Sébastien Lévesque

Racisme: briser les solitudes

CHRONIQUE / Dernièrement, il a beaucoup été question de racisme au Québec. En effet, même si cela s’est produit aux États-Unis, la mort tragique et atroce de George Floyd a suscité de vives réactions et provoqué un débat de société douloureux, mais nécessaire. Pour plusieurs, le débat consiste à évaluer s’il y a oui ou non du racisme systémique au Québec. N’étant pas un spécialiste de cette question, je vais laisser cela aux autres. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’un malaise persiste et qu’il est toujours difficile pour certains membres de la communauté noire (et d’autres personnes issues des minorités visibles) de prendre leur place dans la société québécoise.

La question de la gestion de la diversité ethnoculturelle et religieuse est toujours délicate, car elle confronte généralement deux modèles d’intégration radicalement différents. D’un côté, il y a les tenants de l’universalisme républicain, lesquels croient que la nation doit se construire autour d’une identité et de valeurs communes – lesquelles ont une portée universelle qui ne saurait être altérée par aucune forme de particularisme ou d’exclusivisme ethnique. Dans ce modèle, le citoyen est donc appelé à transcender son identité particulière pour embrasser l’universel.

De l’autre, il y a des courants plus libéraux (au sens philosophique du terme, on s’entend) et individualistes qui misent davantage sur l’expression et la valorisation de la diversité. Que ce soit à travers la politique canadienne du multiculturalisme, ou encore un éventuel interculturalisme québécois, ces modèles font tous reposer le vivre-ensemble sur des valeurs moins « substantielles » comme l’ouverture et la tolérance. Ces modèles, que nous pourrions qualifier de pluralistes, font donc de la reconnaissance et de l’acceptation de la diversité le substrat de la société. Le citoyen y est reconnu pour ce qu’il est, c’est-à-dire un individu porteur d’une identité et d’un vécu particulier.

La rencontre entre l’universalisme et le particularisme génère évidemment certaines tensions, mais je crois néanmoins que nous commettons une erreur en prétendant que ces deux modèles sont foncièrement incompatibles. Pour fonctionner, une société a certes besoin d’une identité et de valeurs communes, mais elle ne peut cependant faire l’impasse sur les particularismes qui animent la société civile. L’universalisme a donc ses vertus, mais il doit être tempéré.

Entre autres choses, l’État doit se méfier d’un universalisme radical et sans compromis qui réduirait ses citoyens à n’être que des « abstractions désincarnées », c’est-à-dire des individus coupés de leurs origines et de leur vécu particulier. Cette volonté d’uniformisation pourrait ainsi avoir pour effet d’appauvrir l’expérience humaine, mais aussi d’engendrer des frustrations à l’intérieur de certaines communautés en mal de reconnaissance – et qui plus est, victimes de racisme et de discrimination.

Cela dit, le modèle libéral-pluraliste recèle lui aussi sa part de défauts, à commencer par la racialisation excessive des rapports sociaux. En effet, le particularisme exacerbé peut mener au repli sur soi et à la ghettoïsation, lesquels peuvent engendrer de vives tensions dans la société civile, ou à tout le moins de l’incompréhension réciproque entre les diverses communautés. Ironiquement, une application trop stricte du modèle libéral-pluraliste pourrait donc nuire aux objectifs du vivre-ensemble dont il prétend faire la promotion.

Au Québec, cette question est d’autant plus complexe qu’elle se pose dans un contexte où la diversité doit être pensée et gérée sur la base d’un rapport entre des minorités issues d’une immigration récente ou ancienne et d’une majorité culturelle elle-même en quête de reconnaissance et soucieuse d’assurer la protection de sa langue, de sa culture et de ses valeurs. En effet, bien qu’ils soient majoritaires sur le territoire québécois, les Franco-québécois de souche canadienne-française n’en demeurent pas moins en position de minorité (pour ne pas dire de faiblesse) dans l’ensemble canadien et nord-américain. C’est là une donnée essentielle dont nous ne pouvons faire abstraction si nous cherchons à saisir la dynamique de base sur laquelle s’articule l’ensemble des rapports qu’entretient cette majorité avec la diversité.

C’est donc à tort qu’on accuse les Québécois d’être plus racistes que les autres Canadiens. Car s’il existe effectivement une forme de « communautarisme québécois », celui-ci s’explique par le besoin légitime qu’ont les Québécois d’assurer leur propre survie. Quoi qu’il soit, cela permet probablement d’expliquer pourquoi il peut être si difficile pour les personnes issues des minorités visibles de prendre leur place dans un Québec toujours conscient de sa fragilité.

Que faire pour pallier ce problème? Il n’y a évidemment pas de solution miracle, mais je crois que la réponse tient dans l’empathie et la réciprocité. D’une part, les personnes issues des minorités visibles doivent faire un effort additionnel pour comprendre et reconnaître la spécificité québécoise. Ils doivent comprendre que les Québécois ne peuvent se permettre de fragiliser le tissu social, sans quoi ils risquent de perdre ce qui constitue leur identité profonde et distincte. Et de leur côté, les Québécois doivent s’engager plus activement à favoriser l’intégration socioculturelle et économique des personnes immigrantes ou issues des minorités visibles, notamment en acceptant de reconnaître la diversité comme une richesse, non comme une menace potentielle.

Si nous échouons, alors nous risquons de perpétuer le cercle vicieux de l’exclusion et du racisme, car plus les personnes issues des minorités visibles peineront à prendre leur place dans la société québécoise, plus elles se tiendront plus ou moins volontairement en marge de celle-ci ; et plus elles se tiendront en marge, plus les autres Québécois les accuseront de ne pas vouloir s’intégrer. Il faut dès maintenant briser ces solitudes.