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Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque
Donald Trump, lors de son arrivée à la base militaire de Bagotville, dans le cadre du G7 en juin 2018.
Donald Trump, lors de son arrivée à la base militaire de Bagotville, dans le cadre du G7 en juin 2018.

Trump, martyr de la liberté d’expression?

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CHRONIQUE / «La liberté complète de contredire et de réfuter notre opinion est la condition qui permet de présumer sa vérité en vue d’agir : c’est là la seule façon rationnelle donnée à un être doué de facultés humaines de s’assurer qu’il est dans le vrai.» - John Stuart Mill, De la liberté

En marge des violences qui ont lieu le 6 janvier dernier à Washington, les Gafa (géants du Web) ont pris la délicate décision de bannir Donald Trump de leurs plateformes respectives. Après qu’il ait publié des messages et des vidéos au contenu jugé «sensible», les comptes Twitter et Facebook du président déchu ont effectivement été suspendus pour une durée indéterminée. Une évidence, diront celles et ceux qui considèrent que la cause et les idées de Trump sont aberrantes et dangereuses, mais il n’en demeure pas moins que le pouvoir que s’octroient ces géants du Web est lui aussi sujet à caution.

Je ne souhaite pas débattre ici du personnage Donald Trump et de ses opinions. La réflexion que je propose porte plutôt sur la censure dans les médias, et plus particulièrement sur le rôle joué par certaines entreprises privées comme Amazon, Twitter et Facebook dans l’encadrement de nos débats publics. Plus que jamais, alors que les cas de censure se multiplient, nous devons réfléchir sérieusement à la valeur et à la place que nous souhaitons accorder à la liberté d’expression.

Revenons sur le cas de Donald Trump. À priori, le problème paraît simple : puisque les Gafa sont des entreprises privées, il revient à elles seules de décider qui peut ou ne peut pas utiliser leurs plateformes, et à quelles conditions. Seulement, ces plateformes sont pour ainsi dire devenues incontournables, notamment pour les politiciens qui souhaitent rejoindre le plus large public possible. De fait, un politicien qui n’aurait pas accès à ces plateformes souffrirait d’un important désavantage par rapport à ses opposants. Même chose en ce qui a trait à la diffusion des idées et de l’information. Le problème est donc très sérieux, car laisser à ces entreprises privées le soin de décider quelles opinions et quelles informations méritent d’être diffusées (ou pas) s’apparente à un déni de démocratie. À tout le moins, cela devrait faire l’objet d’un vaste débat public.

À celles et ceux qui seraient tentés d’appuyer sans réserve la suspension des comptes Twitter et Facebook de Donald Trump, donc, je poserais la question suivante : comment réagiriez-vous s’il s’agissait d’un politicien que vous admirez? Impossible, pensez-vous? Mais comment savoir? Comment savoir si les idées que vous chérissez ne feront pas éventuellement l’objet d’une telle censure? C’est là tout le problème, car actuellement il revient à ces entreprises privées de décider arbitrairement et unilatéralement qui peut ou ne peut pas s’exprimer sur leurs plateformes.

La question est donc loin d’être simple, bien au contraire. Qui peut déterminer les causes et les idées qui sont acceptables et celles qui ne le sont pas? Et sur la base de quels critères? Ce sont d’excellentes questions auxquelles il faudra répondre de manière claire et équitable. L’exercice est délicat, mais nécessaire.

En ce qui a trait à la liberté d’expression elle-même, on constate que la tentation de la censure se fait de plus en plus sentir, notamment dans nos établissements d’enseignement. Certains semblent y voir une forme d’assainissement de nos débats publics, voire une marque de respect à l’égard de celles et ceux qui pourraient être choqués par des propos jugés sensibles. Aussi noble soit-elle, cette position néglige par ailleurs les avantages liés à la libre circulation des opinions, même les plus radicales ou excentriques. Certes, cela nous expose au risque d’être choqué ou bousculé par certains propos, mais cela nous permet aussi d’y voir plus clair.

C’est du moins la position défendue par John Stuart Mill dans son ouvrage De la liberté, paru en 1859. Pour Mill, en effet, la libre circulation des opinions permet de mettre celles-ci à l’épreuve des faits et de la discussion. Elle permet aussi d’affiner notre propre opinion par le biais de l’argumentation rationnelle. En somme, Mill croit que la vérité naît de la diversité des points de vue et des opinions. En ce sens, il y a donc un réel danger à censurer certaines opinions, même les plus folles, notamment parce que cela risque de nous enfermer toujours davantage dans le dogmatisme et l’intolérance.

Finalement, Trump est-il un martyr de la liberté d’expression, comme le prétendent ses supporters? C’est probablement exagéré, mais il n’en demeure pas moins que son cas a de quoi soulever des inquiétudes légitimes. La liberté d’expression est trop précieuse pour que nous la laissions entre les mains d’intérêts privés et de groupes militants.