Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Pour une éthique de la vertu

CHRONIQUE / « Il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes. Encore est-il admirable de professer ce pour quoi il fut jadis admirable de vivre. Être philosophe ne consiste pas simplement à avoir de subtiles pensées, ni même fonder une école, mais à chérir assez la sagesse pour mener une vie conforme à ses préceptes, une vie de simplicité, d’indépendance, de magnanimité, et de confiance. Cela consiste à résoudre quelques-uns des problèmes de la vie, non pas en théorie seulement, mais en pratique. » - Henry David Thoreau, Walden ou La vie dans les bois

Comment mener une bonne vie? Comment devenir une bonne personne? Ces questions sont intemporelles. Nous aimerions tous connaître le secret du bonheur ou avoir en notre possession le mode d’emploi qui nous permettrait de réussir notre vie à coup sûr. C’est impossible, évidemment, mais il n’en demeure pas moins qu’en réponse à ces questions, la tradition philosophique occidentale propose généralement trois grandes approches distinctes : le déontologisme, le conséquentialisme et l’éthique de la vertu. Dans ce texte, j’aimerais vous présenter brièvement chacune d’elles, puis vous proposer ce qui constitue à mes yeux la meilleure façon d’introduire les enfants à la philosophie, et plus largement à la vie morale.

D’abord, il y a le déontologisme, une théorie éthique qui affirme que chaque action humaine doit être évaluée sur la base de sa conformité (ou de sa non-conformité) à certains principes moraux. Autrement dit, l’éthique déontologique est une morale du devoir. Agir moralement, c’est ni plus ni moins « faire son devoir », et ce, indépendamment de nos préférences personnelles et des conséquences projetées de notre action.

Le conséquentialisme, quant à lui, est un mode d’évaluation morale qui repose sur le calcul des conséquences de notre action. Une action sera jugée moralement bonne si elle a des effets positifs et moralement mauvaise si elle a des effets négatifs. L’unité de mesure de ces « effets moraux » peut évidemment varier d’une école de pensée à une autre, mais dans la plupart des cas, il s’agit de mesurer l’indice de bonheur ou la somme totale des plaisirs engendrés par l’action.

Ce sont essentiellement ces deux approches qui fondent aujourd’hui la philosophie morale et qui sont enseignées dans nos écoles. Pourtant, il existe une « troisième voie », l’éthique de la vertu, qui m’apparaît d’autant plus intéressante qu’elle est davantage centrée sur la personne que sur l’action.

Son représentant le plus illustre est sans conteste Aristote. Voici d’ailleurs un extrait de l’Éthique à Nicomaque, livre dans lequel il traite des fondements de la morale.

« La vertu morale est fille des bonnes habitudes. Ce n’est ni par un effet de la nature ni contrairement à la nature que les vertus naissent en nous ; nous sommes naturellement prédisposés à les acquérir, à condition de les perfectionner par l’habitude. Nous les acquérons d’abord par l’exercice, comme il arrive également dans les arts et les métiers. Ce que nous devons exécuter après une étude préalable, nous l’apprenons par la pratique ; par exemple, c’est en bâtissant que l’on devient architecte, en jouant de la cithare que l’on devient citharède. De même, c’est à force de pratiquer la justice, la tempérance et le courage que nous devenons justes, tempérants et courageux. »

Autrement dit, aucun être humain ne naît bon ni mauvais par essence. Un peu à la manière d’un Jean-Jacques Rousseau avant l’heure, Aristote affirme plutôt que l’être humain est « perfectible », c’est-à-dire qu’il peut devenir bon ou mauvais, selon les circonstances. Ainsi, une personne mise en contact avec la vertu sera davantage disposée à devenir elle-même vertueuse, et une personne mise en contact avec le vice risque fort de devenir vicieuse. En somme, ce ne sont pas les beaux discours, ni même la connaissance à proprement parler qui forgent le caractère moral d’une personne, mais la pratique de la vertu.

Pour toutes ces raisons, je suis d’avis que l’éthique de la vertu constitue la meilleure porte d’entrée vers la philosophie morale, et plus particulièrement auprès des enfants. Car c’est principalement par le biais de la pratique de la vertu, et non d’une sagesse théorique et désincarnée, que nous pouvons leur insuffler le goût du beau, du bien et du vrai.

Par exemple, si nous souhaitons que les enfants soient bienveillants et empathiques les uns envers les autres, rien ne sert de leur servir de grands discours sur les bienfaits de la bienveillance et de l’empathie. Ce qu’il faut, c’est plutôt leur en donner l’habitude. On ne peut combattre l’intimidation simplement en disant aux jeunes que c’est mal. Il ne suffit pas de savoir rationnellement quelque chose pour arriver à le mettre en pratique. Si nous souhaitons former des enfants bienveillants et empathiques, il faut plutôt veiller à les placer dans un contexte qui y est favorable.

Finalement, l’éthique de la vertu pourrait se résumer à ce magnifique passage de la chanson L’escalier, de Paul Piché, qui porte à réfléchir sur la manière dont nous élevons nos enfants et sur l’immense responsabilité que cela représente.

« Pis les enfants c’est pas vraiment méchant. Ça peut mal faire, ou faire mal de temps en temps. Ça peut cracher, ça peut mentir, ça peut voler. Au fond, ça peut faire tout c’qu’on leur apprend. »