Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque
Cette crise s’avère un puissant révélateur des limites du capitalisme débridé, mais aussi la démonstration des bienfaits de l’État-providence. A priori, les pays les mieux outillés pour faire face à cette crise sont d’ailleurs ceux qui jouissent d’un bon filet social et de politiques publiques susceptibles de favoriser la santé et le bien-être des individus les moins bien nantis.
Cette crise s’avère un puissant révélateur des limites du capitalisme débridé, mais aussi la démonstration des bienfaits de l’État-providence. A priori, les pays les mieux outillés pour faire face à cette crise sont d’ailleurs ceux qui jouissent d’un bon filet social et de politiques publiques susceptibles de favoriser la santé et le bien-être des individus les moins bien nantis.

La déraison du plus fort

CHRONIQUE / « Il n’y a que dans l’adversité qu’on découvre la vraie valeur des êtres. » — Bernard Werber

À cette citation de Werber, j’ajouterais que c’est aussi en temps de crise qu’on découvre la véritable valeur d’une idée. Car au-delà des grands débats théoriques, c’est lorsqu’une idée est confrontée au réel qu’on peut en évaluer la pertinence et le bien-fondé.

À ce propos, pas besoin de vous dire que les partisans du laissez-faire économique et du désengagement de l’État ont la vie dure ces temps-ci. En effet, sans le secours de l’État, qu’adviendrait-il de tous ces gens qui ont perdu leur emploi ou qui sont malades ? Et comment pourrions-nous endiguer efficacement la pandémie de coronavirus sans l’action concertée de l’État et des intervenants sur le terrain ?

Cette crise s’avère donc un puissant révélateur des limites du capitalisme débridé, mais aussi la démonstration des bienfaits de l’État-providence. A priori, les pays les mieux outillés pour faire face à cette crise sont d’ailleurs ceux qui jouissent d’un bon filet social et de politiques publiques susceptibles de favoriser la santé et le bien-être des individus les moins bien nantis.

Qui plus est, il m’apparaît évident qu’au sortir de cette crise, nous aurons aussi besoin d’une politique interventionniste afin de contrer les effets négatifs de la pandémie. Nous aurons besoin d’un nouveau New Deal, en quelque sorte. Mais ce nouveau pacte social ne devra pas seulement tenir compte des enjeux économiques de la crise, mais aussi des facteurs humains et environnementaux. Il faudra repenser notre conception de la justice afin d’y intégrer les devoirs que nous avons les uns envers les autres (notamment les plus vulnérables), mais aussi envers les générations futures.

Toujours dans le registre des idées qui ne passent pas le test de la réalité, mentionnons le concept vaguement darwinien de « loi du plus fort », lequel est souvent appelé en renfort pour justifier les diverses inégalités qui subsistent dans les sociétés humaines (ou entre elles). C’est ainsi qu’aux yeux de certaines personnes, il est normal que des individus, réputés plus faibles, souffrent ou meurent sans le secours de l’État. Ce serait dans l’ordre des choses, disent-ils. C’est la fameuse loi du plus fort.

Darwin lui-même n’a jamais défendu une telle idée. Et surtout, il s’est toujours opposé à ce que les mécanismes de l’évolution des espèces soient appliqués aux sociétés humaines. Car contrairement à une interprétation largement répandue, mais fausse, l’évolution et la sélection naturelle ne sauraient être réduites à une lutte des uns contre les autres. L’évolution, ce n’est pas seulement une affaire de compétition et de survie du plus fort. L’évolution, c’est aussi, et surtout, une affaire d’adaptation.

À l’échelle des espèces, ce n’est donc pas le plus fort qui survit, mais le mieux adapté. Et selon les circonstances, les stratégies d’adaptation peuvent être très variées. Dans le cas de l’espèce humaine, par exemple, nous savons que la coopération a joué un rôle primordial dans notre succès évolutif. En effet, la coopération nous rend plus fort et plus polyvalent que nous ne le serions individuellement. Ainsi, ce ne sont pas les individus les plus compétitifs qui ont été avantagés par la sélection naturelle, mais bien les individus les plus enclins à la coopération.

Mais quel rapport avec la crise que nous traversons actuellement, me demanderez-vous ? Le rapport, c’est qu’une fois de plus, les discours de la droite économique et des chantres de la mondialisation néolibérale ne passent pas le test de la réalité. Celles et ceux qui prétendent que l’individualisme et la compétition nous rendent meilleurs ont tout faux.

Au contraire, si nous voulons surmonter cette crise, nous devrons le faire ensemble, en mettant à l’oeuvre les mêmes stratégies d’adaptation qui ont fait le succès de notre espèce, à savoir la coopération et la solidarité. Il n’y a que cela qui nous rend véritablement meilleur. Cette crise en est d’ailleurs l’éclatante démonstration. Quant à elle, la loi du plus fort ne saurait nous mener qu’au règne de la déraison.