Sébastien Lévesque

L’empire des hommes

CHRONIQUE / Connaissez-vous l’anthropocène ? Il s’agit d’une nouvelle ère géologique caractérisée par la place prépondérante qu’occupe l’être humain dans l’ensemble des écosystèmes terrestres. Cela fait aussi référence à l’incidence globale et significative de l’activité humaine sur l’écosystème terrestre, et plus particulièrement sur le climat. C’est un changement de paradigme important, car pour la première fois de son histoire, l’être humain possède le pouvoir de transformer son environnement comme bon lui semble. C’est un pouvoir extraordinaire, mais qui s’accompagne aussi d’un grand péril.

En soi, ce pouvoir n’est ni un mal ni un bien. Ce qui importe, c’est ce que nous en faisons. La connaissance peut donc être une force créatrice ou destructrice, selon les circonstances. C’est ainsi qu’en utilisant les radiations, nous avons développé certains traitements contre le cancer. Mais c’est aussi avec cette même technique que nous pouvons fabriquer des armes de destruction massive. Le progrès n’est donc pas condamnable en lui-même, bien au contraire, mais il importe cependant de se méfier de son potentiel destructeur. Plus précisément, c’est de nous-mêmes dont nous devrions le plus nous méfier.

Cette préoccupation n’est pas nouvelle et a été largement visitée dans la littérature ancienne et moderne, notamment à travers le genre tragique. Avec leurs mythes, les Grecs avaient même développé la notion de l’hubris afin de mettre en garde les êtres humains contre leur fâcheuse tendance à vouloir s’élever au-dessus de leur condition et se prendre pour des dieux. L’hubris symbolise ainsi la tentation de démesure et de folie qui habite les hommes lorsque ceux-ci se croient assez forts pour rivaliser avec les dieux. Cela n’est évidemment pas sans rappeler notre combat immodéré contre la nature, une lutte qui pourrait éventuellement nous mener à notre propre perte.

Le mal est déjà fait, diront certains. En effet, à force de développer nos connaissances et nos techniques sans tenir compte des conséquences, nous avons participé à fragiliser des écosystèmes qui avaient pourtant mis des millions d’années à se développer. Dans notre orgueil démesuré, nous avons cru pouvoir faire mieux que la nature elle-même, mais c’était une erreur. Pire, nous en sommes venus à voir la nature comme une antagoniste plutôt que comme une alliée. Nous avons ainsi renié nos propres origines et oublié que notre destin est intimement lié à celui des autres espèces et de la Terre elle-même.

Le plus triste, c’est de constater que certaines personnes persistent à nier l’évidence et refusent d’assumer leur responsabilité dans ce désastre. Cet aveuglement volontaire doit cesser. Il n’est pas trop tard, mais encore faudrait-il avoir le courage de faire face à la réalité. Comme je le dis toujours, ce n’est pas forcément la survie de l’humanité qui est en jeu, mais davantage notre qualité de vie. Or, si nous ne faisons pas quelques compromis maintenant, nous en paierons doublement le prix bientôt.

Le problème, c’est que le progrès semble croître plus vite que la conscience. J’entends par là que nous avons développé rapidement des connaissances et des techniques qui nous offrent un pouvoir extraordinaire, mais que nous n’avons, de toute évidence, pas la sagesse nécessaire pour en faire un bon usage. Au nom de notre prétendue supériorité morale et intellectuelle, nous avons sacrifié notre lien avec la nature. Nous avons rompu l’équilibre sacré, pour reprendre les mots de David Suzuki.

L’anthropocène, bref, c’est l’empire des hommes. C’est la toute-puissance des êtres humains qui se croient tout permis, jusqu’à user la nature et en abuser comme de leur bien propre. Mais tout ceci n’est pas une fatalité. L’anthropocène ne rime pas forcément avec anthropocentrisme. Seulement, nous aurions besoin d’une révolution spirituelle pour renouer avec la nature, donc avec une part importante de nous-mêmes. Nous devons prendre conscience de la portée de nos actions et de la responsabilité que nous avons à l’égard des générations futures et des autres êtres vivants. Nous avons entre les mains un pouvoir extraordinaire ; il ne tient qu’à nous d’en faire bon usage.