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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le Sommet des Amériques a donné lieu à de violentes manifestations.
Le Sommet des Amériques a donné lieu à de violentes manifestations.

Sommet des Amériques: vingt ans déjà

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CHRONIQUE / C’était il y a 20 ans aujourd’hui mais c’est comme si c’était hier, j’habitais rue Saint-Patrick à l’angle de Berthelot, la fenêtre de mon salon donnait sur le parc.

Sur le mur de clôture Frost.

J’avais suivi la construction du mur, j’avais vu le centre de Québec prendre des allures de ville assiégée. Un branle-bas de combat pour une rencontre de trois jours entre dirigeants qui allaient discuter du sort des Amériques derrière des portes closes, la table était mise pour l’affrontement. 

Le Sommet des Amériques n’était pas encore commencé qu’on sentait déjà la pression et l’oppression dans l’air, comme une fuite de gaz propane dans une pièce fermée qui n’attend qu’une étincelle. Ça n’a pas été long, le feu a pris dès le jeudi soir, l’air du centre-ville était saturé de gaz lacrymogène. 

J’en respirais jusque chez moi. 

J’entendais les hélicoptères, ils volaient bas. Je me souviens m’être imaginé la vie de ceux qui vivent dans les pays en guerre, pour qui les bombes et le vacarme venu du ciel font partie du quotidien. À cette différence que nous n’en avions que pour 72 heures, après quoi nous passerions le balai et ferions le bilan des dégâts.

La manchette du Soleil du lendemain était «Vendredi noir», on racontait l’assaut des manifestants qui avaient fait tomber la clôture en quelques minutes, la riposte musclée des forces de l’ordre. Tous les journalistes du Soleil étaient sur le terrain, les photographes ne savaient plus où donner de l’objectif tant il y avait de l’action.

C’était surréel.

Et moi, capable de lire les quatre principales langues de l’Amérique, j’étais assignée à effectuer une revue de presse internationale à partir des journaux de l’Europe, des États-Unis et de l’Amérique latine. L’envoyée du quotidien argentin El Clarin, Ana Baron, avait noté que le contexte et l’atmosphère de ce troisième Sommet des Amériques contrastaient avec les deux précédents, où le ton était plutôt à la fête et aux réjouissances. 

Le journaliste chilien de La Nacion, lui, avait trouvé la manifestation «bon enfant», il avait eu un faible pour la catapulte à toutous.

Des manifs, il en avait vu d’autres.

Pas nous. Nous avions vu les images spectaculaires des autres manifestations ailleurs dans le monde, des villes prises d’assaut, c’était chez nous maintenant. Le mouvement antimondialisation était à son paroxysme, le président américain George W. Bush était sous pression pour que la ZLÉA aboutisse avant 2005, le Brésil était encore plus pressé, souhaitant que l’échéance soit réduite de deux ans.

La Une du <em>Soleil</em> du 21 avril 2001

Vingt ans plus tard, on ne parle plus de cette Zone de libre-échange des Amériques. Le projet a tourné en eau de boudin, il a donné lieu en 2005 à une entente entre les États-Unis et six pays d’Amérique latine et Obama a fermé les livres en 2009. Cinq autres Sommets des Amériques ont eu lieu depuis celui de Québec, le dernier à Lima en avril 2018, la gouvernance démocratique face à la corruption était à l’agenda.

Dans le Washington Post, on citait l’Américain Richard E. Feinberg, qui a participé à l’organisation de six Sommets des Amériques depuis le premier en 1994, il s’attendait à ce que soit signée une convention similaire à celle conclue au Sommet de 1996 pour mettre le holà… à la corruption. «Qu’avez-vous fait depuis 22 ans? Pourquoi est-ce qu’on vous croirait maintenant?»

La corruption se porte toujours très bien.

Si on a tiré des leçons de ces grands-messes de politique spectacle qui n’accouchent généralement que d’une mièvre déclaration dont chaque virgule a été négociée, ce n’est malheureusement pas dans les changements réels qu’elles devraient engendrer. Ce qu’on a appris, c’est à tenir les sommets de plus en plus loin, de plus en plus à l’écart de la population.

J’étais à la rencontre du G7 à La Malbaie en 2018 où on avait transformé une partie du village en forteresse, où on avait littéralement créé un enclos pour les rares manifestants qui se sont pointés. Les partisans du tout-à-la-sécurité diront que les organisateurs ont gagné leur pari, il n’y a pas eu de casse.

Soit. 

Mais, selon la vérificatrice générale du Canada, on a dépensé plus de 500 millions $ seulement pour assurer la sécurité des dirigeants pendant trois jours, dont Donald Trump, qui est arrivé et parti en coup de vent. C’était 80 millions à Québec en 2001.

Ce sera quoi dans 20 ans?