Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Ces croyances qui tuent

CHRONIQUE / Vous vous souvenez de Chantal Lavigne, cette femme de 35 ans morte en juillet 2011 lors d’un rituel de sudation? Probablement pas. Il y a de ces histoires qui frappent les esprits, mais qui tombent néanmoins dans l’oubli avec le temps. Heureusement, Olivier Bernard, alias Le Pharmachien, a décidé de « déterrer » cette histoire et de mener une enquête plus approfondie afin de mieux comprendre les circonstances et les causes ayant mené au décès de Mme Lavigne. Et ses conclusions, que vous pouvez entendre dans une série de balados intitulés Dérives (disponibles sur le site Internet de Radio-Canada), sont pour le moins troublantes.

Au moment de sa mort, Chantal Lavigne participait au séminaire Mourir en conscience, animé par Gabrielle Fréchette, une femme qui prétendait être en relation avec une entité spirituelle appelée Melchisédech. Je ne vais pas expliciter ici les tenants et les aboutissants de ce séminaire, mais contentons-nous de dire que madame Fréchette et ses adeptes entretenaient une série de croyances irrationnelles qui, en elles-mêmes, peuvent paraître inoffensives, mais qui se sont toutefois avérées fatales pour madame Lavigne. Entre autres choses, les croyances du groupe étaient de nature à rejeter la médecine moderne au profit de soins alternatifs basés sur une spiritualité New Age.

En écoutant Olivier Bernard raconter la triste histoire de Chantal Lavigne, je n’ai pu m’empêcher de penser à Steve Jobs, le fondateur de l’entreprise Apple. Tout le monde connaît son histoire, et plus particulièrement son succès entrepreneurial, mais bizarrement, peu savent que la mort de Jobs est elle aussi directement liée aux croyances irrationnelles qu’il entretenait.

Jobs souffrait d’un cancer pancréatique neuroendocrinien. Or, en dépit des recommandations des médecins, il a refusé une intervention chirurgicale et la chimiothérapie, préférant se tourner vers un régime alimentaire végétarien strict (à base de jus de fruits frais), des séances d’acupuncture et divers remèdes à base de plantes. Bref, des approches alternatives dites « naturelles », comme si cela avait réellement un sens. Comme quoi on peut être un homme intelligent, presque visionnaire, mais malgré tout se laisser berner par des concepts et des croyances sans fondement scientifique.

La leçon à en tirer, c’est que les croyances irrationnelles peuvent parfois s’avérer dangereuses, voire carrément fatales. C’est donc à tort qu’on croit qu’elles sont bénignes. En réalité, il y a toujours un risque de dérive. D’ailleurs, il est largement démontré qu’une croyance irrationnelle constitue une brèche à travers laquelle d’autres croyances irrationnelles peuvent faire leur chemin. La vigilance est donc de mise.

Et à ce propos, je suis d’avis qu’on a encore trop tendance à accorder aux croyances irrationnelles (spécialement celles de nature religieuse) une forme de respect qu’elles ne méritent pourtant pas. Il y a effectivement beaucoup de complaisance à l’égard des croyances, et cela nous tire individuellement et collectivement vers le bas. Évidemment, il n’est pas question de prétendre qu’il faudrait interdire à quiconque de croire en ce qu’il veut, mais il importe néanmoins de prendre conscience que les croyances irrationnelles comportent des risques. Nous avons donc tous et toutes une responsabilité à assumer, notamment en ce qui concerne notre propre « hygiène mentale ».

Quoi qu’il en soit, il est difficile de savoir ce qui aurait pu sauver des personnes comme Chantal Lavigne et Steve Jobs. Contre la déraison, il n’y a malheureusement pas de solution miracle. Et la triste réalité, c’est que les croyances irrationnelles et dogmatiques demeureront probablement toujours plus séduisantes que la « réalité crue ». N’empêche, il serait peut-être temps que nos écoles introduisent l’enseignement de la pensée rationnelle et critique, et ce, dès le plus jeune âge, de sorte que chacun puisse assurer son autodéfense intellectuelle.