvance. Depuis la fameuse nuit de 1970, des torrents d’eau et d’encre ont coulé sous les ponts. Pourtant, en dehors des revues spécialisées, la représentation des poètes se fait rare dans les médias nationaux. 

Aucun grand média ne s’est présenté à St-Venant pour cette biennale d’envergure exceptionnelle. Aucun. Je sais, bien planqué au creux des Appalaches, St-Venant c’est loin de la Place des arts, mais quand même! Plus d’un millier de participants, une douzaine de chanteurs, autant de slameurs, de slameuses, des rappeurs, des monstres sacrés de la littérature et quelques dizaines de poètes parmi les plus importants de notre génération, mais aucun de nos grands médias nationaux! Il manquait peut-être d’humoristes ou de chefs cuisiniers…

La pertinence des journaux régionaux s’est fait sentir; une brave journaliste, poète sur les bords, tenait le phare à elle seule. Calepin à la main, elle s’apprêtait à quitter le site lorsqu’elle a trébuché et chuté sur l’asphalte. Même pas un verre de trop, juste la malchance. La seule journaliste sur place s’est fracturé la main! Notre unique blessée, c’est la grandiose Sonia Bolduc, qui s’est retrouvée incapable de rendre compte de la magie vécue cette nuit-là. À croire que notre imposante biennale désire préserver un peu d’intimité. 

Sans ce mystérieux incident, je ne me serais jamais permis de témoigner de l’importance d’un événement où je suis moi-même directeur artistique. Mais ne craignez pas le conflit d’intérêt, je suis bénévole; cette implication est extrêmement enrichissante, mais ne me rapporte pas une cenne. J’allais plutôt écrire sur l’enlevante campagne électorale, mais les promesses bidon m’assomment déjà et les circonstances l’imposent; la montagne de travail abattue par Richard Séguin, Jean-François Létourneau, Sylvie Cholette, des dizaines de bénévoles et votre humble chroniqueur méritait bien un papier diffusé dans nos essentiels médias régionaux. Voilà qui est fait. 

Mes salutations aux citoyens de St-Venant, aux poètes en tous genres, aux nuiteurs et nuiteuses, à la sympathique journaliste estropiée et à tous ses collègues qui oublient parfois que les événements culturels d’ampleur nationale se tiennent aussi en région.