Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Mercredi, François Legault a fait part d’une dizaine de suggestions de lecture dans une présentation organisée par l’Association des libraires du Québec sur Facebook.
Mercredi, François Legault a fait part d’une dizaine de suggestions de lecture dans une présentation organisée par l’Association des libraires du Québec sur Facebook.

Si un premier ministre a du temps pour lire...

CHRONIQUE / François Legault s’est établi une réputation de lecteur auprès de nombreuses personnes. Pas seulement de lecteur de dossiers techniques et de revues de presse, mais de romans et d’essais.

Comme à peu près tous ceux qui évoluent sous le regard des autres, M. Legault exerce un métier de représentation. Faire état de ce qu’il lit, comme il le fait régulièrement, c’est forcément s’exposer. C’est aussi envoyer des messages.

Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es… Ou ce que tu veux montrer de toi; et ce que tu veux envoyer comme messages. 

Mais n’est-ce que cela? Non. François Legault lit un livre en moyenne par semaine, à raison de 30 à 60 minutes de lecture tous les soirs, depuis de très nombreuses années.

Mercredi, jour du conseil des ministres de son gouvernement, il est apparu dans une présentation organisée par l’Association des libraires du Québec sur Facebook. Il a fait part d’une dizaine de suggestions de lecture dans le cadre des «Prescriptions littéraires» de l’association.

Le premier ministre du Québec cherche toujours à faire vibrer la fibre nationale québécoise. C’est donc sans surprise que ses suggestions de lecture, lors de cette présentation, ont d’abord et surtout porté sur des auteurs québécois.

Il a parlé de Traverser la nuit, de Marie Laberge, un roman qu’il avait déjà cité lors de l’un de ses points de presse du printemps alors que la COVID faisait des ravages dans les CHSLD. Il a parlé des Filles de Caleb d’Arlette Cousture, de David Goudreault, un «phénomène» littéraire, a-t-il noté, de Dany Laferrière, dont le livre le plus abouti est à ses yeux L’Énigme du retour. Il s’est exprimé sur Marie-Christine Chartier, sur Michel Jean, qui vient de remporter le prix France-Québec avec Kukum, sur des ouvrages de Denise Bombardier et sur L’Empire du politiquement correct du chroniqueur et essayiste Mathieu Bock-Côté, une évocation qui lui a permis de survoler le débat entre les «diversitaires» et les «nationalistes». C’est ainsi qu’il a nommé ces deux groupes de citoyens aux visions opposées.

Il a tenu à n’oublier aucun genre, puisqu’il a aussi présenté Frida, la reine des couleurs, un album pour enfants.

Après avoir glissé que son auteur préféré est Romain Gary, et puisqu’il disposait finalement d’encore un peu de temps, il a, en rafale, eu de très bons mots pour Jean d’Ormesson, qui «aide à passer à travers des moments qui sont parfois difficiles» et pour Le Lambeau de Philippe Lançon, un «chef d’œuvre», a-t-il dit. Et il a eu de très bons mots aussi pour Jean-Paul Dubois, Michel Houellebecq, Henning Mankell, ainsi que pour Elena Ferrante. 

Marois et Couillard

Alors qu’elle était à l’Assemblée nationale, Pauline Marois avait affirmé au Soleil qu’elle lisait «tous les soirs, toutes les fins de semaine, en vacances, dans l’auto, en avion». Ce jour-là, elle avait cité Andreï Makine, Nancy Houston, Alessandro Baricco, Yves Beauchemin, Marie Laberge et les auteurs de romans policiers Elizabeth George, P.D. James et John Le Carré.

En avril 2018, alors qu’il était premier ministre, et tout juste avant le Salon du livre de Québec, Philippe Couillard avait indiqué que la lecture récente qui l’avait le plus comblé était Le Peuple rieur de Serge Bouchard.

Mais jamais un premier ministre québécois n’a autant et aussi régulièrement partagé ses lectures que François Legault.

En faisant de même, Philippe Couillard aurait sans doute ajouté à son image de cérébral éloigné des citoyens. Le jeu des perceptions est souvent injuste, mais on ne peut que le constater.

Les prédécesseurs de M. Legault parlaient de leurs lectures lorsqu’ils étaient questionnés sur le sujet. L’actuel premier ministre ne se fait pas prier. Il en parle régulièrement sur sa page Facebook.

Samedi dernier, il écrivait : «J’ai lu Churchill de François Bédarida. Excellente biographie non complaisante d’un des plus grands hommes politiques de l’histoire (…) Grand orateur, son premier discours comme PM : “Je n’ai à offrir que du sang, du labeur, de la sueur et des larmes” (…) Grand patriote, nationaliste.»

M. Legault passe ses messages. 

Le samedi précédent, le 14 novembre, il écrivait : «J’ai lu Jules-A. Brillant – Bâtisseur d’empires de Paul Larocque et Richard Saindon. L’histoire d’un des plus grands hommes d’affaires québécois du début du 20e siècle, qui est né et a passé toute sa vie au Bas-St-Laurent.»

Daniel Pennac

Même s’il en profite pour soigner son image, tout ça est tout de même remarquable. Car si un premier ministre, dont l’horaire de travail est plutôt fou, trouve le temps de lire autre chose que ses dossiers et ses revues de presse, plusieurs d’entre nous pourraient aussi en trouver pour cette activité pas si désuète.

Mercredi, François Legault a fait part de ses «prescriptions littéraires». Mais, pas de pression!

N’oublions pas les prescriptions de Daniel Pennac. Celles apparaissant au dos de l’ouvrage Comme un roman, paru chez Gallimard en 1992. Selon Pennac, les «droits imprescriptibles» du lecteur sont, entre autres, le droit... de ne pas lire, le droit de lire n’importe quoi, le droit de sauter des pages, le droit de grappiller, le droit de ne pas finir un livre et le droit de lire à haute voix.

Finalement, c’est l’idée du plaisir.