Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Pour les gens seuls, dans leur grande maison, c’est parfois très difficile de vivre la période des fêtes où la nostalgie prend beaucoup de place.
Pour les gens seuls, dans leur grande maison, c’est parfois très difficile de vivre la période des fêtes où la nostalgie prend beaucoup de place.

«S’il me faut vivre un Noël sans toi»

CHRONIQUE / Paul m’a écrit il y a quelques jours pour me demander si je pouvais l’aider à trouver une vieille chanson de Yoland Guérard. « Une chanson dont je retiens un verset qui était : S’il me faut vivre un Noël sans toi », a précisé Paul dans son courriel.

Le nom Yoland Guérard était presque effacé de ma mémoire. Je me souviens vaguement d’un disque de Noël de ce chanteur que mes parents faisaient parfois tourner dans le temps des Fêtes. Mais il était un artiste de leur époque, de leur génération. Pas de la mienne.

Yoland Guérard est un grand nom de l’histoire de la musique québécoise et française, j’en suis bien conscient. Mais de là à trouver l’une de ses chansons sur la toile en ayant comme seul indice qu’un court passage de cette chanson, c’était mission impossible. Désolé Paul. J’ai trouvé une chanson interprétée par Yoland Guérard intitulée Noël sans toi, mais il ne s’agissait pas de la bonne. 

« Ce n’est pas grave, m’a répondu Paul. Merci d’avoir essayé. J’étais simplement nostalgique lorsque je vous ai écrit. »

Paul a 74 ans. Sans enfant et sans famille immédiate dans la région, il vit seul depuis cinq ans. Seul dans sa grande maison de Gatineau. Et Noël, pour lui, est un lourd moment de nostalgie, de tristesse, de solitude surtout.

Sa conjointe des 30 dernières années, Aline, habite une résidence pour personnes âgées, à l’étage des résidents en perte d’autonomie. L’Alzheimer.

La maladie progresse lentement, Aline se souvient toujours de son « Paul » et de ses proches. Mais rester à la maison était devenu impossible. Les oublis et les pertes de mémoire étaient devenus trop fréquents. Le danger pour sa santé, trop présent. Donc depuis cinq ans, Paul et Aline vivent loin l’un de l’autre. 

« Je la visite de trois à quatre fois par semaine, dit Paul. Mais je suis complètement vidé lorsque je rentre à la maison. C’est tellement difficile d’accepter ce qui lui arrive. Je l’appelle aussi tous les jours, trois fois par jour, le matin, le midi et le soir. À 18 h, je lui rappelle que l’émission Le Tricheur passe dans une demi-heure. Elle aime aussi les émissions The Voice, Du talent à revendre, En direct de l’univers et La petite vie les samedis à 18 h 30. Donc je l’appelle pour lui rappeler de les regarder. Je suis comme son TV Hebdo vivant, lance-t-il en souriant.

— Passerez-vous la journée de Noël avec votre conjointe ?, lui ai-je demandé.

— Oui. Ce sera notre cinquième Noël sans elle à la maison. Je vais aller dîner avec elle à sa résidence et je vais passer l’après-midi là-bas. Puis je vais rentrer à la maison, fermer les rideaux du salon et passer la soirée de Noël dans le vide d’une maison remplie de beaux souvenirs. »

Ces « beaux souvenirs », ce sont le sapin de sept pieds de hauteur que Paul et Aline décoraient ensemble trois semaines avant Noël. « Notre sapin était de toute beauté, se souvient Paul. Le plus beau du quartier. Mais celui que j’ai aujourd’hui, comme vous le voyez…». Disons que seuls les « Charlie Brown » de ce monde pourraient apprécier son petit sapin à peine décoré et caché dans un coin du salon.

Ces « beaux souvenirs », ce sont les tourtières qu’Aline préparait, le souper de Noël à la maison entouré d’amis, et les cartes de Noël que le couple faisait parvenir à leurs proches. « Aline avait ce don pour toujours choisir la carte parfaite pour chacun, se rappelle Paul.

«Serait-il possible pour votre conjointe de passer la journée de Noël avec vous ici, dans votre maison ?

— Elle ne veut pas, elle a trop peur. Elle ne peut pas. On a essayé il y a trois ans et elle a paniqué. Elle ne peut pas sortir de son logement. Elle n’est pas sortie de sa résidence depuis le printemps 2018. Le monde extérieur lui fait un peu peur. Elle n’est pas vraiment heureuse où elle se trouve, mais elle est bien. Moi, je ne suis pas heureux non plus, et ça va de moins en moins bien.

— Que voulez-vous dire ?

— Partout où je regarde, je pense à elle, répond-il les larmes aux yeux. Je me prends un plat dans l’armoire, je revois Aline chercher quelque chose dans cette armoire. Chaque petite chose, chaque détail, chaque moment me rappelle sa présence. Et quand Noël approche, c’est 100 fois pire. Quand je la visite, elle me demande parfois si j’ai pensé à elle la veille. Je lui réponds toujours : "Je pense à toi tout le temps, mon amour. Tout le temps."»