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Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Masculin et féminin en vrille

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C’est au tour de ma chronique de la semaine dernière d’être partie en vrille sur les réseaux sociaux. Remarquez, je m’y attendais un peu: la règle du masculin générique a des adversaires et défenseurs acharnés. Je n’espérais pas convaincre les personnes qui souhaitent sa disparition pure et simple ni atténuer le mépris de ceux et celles qui pensent que ce débat est une perte de temps.

En gros, je tentais de faire valoir que l’on pouvait être partisan d’une meilleure représentation du féminin en français sans pour autant souhaiter la disparition totale du masculin générique. Primo, cette règle dérange seulement quand il est question d’êtres humains, donc pas besoin de l’abolir pour les animaux, les objets et les notions abstraites. Secundo, même si cette règle persiste, de grands progrès pour une meilleure visibilité du féminin ont été réalisés sur d’autres fronts (féminisation des noms de professions et des titres, écriture épicène), surtout au Québec. Tertio, le français, comparativement à d’autres langues comme l’anglais, comporte beaucoup plus de formes spécifiques au féminin.

Sur cet aspect, Chantal Jeanrie me ramène à l’ordre sur Facebook: «C’est inexact. Il y a moins de termes qui sont associés à un sexe uniquement et il y a moins de termes distinctifs pour les femmes et les hommes.»

Vous avez raison. Par exemple, quand on regarde, dans un dictionnaire anglais, à la définition de mots comme «lawyer» ou «president», on indique seulement qu’il s’agit d’un nom, sans préciser le genre. Sauf que, si vous prenez certains dictionnaires anglais-français, la traduction donnée pour «lawyer» est… «avocat» (encore le masculin générique, employé par souci d’espace). Ce qui peut laisser l’impression que le mot est aussi masculin dans la langue de départ.

Dénominateur et numérateur

Indépendamment de cela, le résultat reste le même: en anglais, le féminin n’est pas, le plus souvent, distinct. La différence est que cela passe mieux parce que le masculin ne l’est pas davantage.

Sauf que le français n’est pas comme ça. Plusieurs linguistes vous le diront: c’est une langue de précision, laquelle se manifeste par le recours à beaucoup plus de formes distinctes pour exprimer le féminin. On pourrait dire que c’est une de ses richesses. Mais cette richesse vient avec le défaut de cette qualité: le féminin n’est pas toujours également représenté, ce qui nous conduit à tout ce débat… qui n’existe pas en anglais (du moins, pas à ma connaissance).

Est-ce donc que ce serait préférable si notre langue était calquée sur l’anglais pour tout ce qui est distinction de genre? Certains pensent que oui, d’autres non. Disons que, sur cette question, les adeptes du plus grand dénominateur commun affrontent ceux du plus grand numérateur commun. Personnellement, je préfère une langue où le féminin est lisible et audible, malgré des iniquités, plutôt qu’une langue où il se voit et s’entend rarement.

Plusieurs lectrices m’ont aussi signalé que, si plusieurs femmes font la même action qu’un seul animal ou qu’un seul objet, l’accord se fera au masculin. «Trois cents femmes et un cochon sont entrés dans l’église [le cochon l’emporte!]» écrit Marie-Claude Lévesque comme exemple.

En théorie, oui, c’est la règle à suivre. En théorie. Mais, je vais peut-être vous paraître candide, je ne pense pas qu’en 2020, une personne le moindrement sensible oserait écrire pareille phrase. Le malaise serait trop grand. Ou alors c’est de la pure provocation. Surtout qu’il y a tellement de façons de tourner une phrase pour éviter d’en arriver là. Ce n’est pas parce qu’il y a une règle que la personne qui écrit cesse de réfléchir.

«Les femmes, accompagnées de leurs chevaux, sont parties dans les champs.»

«Les candidates, comme leurs conjoints, sont entrées dans la salle [au lieu de "les candidates et leurs conjoints"].»

Formule à emporter

Certains messages reçus soulignent que nous apprenons à un très jeune âge que «le masculin l’emporte sur le féminin», ce qui ancre profondément cette idée dans les esprits.

C’est que cette règle est beaucoup plus simple à assimiler, comparativement, par exemple, à «on place entre virgules l’élément masculin des sujets coordonnés pour pouvoir faire l’accord au féminin».

Mais n’oubliez pas non plus que, tout au long de notre scolarité, nous «désapprenons» plusieurs règles de base lorsque nous devenons assez mûrs pour saisir de nouvelles subtilités, par exemple qu’il y a des «scies» qui aiment les «raies» dans certains contextes. Les élèves du secondaire d’aujourd’hui sont ainsi beaucoup plus éveillés que ceux des générations précédentes à la représentation du féminin.

J’ajouterai que la formulation même de la règle est en voie de disparition. Désormais, la plupart de nos enfants apprennent que «l’accord se fait au masculin», et non plus qu’un genre l’emporte sur l’autre.

Sur ce, je vous souhaite un joyeux Noël et une excellente année 2021. Lors des prochaines semaines, je publierai quelques anciennes chroniques en rappel. Parce qu’en français, réviser ses règles n’est jamais du temps perdu.

PERLES DE LA SEMAINE

Examen sur la démographie. Espérons que ces élèves ne reproduiront pas trop... ces perles.

«La mort est la première cause de mortalité.»

«Quand la population diminue, c’est qu’il y a plus de morts que de décès.»

«La population n’a pas beaucoup d’enfants, donc elle n’est pas rénovée [renouvelée].»

«Pour que la population augmente, chaque femme doit avoir 2,3 enfants.»

«La diminution de la natalité a chuté pour rattraper la baisse de l’augmentation des morts.»

Source : Le sottisier du collège, Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006. 


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

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Langue dans le vinaigre 

Ah! ces publicités télé de deux minutes doublées en français qui cherchent à vous vendre un produit non offert en magasin... Je suis tombé sur le Battery Daddy la semaine dernière. Cent vingt secondes à nous vanter une trousse de rangement de «batteries»... alors qu’il est question de piles! Et l’anglicisme nous est martelé une dizaine de fois! Personne n’a eu l’idée de demander un avis linguistique?

À moins que le vendeur ait craint que sa clientèle ne comprenne pas et que cela affecte ses ventes... C’est malheureusement quelque chose que l’on voit à l’occasion en marketing. Une chose est sûre: ce n’est pas avec cette publicité que les clients apprendront le bon mot.

Planifier... et apprendre

Vous aimez comme moi en apprendre perpétuellement sur la langue française? La nouvelle édition de l’«Agenda du français pratique» d’Olivier Bilodeau (Québec Amérique) est très intéressante, même pour un chroniqueur linguistique de longue date comme moi. J’en suis à mars et j’ai déjà enrichi ma culture de quelques subtilités. Certaines questions sont très faciles, mais d’autres forcent à se creuser les méninges. Une belle façon de rendre ludique la planification de ses horaires.