Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Prendre les droits au sérieux

CHRONIQUE / L’État libéral et démocratique peut-il assurer le vivre-ensemble et le bien commun ? Depuis quelques années, par le biais de tous ces débats sur la laïcité et les accommodements raisonnables, les Québécois ont été appelés à réfléchir à cette question, et plus particulièrement à la valeur qu’ils souhaitent accorder aux libertés individuelles. En outre, il s’agit de déterminer jusqu’où l’État peut ou doit soutenir une conception de la vie bonne, notamment en limitant certaines pratiques religieuses comme le port de signes « ostensibles ».

La réponse à cette question semble varier selon l’angle sous lequel elle est abordée. En matière de liberté d’expression, par exemple, nombreux sont les commentateurs qui s’évertuent à dénoncer, non sans raison, la rectitude politique. On notera cependant qu’en matière de liberté de conscience, laquelle englobe la liberté de religion, ces mêmes commentateurs n’hésitent souvent pas à imposer à leur tour une sorte de « rectitude religieuse ». À lire certains d’entre eux, en effet, il semble que l’expérience religieuse devrait être ni plus ni moins reléguée à la sphère privée, si ce n’est carrément combattue.

Le problème, c’est que cette prise de position se fonde sur une conception particulière de la vie bonne qui rompt avec le principe de neutralité de l’État. Elle s’appuie sur un rapport particulier à la religion qui présuppose que l’expérience de la foi est avant tout une quête spirituelle intérieure et personnelle. Or, il ne s’agit là que d’un mode de religiosité parmi tant d’autres. Pour de nombreux croyants de diverses confessions, la religion est plus qu’un système de croyances, mais aussi un mode de vie qui s’accompagne de gestes et de symboles indissociables de leur foi.

Évidemment, je comprends que l’on puisse ne pas aimer la religion ou certaines formes d’expression de l’expérience religieuse, mais cela ne m’apparaît toutefois pas une raison suffisante pour limiter la liberté de conscience. L’État libéral et démocratique tire d’ailleurs sa légitimité de sa capacité à traiter tous ses citoyens comme des égaux, ce qui implique notamment de manifester à leur égard un égal respect et une égale considération, et ce, indépendamment de la conception particulière de la vie bonne – religieuse ou autre – à laquelle ils adhèrent. Autrement dit, l’État doit prendre les droits de tous ses citoyens très au sérieux.

Est-ce à dire que nous devons accepter tout et n’importe quoi ? Non, car certaines conceptions de la vie bonne ne sont pas forcément compatibles avec celle des autres, et qui plus est, avec les droits et libertés fondamentales. Le cas échéant, l’État peut intervenir afin de limiter l’exercice des libertés ou encore trouver un arrangement (accommodement). Sur la base de motifs liés à la sécurité et à l’identification, par exemple, il pourrait s’avérer légitime et nécessaire d’imposer des limites à la liberté de conscience de certains citoyens.

Tout cela n’entame cependant pas le principe de neutralité de l’État. Dans tous les cas, l’État s’abstient de prendre parti en faveur de certains citoyens au détriment des autres. Il s’abstient de favoriser ou de défavoriser une religion plutôt qu’une autre, ou encore l’absence de religion. Il se contente plutôt de jouer le rôle d’un arbitre impartial, lequel veille à ce que la liberté des uns n’empiète pas sur celle des autres. Bref, l’État est neutre dans la mesure où il n’entretient lui-même aucune croyance ou a priori sur ce que devraient être les attributs de la vie bonne – si ce n’est qu’il considère tous ses citoyens comme des égaux, évidemment.

Pour toutes ces raisons, on comprend que quiconque prend réellement les droits au sérieux doit non seulement accepter la diversité religieuse, mais aussi accepter la pluralité des formes d’expérience religieuse. Ce faisant, demander à une personne religieuse de ne pas respecter un code vestimentaire qu’elle juge essentiel à sa vie spirituelle apparaît comme une demande excessive et déraisonnable, notamment parce qu’elle ne tient pas compte de la particularité de l’expérience religieuse de cette personne. On ne peut limiter les libertés individuelles sans raison valable.