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Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Faut-il souffrir pour être heureux?

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CHRONIQUE / Qu’elle soit physique ou morale, nous expérimentons tous la souffrance au cours de notre vie. Nous l’expérimentons, mais qu’en savons-nous exactement? Et quels rapports entretenons-nous avec elle? La souffrance a-t-elle un sens? Est-elle utile? Ce sont évidemment des questions complexes auxquelles les religions et de nombreux philosophes se sont déjà attardés, mais j’aimerais aujourd’hui vous en parler par l’entremise d’un philosophe que j’affectionne particulièrement. Dans ce texte, je vais vous parler de Friedrich Nietzsche, un philosophe allemand du 19e siècle.

Plus de 120 ans après sa mort, Nietzsche demeure selon moi un philosophe mal-aimé et incompris. Cela est notamment dû à l’infâme récupération dont sa pensée a fait l’objet de la part du régime nazi, mais aussi à son style flamboyant et provocateur. D’une certaine façon, on pourrait dire que Nietzsche est un philosophe tout aussi attrayant qu’énigmatique. Mais loin des clichés et des caricatures dont elle a souvent fait l’objet, il me semble que la pensée de Nietzsche est aussi beaucoup plus nuancée et positive qu’il n’y paraît.

Nietzsche était athée. C’est effectivement lui qui a «prophétisé» la mort de Dieu, une idée essentielle pour comprendre la philosophie de Nietzsche et son projet. Selon lui, le constat selon lequel il n’existe aucun dieu ou principe transcendant à l’origine de l’univers et de la vie implique que l’être humain est confronté au nihilisme, c’est-à-dire à la perte de sens et au relativisme des valeurs. Le défi auquel nous sommes confrontés consiste donc à surmonter «l’angoisse existentielle» afin de trouver une justification à l’existence, mais aussi à la souffrance. En effet, à quoi bon vivre et souffrir si la vie n’a aucun sens ni justification?

Nietzsche s’est d’abord intéressé aux travaux d’Arthur Schopenhauer, un autre philosophe allemand du 19e siècle. La pensée de Schopenhauer est cependant très pessimiste. Un peu à la manière des bouddhistes, Schopenhauer pense que l’existence n’est que souffrance et que le bonheur est impossible. Pour lui, les plaisirs ne sont que des illusions fugaces qui n’apparaissent jamais qu’en contraste avec un état de souffrance quasi permanent. Cette souffrance est surtout due aux désirs, lesquels nous placent dans un constant état d’insatisfaction (nous allons d’un désir à un autre). Alors que le Bouddhisme propose une philosophie qui vise à «éteindre» les désirs pour atteindre l’Éveil, Schopenhauer pense quant à lui que toute tentative de supprimer la souffrance est vaine et qu’il vaudrait probablement mieux ne pas être né.

Nietzsche va s’opposer au pessimisme et au nihilisme de Schopenhauer et des bouddhistes, mais aussi au christianisme, qui constitue à ses yeux une illusion dérisoire et autodestructrice. Le christianisme entretient effectivement un rapport assez particulier avec la souffrance, notamment par le biais de la crucifixion de Jésus. Pour les chrétiens, la souffrance n’est pas vaine, car elle permet d’expier les péchés, et plus particulièrement le péché originel. Dans cette perspective, la souffrance a donc un sens et une valeur morale. Cela revient une fois de plus à dire que l’existence est souffrance, mais pour les chrétiens, cette souffrance s’avère libératrice et rédemptrice.

Nietzsche a toujours été profondément choqué par cette «glorification» de la souffrance, et plus particulièrement par la dévalorisation de la vie terrestre qui en découle – les souffrances ici-bas étant justifiées par la promesse d’une vie après la mort. Pour Nietzsche, au contraire, la souffrance n’a en elle-même aucun sens ni aucune valeur. Mais elle n’en constitue pas moins une dimension inévitable de l’expérience humaine. Tenter de la supprimer est donc vain, mais plus malsaine encore est l’idée selon laquelle la souffrance serait bonne ou utile.

Pour Nietzsche, il faut concevoir la souffrance par-delà les concepts de bien et de mal. En elle-même, la souffrance n’apporte aucun bienfait, mais puisqu’elle est inéluctable, nous devons apprendre à la supporter et à la surmonter. Plus fondamentalement, nous devons apprendre à aimer la vie en dépit de ses imperfections. En ce sens, accueillir la souffrance et la surmonter constitue la plus haute forme d’affirmation de la vie. On reconnaît ici les caractéristiques du Surhomme de Nietzsche, un être libéré des illusions et de la mauvaise conscience imposées par les religions et qui embrasse pleinement l’existence.

Bref, faut-il souffrir pour être heureux? Oui et non. Non, car en soi, la souffrance n’est pas une composante du bonheur. Mais oui, car la souffrance est inéluctable. Celui qui aime véritablement la vie doit donc embrasser pleinement sa souffrance afin de la surmonter. D’ailleurs, n’est-ce pas Nietzsche qui a écrit que «ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort»? Comme quoi, pour Nietzsche, la vie est définitivement plus forte que la souffrance.