Un buste d'Épicure

Les plaisirs d’Épicure

CHRONIQUE / Avant de m’installer pour de bon au Saguenay-Lac-Saint-Jean, j’ai habité quelques années dans Charlevoix. Comme vous le savez certainement, Charlevoix est une région particulièrement reconnue pour la beauté de ses paysages et la richesse de son terroir. J’en garde d’excellents souvenirs. Je me souviens aussi que l’organisme Tourisme Charlevoix avait décidé de mettre en valeur la région en misant sur l’aspect « épicurien » de ses différents attraits. Mais d’où vient le mot épicurien, et que signifie-t-il exactement ?

Le mot tire son origine d’Épicure, un philosophe grec du 4e siècle avant Jésus-Christ. Pour être épicurien, il s’agit donc d’être un disciple d’Épicure, ou à tout le moins en accord avec ses idées. Nous verrons cependant que l’usage de ce mot a passablement changé avec le temps et que l’épicurisme contemporain a bien peu de choses à avoir avec l’épicurisme antique – avec le vrai épicurisme, autrement dit.

De nos jours, un épicurien n’est ni plus ni moins qu’une sorte de « bon vivant », une personne qui profite de la vie et des plaisirs qu’elle a à offrir. Entre autres choses, l’épicurien aime s’adonner aux plaisirs gourmands, sans oublier le bon vin ou la bonne bière pour accompagner le tout. Dans les émissions de cuisine, par exemple, on ne compte plus le nombre de références au mot, et parfois on vous propose carrément de faire des « recettes épicuriennes ».

Il est vrai que, dans la philosophie d’Épicure, le plaisir occupe une place centrale. En ce sens, l’épicurisme est un hédonisme, c’est-à-dire une doctrine qui prend pour principe de la morale la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance. Pour Épicure, c’est très simple, le plaisir est le bien et la souffrance est le mal. Mais derrière cette apparente simplicité se cache un système moral complexe qui nécessité l’usage de la raison afin de bien distinguer les « bons plaisirs » et écarter les « mauvais plaisirs ».

En effet, Épicure a beau être un hédoniste, le mode de vie qu’il adopte n’a pour autant rien de vraiment trépidant, bien au contraire. Il faut dire que la conception du plaisir qu’il nous propose ne ressemble pas à la définition ou à l’image que nous nous en faisons généralement. À nos yeux, le plaisir est surtout synonyme d’excitation et d’agitation, mais pour Épicure il est plutôt lié à une sensation de plénitude et à un état stable qui ressemble un peu au nirvana des bouddhistes.

Épicure n’avait d’ailleurs rien d’un « bon vivant ». Au contraire, son mode de vie austère ressemblait plus à celui d’un moine vivant dans un monastère qu’à celui d’un quidam qui part « sur le party » à la recherche d’un maximum de plaisir et de stimulation. En fait, l’hédonisme d’Épicure est ascétique, car son système moral implique de renoncer à certains plaisirs dits « non naturels et non nécessaires ». Concrètement, un épicurien ne mangera donc que des aliments simples, nourrissants et peu coûteux comme des légumineuses, du pain et des légumes (qu’il cultivera idéalement lui-même, dans son jardin). Et il ne boira que de l’eau. Après tout, qu’a-t-on besoin de plus pour vivre ?

Selon Épicure, ce qui fait le malheur des hommes, c’est qu’ils n’arrivent pas à se contenter de l’essentiel. Ils se créent constamment de nouveaux besoins, donc de nouvelles sources d’insatisfaction. Et ce n’est pas le corps, mais bel et bien l’esprit, qui est la source de la plupart de nos souffrances, car c’est l’esprit qui implante en nous ces désirs vains et qui nous pousse à l’excès. Quant à lui, le corps sait très bien ce dont il a besoin et il connaît ses limites – faute de quoi il est malade.

Bref, comme vous pouvez le constater, la doctrine d’Épicure n’a pas grand-chose à voir avec Charlevoix et son terroir, et encore moins avec la figure du « bon vivant ». C’est un peu décevant, j’en conviens, mais il n’en demeure pas moins qu’il y a de grandes leçons à tirer de l’épicurisme, à commencer par l’importance de se recentrer sur l’essentiel. Car chez Épicure, le bonheur ne se trouve pas dans l’abondance des plaisirs, mais plutôt dans la qualité de ces derniers.