Sébastien Lévesque
Brian Mulroney était le premier ministre du Canada derrière le projet de réforme constitutionnelle qu'est l'Accord du lac Meech.
Brian Mulroney était le premier ministre du Canada derrière le projet de réforme constitutionnelle qu'est l'Accord du lac Meech.

La révolution inachevée

CHRONIQUE / Dernièrement, il a beaucoup été question de l’Accord du lac Meech. Il y a 30 ans presque jour pour jour, en effet, mourrait cet ambitieux projet de réforme constitutionnelle qui comptait reconnaître le Québec à titre de société distincte. C’était le rêve de Brian Mulroney, mais aussi de nombreux Québécois : un Québec fort dans un Canada uni. Les conséquences de cet échec sont multiples et nous n’avons probablement pas fini de les mesurer (et de les subir). Mais que reste-t-il de cet accord avorté? Quelque part, l’esprit de Meech est-il toujours vivant?

Pour rappel, l’Accord du lac Meech devait ni plus ni moins corriger l’erreur de 1982, notamment le rapatriement de la Constitution et la Loi constitutionnelle de 1982, lesquels avaient repoussé le Québec dans la marge. À ce jour, le Québec n’a d’ailleurs jamais signé cette nouvelle Constitution canadienne, jugeant que l’introduction de la Charte canadienne des droits et libertés et d’une nouvelle procédure de modification de la Constitution allait à l’encontre de ses intérêts fondamentaux. En outre, cet amendement à la Loi constitutionnelle de 1867 aurait pour effet de faciliter la centralisation des pouvoirs du gouvernement fédéral, trahissant ainsi en partie le pacte fédératif originel, lequel était basé sur l’autonomie des provinces.

Plus fondamentalement encore, en ne reconnaissant pas le statut particulier du Québec, la Loi constitutionnelle de 1982 rejette aussi la notion des deux peuples fondateurs (les Canadiens-français et les Canadiens-anglais), une idée à laquelle les Québécois demeurent profondément attachés. C’est donc deux visions du Canada qui s’affrontent. D’une part, le Canada de 1867, basé sur l’union entre deux peuples à l’histoire et aux cultures différentes, mais néanmoins disposés à mettre certains de leurs intérêts en commun. D’autre part, le Canada de 1982, multiculturel et bilingue, qui tend à faire des Québécois une minorité parmi tant d’autres. De ces deux visions, c’est évidemment cette dernière qui l’emporta, brisant au passage le « rêve canadien » de nombreux Québécois.

Pour les Québécois, tout cela renvoie aussi à la Révolution tranquille, une période de grands bouleversements qui ont mené à d’importantes réformes sociales et économiques, ainsi qu’à la modernisation de l’État québécois. En gros, il s’agissait pour les Québécois (les Canadiens-français, comme on disait à l’époque) de rattraper le retard économique qu’ils accusaient sur les autres Canadiens, mais aussi d’affirmer leur sentiment national. Pour être bref, on pourrait dire qu’avec la Révolution tranquille, le Québec a voulu s’affirmer tant sur la scène canadienne qu’internationale en montrant qu’il constitue « une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement », pour reprendre les mots de Robert Bourassa.

À cet égard, il ne m’apparaît pas exagéré de dire que la Révolution tranquille fut un franc succès. Sur les plans économiques et sociaux, du moins, les Québécois ont su faire preuve de dynamisme et de créativité et se sont dotés de tous les leviers nécessaires à leur propre développement. Avec la création d’Hydro-Québec et la transformation complète du système d’éducation, par exemple, le Québec est devenu un État moderne et les Québécois ont enfin cessé d’être des « porteurs d’eau dans leur propre pays », comme disait Félix Leclerc.

Mais quel rapport avec l’Accord du lac Meech? Pour plusieurs, Meech, c’est le clou dans le cercueil du rêve canadien dont j’ai fait allusion plus haut. C’est aussi l’essoufflement de la Révolution tranquille, dont il n’y avait pourtant que deux issues possibles, à savoir la reconnaissance d’un statut particulier pour le Québec dans la Constitution canadienne ou l’indépendance pure et simple. Mais nous n’avons obtenu aucune des deux. En ce sens, la Révolution tranquille demeure donc une révolution inachevée. Et le plus triste, c’est que cela ne semble plus intéresser les Québécois. Même le recul évident du français à Montréal ne fait plus réagir grand monde (et ceux qui réagissent se font souvent dire qu’ils sont alarmistes, voire réactionnaires). Finalement, notre fierté nationale serait-elle morte avec l’Accord du lac Meech? La nation québécoise est-elle ainsi condamnée à l’incomplétude?