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Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Sinon quoi ?

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CHRONIQUE / Question de Denis Bachand, de Sherbrooke: «J’aimerais savoir ce que vous pensez de l’emploi du mot "sinon" dans l’exemple qui suit: "L’Estrie a perdu 106 garderies en milieu familial en 2020. L’hémorragie se poursuit en ce début de 2021. Sinon, avec 48 nouveaux cas confirmés de COVID-19 vendredi, le bilan continue de se stabiliser en Estrie." Cela ne me semble pas indiqué, étant donné qu’il n’existe aucun lien entre les deux sujets.»

Votre question me ramène à un souvenir très précis d’il y a une trentaine d’années. C’était l’époque où les adolescents avaient des correspondants à l’étranger, quand ils écrivaient encore des lettres et devaient attendre quelques semaines, voire quelques mois avant d’avoir une réponse. J’avais deux correspondantes en France (d’ailleurs, vous me faites penser que je devrais peut-être essayer de les retrouver sur Facebook) et, pour nous initier à la musique de nos pays respectifs, nous nous étions envoyé des cassettes comportant des chansons de différents artistes alors en vogue en France et au Québec.

J’avais pris l’initiative d’amorcer mon enregistrement par un message vocal. Ma correspondante avait fait de même sur la cassette qu’elle m’avait fait parvenir. Et je me souviens encore d’avoir froncé les sourcils en l’entendant dire: «J’ai fait ceci. Sinon, le mois prochain, je vais me rendre à tel endroit. Sinon, il y a ma mère qui m’a aidée à…»

Normalement, la conjonction «sinon» s’emploie lorsqu’on souhaite exprimer une conséquence négative, advenant que la proposition principale ne se réaliserait pas. Dans ce contexte, «sinon» est synonyme de «dans le cas contraire, faute de quoi, autrement».

«Commence à étudier tout de suite, sinon tu ne seras pas prêt pour ton examen.»

Mais dans le cas de ma correspondante et de celui que vous citez (et qu’on entend de plus en plus ici aussi), on se sert de «sinon» pour changer de sujet. Le mot devient synonyme de «par ailleurs, d’autre part». Cet emploi est abusif.

Le hic: l’unique source que j’ai trouvée qui souligne ce détournement de sens, c’est le dictionnaire de l’Académie française. Pas une seule ligne dans la Banque de dépannage linguistique ni dans les principaux ouvrages de difficultés du français. Pourtant, c’est une faute que j’entends régulièrement, même si elle semble encore plus répandue en France qu’ici.

Maintenant, d’où peut bien provenir cette dérive? Je n’ai trouvé aucune source pour me l’affirmer explicitement. Je ne peux formuler que des hypothèses.

Parmi les autres sens que l’on peut exprimer avec «sinon», il y a l’exception. Le mot devient alors synonyme de «sauf, si ce n’est, exception faite, en dehors de, hormis, à part». Voyez.

«Il n’a absolument pas bronché, sinon [sauf] esquissé un sourire timide.»

«Que penses-tu obtenir de cette façon, sinon [si ce n’est] envenimer la situation?»

Se pourrait-il que les gens qui utilisent «sinon» au sens de «par ailleurs» fassent un rapprochement avec «en dehors de cela, à part cela, hormis cela»? Je trouve que c’est plausible.

«J’ai eu de bons résultats à mes examens. En dehors de ça [au lieu de "sinon"], mes parents vont bien.»

Deuxième possibilité: un amalgame avec l’adverbe «autrement». Mon «Bon usage» cite une variante populaire relevée par le Robert 2001, avec un exemple de Marcel Aymé: «J’ai mis un complet neuf parce que je vais voir des amis, autrement que ça [en dehors de ça], je travaille tous les jours.»

«Le bon usage» cite également le dictionnaire Wartburg (Dictionnaire étymologique du français), qui relève cette tournure dans le parler angevin (ma correspondante vivait à Orléans, ce qui n’est pas très loin de l’Anjou). Se pourrait-il qu’il y ait eu une fusion de sens entre l’usage angevin d’«autrement» et «sinon»?

Mystère et boule de gomme pour l’instant.

Parmi les autres sens que l’on peut exprimer avec «sinon», il y a le surenchérissement. Le mot est alors synonyme de «voire, peut-être même».

«Elle est une des meilleures, sinon [voire] la meilleure chanteuse de sa génération.»

PERLES DE LA SEMAINE

Quand les gens s’emportent sur les réseaux sociaux, ça donne parfois de très belles perles dans les commentaires...

«Toute cette controverse pour une histoire de popcorn et de nourriture, qui génèrent des profits exorbitants, faits sur le dos des clients. Il est là, le mât qui blesse [bât].»

«Je me fiais au système! Quelle fumesterie!»

«Je pense m’encrer de plus en plus du côté complotiste avec tout cet acharnement [ancrer].»

«Même Legault commence à patiner. L’heure est à la réédition des comptes.»

«Bonjour, je travaille cette nuit et demain à Victoriaville. Qui pourrait me recevoir à dormir? Je vous remercie d’avance de votre hospitalisation.»


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Steve.bergeron@latribune.qc.ca