La puissance du mythe

CHRONIQUE / La semaine dernière, je vous ai dit que le succès de la saga Star Wars tenait à une « recette » toute simple composée de certains grands thèmes intemporels et universels qui habitent l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, nous verrons que la structure narrative des films obéit aussi à certaines règles qui permettent au spectateur de s’identifier rapidement aux personnages et à l’histoire, et ce, même si cette dernière se déroule « il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine ».

L’irrésistible pouvoir d’attraction de la saga n’a donc rien de magique, mais repose au contraire sur la puissance du mythe et ses vertus pédagogiques. Pour raconter son histoire, George Lucas s’est d’ailleurs inspiré des travaux de Joseph Campbell, professeur de mythologie comparée et père du concept du monomythe. D’après sa théorie, tous les mythes, légendes et contes du monde entier, à diverses époques, seraient construits selon une structure similaire et contiendraient un certain nombre de thèmes récurrents. Généralement, ces mythes mettent en scène un personnage, en apparence ordinaire, mais néanmoins appelé à vivre une aventure extraordinaire qui le transformera profondément.

Le concept de monomythe est aussi intimement lié à celui du voyage du héros, c’est-à-dire le récit d’un personnage qui se retrouve confronté à une série d’épreuves et à de nouvelles expériences qui participeront à forger son caractère et son identité morale. Véritable métaphore de la condition humaine, le voyage rappelle donc le passage de l’enfance à l’âge adulte, ou encore le tragique de l’existence.

Il existe deux types de héros et de voyage : le héros épique, qui sortira grandi de son expérience, et le héros tragique, dont la destinée s’avèrera plus sombre, voire dramatique. Dans la trilogie originale, Luke Skywalker constitue le héros épique par excellence. D’homme ordinaire – l’humilité étant une valeur centrale dans la saga –, il deviendra une sorte de sauveur qui acceptera de mettre ses talents au service du bien commun.

Pour sa part, Anakin Skywalker est un héros tragique. Son cas s’avère d’ailleurs autrement plus compliqué que celui de son fils, Luke. D’abord habité par de bonnes intentions, notre héros traversera rapidement une période de crise, notamment en raison de son ambition débordante et de son excès de confiance. Il s’avèrera entre autres incapable d’accepter certaines des fatalités de l’existence, comme la mort (celle de sa mère, d’abord, et éventuellement celle de sa femme). C’est ainsi qu’en bousculant l’ordre naturel des choses, il deviendra bien malgré lui un agent du mal.

On touche ici à la fonction cathartique du mythe. En s’identifiant aux personnages et à l’histoire, le spectateur devient carrément partie prenante de celle-ci, ce qui lui permet d’extérioriser, voire d’expier, ses propres émotions (ce que les Anciens appelaient les passions). Et à travers le récit de ces héros, nous intériorisons nous aussi certaines leçons. En ce sens, les héros sont des modèles qui nous aident à vivre et qui nous apprennent ce que nous devons faire… ou ne pas faire.

Le succès de Star Wars repose aussi sur l’utilisation d’archétypes comme la figure du mentor. Il s’agit souvent d’un vieil homme barbu (Obi-Wan Kenobi) ou d’une créature étrange (Yoda). Dans tous les cas, le mentor sert de guide, nous rappelant au passage l’importance de nous plier à l’autorité des anciens ou de ceux qui ont plus d’expérience. Tout cela est un peu stéréotypé, évidemment, mais les archétypes évoluent parfois avec le temps. Dans l’univers Marvel, par exemple, le mentor de Docteur Strange est une femme.

Bref, si la saga Star Wars est parvenue à marquer si durablement les esprits, c’est avant tout parce qu’elle a su habilement manier la puissance du mythe pour véhiculer son message. À l’instar d’autres grands récits issus de la religion ou de la sagesse populaire, Star Wars offre ainsi des repères moraux utiles pour quiconque cherche à s’améliorer. Car, finalement, ne sommes-nous pas nous aussi des « héros » en quête de bonheur et de sagesse ?