Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Quand le féminin l’emporte sur le masculin

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / Pour plusieurs, la règle du masculin générique, mieux connue par la formule « le masculin l’emporte sur le féminin », est la preuve que le français est une langue misogyne et antiféministe. Elle nous rappelle régulièrement que les hommes ont voulu établir leur domination sur les femmes jusque dans les mots et les rendre invisibles, voire les écraser dès qu’elles sont en présence du masculin.

Maintenant que c’est dit, peut-on essayer de relativiser les choses? Se pourrait-il que, derrière ses apparences diaboliques, la règle du masculin générique n’ait pas été créée avec le sombre dessein qu’on lui prête?

Commençons par un petit exercice.

« Les vaches et les chevaux ont été envoyés dans les champs. »

« Les tables et tabourets du bar ont été remplacés lors des rénovations. »

Alors? Êtes-vous outré? Avez-vous envie de descendre dans la rue pour défendre la visibilité des vaches et des tables? Ben quoi? Si vous ne voulez plus que le masculin l’emporte sur le féminin, il faudra bien désormais écrire que « les vaches et les chevaux ont été envoyées et envoyés dans les champs ».

Ah! vous êtes d’accord qu’on garde la règle pour les objets et les animaux... Fallait le dire!

The feminine in English

On a tendance à l’oublier, mais, dans notre langue, le féminin ne désigne pas que la femme. En fait, pour la plupart des animaux, les objets et les notions abstraites, le recours au masculin et au féminin, en l’absence de neutre, est tout à fait arbitraire. Car qu’y a-t-il de féminin à une table et de masculin à un tabouret?

Dans la majorité des langues, l’attribution du genre remonte à la nuit des temps. La seule explication est: « C’est comme ça. » Et le français est loin d’être la seule langue où « c’est comme ça ».

Ainsi, pourquoi certaines espèces d’animaux n’ont-elles pas de masculin, telles la souris, la grenouille, la girafe, la baleine, la loutre, la marmotte, la cigogne? Aviez-vous aussi remarqué qu’il existe un certain nombre de noms féminins qui peuvent désigner un homme? Une personne, une victime, une idole, une crapule, une sentinelle, une vedette, une sommité, une basse, une altesse, une brute, une éminence, une taupe, une personnalité...

Que diriez-vous maintenant d’aller faire un petit tour en anglais, dont on vante si souvent la simplicité?

« Cette brillante avocate a été élue présidente. »

« This brilliant lawyer was elected president. »

Combien de mots signalent la présence du féminin dans la première phrase? Cinq, Mesdames et Messieurs... Et dans la traduction anglaise? Pas un seul.

Si vous êtes bilingue, je ne vous apprendrai pas grand-chose: il y a beaucoup moins de formes spécifiques au féminin en anglais. À part quelques exceptions comme « actress » (actrice), « waitress » (serveuse) ou « barmaid » (serveuse de bar), impossible de savoir, pour la plupart des professions, si l’on parle d’un homme ou d’une femme, à moins de placer « woman », « girl » ou « lady » juste à côté, d’employer le pronom personnel « she » ou le possessif « her ». Idem avec les animaux, pour lesquels il faut le plus souvent ajouter le mot « female ».

En somme, si la règle du masculin générique en français vous dérange, admettez quand même que, comparativement à d’autres, notre langue fait une importante place au féminin.

Propos préhistoriques

Évidemment, ce n’est pas une raison pour ne pas tenter de faire mieux. Et nous avons la chance d’être au Québec, lequel est nettement en avance en matière de féminisation, alors qu’ailleurs dans la francophonie, les femmes que l’on désigne comme le ministre, le juge, l’écrivain, le docteur, le professeur ou le maire sont encore nombreuses, parfois avec leur assentiment.

Oui, certains grammairiens des XVIIe et du XVIIIe siècles, époque où la règle est apparue, ont clairement énoncé que le masculin était plus noble que le féminin. Mais est-ce que ces quelques propos préhistoriques disqualifient automatiquement le masculin générique?

Il peut en effet y avoir des raisons autres pour l’expliquer et le justifier, notamment la simplicité, laquelle peut être la bienvenue dans cette langue complexe. Certains linguistes pourraient vous dire aussi qu’en latin ancien, le masculin et le neutre s’écrivaient régulièrement de la même façon, ce qui peut expliquer pourquoi le second a fini par se fondre dans le premier.

Pour parler comme un vendeur d’automobiles, le masculin singulier, c’est un peu le «modèle de base». Celui auquel on ajoute un e pour le féminin ou un s pour le pluriel. Et ce masculin générique, qui fait donc office de neutre en français (Grevisse utilise l’expression « genre non marqué »), ne s’emploie pas uniquement lorsque des noms masculins et féminins se retrouvent réunis. On s’en sert aussi dans le cas des tournures neutres (« cela est beau » et non « cela est belle »), impersonnelles (« il pleut », « il faut », et non « elle pleut », « elle faut ») ou indéfinies (« ils se moquent vraiment de nous, au gouvernement! »).

En somme, oui, nous pouvons continuer d’améliorer les choses et nous l’avons d’ailleurs déjà fait. Mais cessons de présumer automatiquement de la malveillance derrière cette règle. Non, les personnes qui préfèrent l’accord au masculin pluriel (je dis «personnes» car plusieurs femmes le font aussi) ne sont pas forcément des monstres... 

Et encore moins des « monstresses ».

Perles de la semaine

Les mots d’excuse des parents, les maux de ventre des profs... à force de rire.

  • « Mon fils n’est pas venu en classe car il faisait 37°C de température. »
  • « Elle est malade pour des raisons médicales. »
  • « Il doit faire une cure de magnésium, car il n’est pas assez magnétique. »
  • « Avec ses piercings, le globe de l’oreille s’est infecté. »
  • « J’ai mis ma fille au lit avec des gentils biotiques. »

Source: « Le sottisier du collège », Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.

Questions ou commentaires? steve.bergeron@latribune.qc.ca.