Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque
La montée du phénomène de l'antispécisme ici et dans le monde. Plusieurs personnes ont été arrêtées à Saint-Hyacinthe pour avoir occupé la porcherie Porgreg, dans la foulée de la montée du phénomène de l'antispécisme
La montée du phénomène de l'antispécisme ici et dans le monde. Plusieurs personnes ont été arrêtées à Saint-Hyacinthe pour avoir occupé la porcherie Porgreg, dans la foulée de la montée du phénomène de l'antispécisme

Les agents du chaos

CHRONIQUE / Le 7 décembre, un groupe de militants antispécistes s’est introduit dans une porcherie de Saint-Hyacinthe pour dénoncer les conditions de vie des cochons d’élevage. En plus de susciter des débats virulents, cet événement a aussi eu des effets inattendus et indésirables sur certains porcs qui, à la suite de l’occupation, sont devenus fiévreux et malades. Cela n’a évidemment pas manqué de choquer une partie de l’opinion publique qui, d’ordinaire, n’est pourtant pas très sympathique à la cause animale. Comment l’expliquer ?

Bien qu’étant moi-même végane et convaincu du bien-fondé de l’idéologie antispéciste, je dois admettre que je ne sais jamais trop quoi penser de ces actions directes qui, bien souvent, ont pour effet de polariser encore davantage l’opinion publique. Personnellement, quand je parle du véganisme, je le fais en invitant à la réflexion et au dialogue. C’est plus constructif ainsi, il me semble. N’empêche, je comprends parfaitement celles et ceux qui se tournent vers des moyens plus draconiens pour faire entendre leur message, surtout qu’il s’agit de dénoncer de graves injustices.

Car c’est bien beau ne pas vouloir déranger, mais parfois, si on souhaite que les choses changent, il faut se résoudre à brasser la cage. N’ayons pas peur des mots : l’élevage est un système d’oppression et d’exploitation auquel nous participons tous, directement ou indirectement, lorsque nous consommons des produits d’origine animale. C’est un système qui ne répugne pas faire souffrir des êtres vivants lorsque cela sert nos intérêts économiques, ou encore si cela nous permet de maximiser notre plaisir. Bref, un système basé sur la domination d’une espèce sur les autres. Mais c’est le système, donc la plupart des gens n’y voient rien à redire, au contraire.

Permettez-moi une courte digression pour illustrer mon propos. Dans l’univers de Batman, le Joker est habituellement dépeint comme un agent du chaos, c’est-à-dire un individu par lequel le désordre arrive. Ce n’est pas totalement faux, évidemment, mais comme c’est souvent le cas, la réalité est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Et aussi rassurantes soient-elles, des catégories comme le bien et le mal peinent généralement à rendre compte de la complexité des enjeux et des combats qui animent la société. Le Joker est-il le mal ? En partie, certainement. Mais c’est aussi, et surtout, un éveilleur de conscience.

Le Joker fait peur parce qu’il est imprévisible. Il est une sorte d’anomalie qui révèle les failles du système, pour ne pas dire ses excès. Mais ne nous méprenons pas : il est lui aussi un rouage de ce système. C’est d’ailleurs lui qui l’a engendré. Bref, le Joker dérange parce qu’il est le révélateur de la souffrance et des inégalités qu’engendre un système pourri et corrompu.

Dans le film Le Chevalier noir, de Christopher Nolan, voici comment le Joker expose la situation : « Les gens échafaudent un plan et personne ne panique lorsque tout se déroule selon le plan. Et ceci même si le plan est affreux. Si je dis qu’un brigand va se faire descendre ou qu’un fourgon rempli de soldats va exploser, personne ne panique. Parce que tout ça fait partie du plan. Mais si je dis qu’un malheureux petit maire va mourir, alors là tout le monde s’affole. Cela bouscule l’ordre établi. »

Autrement dit, toutes les horreurs et les injustices du monde deviennent acceptables du moment qu’elles font partie du plan (du système). C’est exactement pourquoi certains individus ou groupes subissent de la discrimination systémique, et ce, dans une indifférence presque généralisée. C’est notamment le cas des femmes autochtones et des Noirs, mais aussi des animaux. Leurs souffrances sont invisibilisées au profit du maintien de l’ordre établi.

Pour toutes ces raisons, je crois qu’il est parfois justifié de recourir à des méthodes plus drastiques afin de bousculer les conventions. En effet, lorsque l’oppression et l’exploitation sont érigées en système, une bonne dose de chaos est parfois nécessaire pour remettre les choses en perspective. Mais cela dérange, évidemment. Et certains préféreront toujours taper sur les « agents du chaos » plutôt que se remettre en question.