Le crépuscule des idoles

CHRONIQUE / « Le pouvoir tend à corrompre. Le pouvoir absolu corrompt absolument. » – Lord Acton

Ça y est ! Harvey Weinstein a finalement été jugé coupable d’agression sexuelle et de viol. C’est une grande victoire pour le mouvement #MeToo, et plus largement pour toutes les femmes. Dans les dernières années, plusieurs procès ou scandales sexuels nous ont effectivement permis de prendre conscience de l’ampleur du phénomène. Il y a une véritable culture du viol. Les révélations et les accusations ne cessent d’ailleurs de s’accumuler, au point où l’on se demande quand cela va s’arrêter.

Le dernier en lice est Jean Vanier, figure catholique hautement respectée à travers le monde pour son travail auprès des personnes ayant une déficience intellectuelle. L’organisation de L’Arche a récemment révélé que son fondateur avait agressé sexuellement au moins six femmes. L’homme était pratiquement considéré comme un saint, ce qui rend sa chute d’autant plus brutale et atterrante pour celles et ceux qui l’ont connu et admiré. Mais cette prise de conscience est d’autant plus nécessaire qu’elle est douloureuse. Individuellement et collectivement, nous avons le devoir d’affronter nos démons. Nous avons le devoir de regarder la réalité en face. Il n’y a qu’ainsi que nous pourrons – peut-être – nous corriger.

Déjà, nous pouvons nous féliciter d’être beaucoup moins tolérants et complaisants à l’égard des agresseurs que nous l’étions auparavant. Dans un passé pas si lointain, en effet, les écarts de conduite étaient davantage tolérés, voire carrément banalisés. Et plus encore si vous étiez une personnalité connue et appréciée du grand public. Prenons le cas de Gabriel Matzneff. Jusque dans les années 80-90, cet écrivain français parlait très ouvertement de ses tendances pédophiles, et ce, sans être importuné par quiconque – ou presque. Au passage, remercions Denise Bombardier d’avoir été une des seules à dénoncer cette crapule, allant même jusqu’à le confronter directement.

Mais les agressions sexuelles et les viols ne sont évidemment pas l’apanage d’un groupe en particulier. Que ce soit dans les milieux de travail ou au sein de la famille, les agressions sexuelles peuvent survenir n’importe où. N’empêche, le cas des artistes et des personnalités publiques est particulier et met en relief ce qui, selon moi, s’avère la racine de bien des maux, à savoir le pouvoir.

Car derrière les cas d’agression sexuelle et de viol se cachent souvent des rapports de domination. Les liaisons entre le sexe et le pouvoir sont d’ailleurs nombreuses. Ne dit-on pas que le pouvoir est l’aphrodisiaque le plus puissant ? En ce sens, les artistes, les hommes politiques et les leaders religieux, bien qu’ils ne soient pas foncièrement plus mauvais que les autres, sont certainement soumis à de grandes tentations. J’entends par là que l’autorité ou la fascination qu’ils exercent sur les autres pavent la voie à divers abus.

Cela me fait vaguement penser à l’anneau de Gygès, un mythe raconté par Platon dans La République. Gygès était un honnête paysan, un homme sans histoire. Mais un jour, il mit la main sur un anneau qui lui donna, entre autres, le pouvoir d’invisibilité. Rapidement, le pouvoir de l’anneau commença à corrompre son esprit, au point où il fut poussé à commettre plusieurs méfaits. La morale de cette histoire, c’est évidemment que le pouvoir corrompt, mais aussi que la tendance au mal s’accroît lorsque nous sommes persuadés d’agir en toute impunité.

C’est pourquoi il est si important que nous nous opposions ouvertement et fermement à la culture du viol. Et c’est pourquoi un mouvement comme #MeToo est si important. En brisant le silence, les victimes refusent de donner aux agresseurs la caution morale qu’ils espèrent obtenir.

Finalement, n’oublions pas que les relations abusives naissent souvent des rapports inégalitaires. Pour cette raison, je crois qu’il est temps d’en finir avec les « idoles ». Nous devons rééquilibrer le rapport de force entre les hommes et les femmes, et plus largement entre tous les êtres humains. Car plus une société avalise les inégalités, plus certains individus sont tentés de profiter de leur statut.