L’herbe n’est pas toujours plus verte dans les champs des voisins, auront compris quelques randonneurs à la campagne.

La ronde du roundup

CHRONIQUE / C’est l’avantage des culs-de-sac dans le fin fond de la campagne, mettons que tu te dis « Ah, j’vais aller prendre une petite marche avec les ânes et les chèvres... », ben tu fais juste enfiler tes bottes à tuyau, tu passes le licou aux ânes pis tu descends dans le rang.

Les chèvres suivent en gang et en sautillant, faut juste que tu sois assez stratégique pour passer loin du jardin, pis des fleurs, pis de la talle de bleuets, pis de tout finalement.

Les chiens ne manquent jamais une sortie, bien entendu, et par mimétisme, en regardant les ânes et les chèvres aller, ils essaient de manger l’herbe longue et les fleurs sauvages sur le bord du fossé. C’est le gros party, un buffet à volonté avec une couple de pommettes en prime vers la fin de l’été.

De l’autre côté de ce petit rang pas tout à fait assez large pour deux voitures, y a des champs, puis un ruisseau qui coule vers la rivière et cette longue colline boisée au fond qui sert de ligne d’horizon.

Dans ces champs en location, pendant les premières années, du foin que l’agriculteur-locataire venait engraisser de fumier au début de l’été, puis éventuellement couper, faner, ramasser au moins une fois, parfois deux.

Puis y a trois ans, un matin comme un autre, il est venu faire un tour, un réservoir attaché au tracteur géant. On n’a presque pas eu le temps de cligner des yeux, la mort était passée dans les champs, d’un jaune Van Gogh, mais sans la beauté d’un tableau.

J’ai eu envie de douter. De me convaincre que non.

Puis quelques jours plus tard, par le plus grand hasard, quelqu’un de l’UPA est venu cogner à la porte, un peu perdu, en quête d’un nom ou d’une adresse.

J’ai profité du hasard, et j’ai demandé. Les champs, là devant, qu’est-ce qui a pu se passer?

« Ben, ça c’est probablement du Roundup. » (Lire ici Roundup Ready, un herbicide incorporé dans une semence, au choix.)

J’ai sacré. Ça m’arrive. Ça fait du bien.

Mais après?

Après, tu peux t’écrapous sur le bord du fossé, brailler ta vie pis lancer des roches à l’agriculteur quand il va repasser avec son tracteur.

Mais tu le sais bien que le problème, c’est pas tant l’agriculteur.

Lui, avec les moyens, les outils, les restrictions et les normes qu’on lui impose, il fait son travail, pour nourrir sa famille.

Et ses concitoyens.

Vous et moi.

Roundup dans le champ, dans l’eau, dans le grain, dans la bouffe, dans l’agriculteur pis dans tout le monde.

L’agriculteur, depuis des décennies, on lui propose, puis lui impose des semences, herbicides, pesticides et engrais, au départ ça devrait l’aider à stabiliser ses récoltes, donc ses revenus, c’est quand même assez tentant avouons-le, mais assez rapidement, il n’a plus tant le choix ni d’autres options.

On a toujours le choix, direz-vous.

Vrai.

Mais les options sont parfois limitées, la saga Schmeiser face à Monsanto (propriété désormais de Bayer) avait donné le ton aux indépendantistes agricoles qui tenaient ou tiennent encore à faire autrement, et le peu d’intérêt témoigné depuis plus de 20 ans autant par le grand public que par la classe politique aux premiers cris d’alarme sur le Roundup et les effets dangereux sur la santé de son principal actif, le glyphosate, en témoignent.

Le glyphosate?

Oui, oui, ce pesticide officiellement déclaré « cancérigène probable » depuis 2015 par le Centre international de recherches contre le cancer (CIRC), une branche de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Le glyphosate au centre des mégas procès aux États-Unis où un jardinier et un citoyen pointent le Roundup comme principale cause de leur cancer respectif.

Le glyphosate dont les utilisateurs auraient 41 % plus de risques de développer un cancer appelé lymphome non hodgkinien.

Le glyphosate retrouvé dans 80 % des aliments à base de blé, de maïs, de haricots, d’avoine et de légumineuses analysés lors d’une étude d’Équiterre et Environmental Defence en 2018.

Le glyphosate qui contaminait selon une étude de 2016 de l’Agence canadienne d’inspection des aliments près de 30 % de nos aliments, parfois à des concentrations supérieures aux limites de contaminations jugées sécuritaires pour Santé Canada.

Le glyphosate dont Santé Canada a pourtant en 2017 reconduit pour 15 ans encore l’utilisation en se fiant sur des études fournies par l’industrie plutôt que sur des données indépendantes sonnant l’alarme.

Ce même glyphosate dont parlent les scientifiques depuis des années, dont certaines municipalités avaient interdit l’utilisation à des fins esthétiques il y a 15 ans sans s’attaquer au cœur du problème situé dans le gras du monde forestier et agricole.

Ce même glyphosate faisant l’objet de pressions et de pétitions afin d’en bannir l’utilisation.

Des pétitions qui amassent trop peu de noms, allez donc savoir pourquoi.

Parce que oui, on a toujours le choix.

Mais ça ne s’applique pas qu’aux agriculteurs, ça vaut aussi et surtout pour les consommateurs, les citoyens, les électeurs, le monde.

Devant un champ ou l’évidence dévastatrice du Roundup et de son glyphosate, tu peux sacrer, t’écrapous sur le bord du fossé, brailler ta vie pis lancer des roches à l’agriculteur quand il va repasser avec son tracteur.

Tu peux aussi décider que c’est assez, que tu vas regarder ce qui se passe, être à l’affût, réactif, actif.

Que tu vas prendre en main le contenu de ton assiette, de tes achats, ton environnement, tes gouvernements, tes lois, ton avenir.

Et éventuellement retourner prendre une petite marche relaxe, de bon matin, avec les ânes, les chèvres ou les enfants, sans t’inquiéter de ce qui se passe dans le champ à côté.