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Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Le pourquoi et le comment

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J’entends régulièrement dans les médias des personnes utiliser la phrase suivante: «Les raisons pourquoi j’ai décidé, la raison pourquoi je suis allée...» À mon avis, c’est un calque de l’anglais «the reason why». J’ai toujours pensé qu’il fallait plutôt dire: «Les raisons pour lesquelles j’ai décidé, la raison pour laquelle je suis allée… [Danielle Pelletier, Lévis]»; «Nous allons maintenant parler de comment on fait les choses.» Sur les ondes de Radio-Canada, cette formulation m’apparaît devenue courante, au lieu de «parler de la façon dont on fait les choses». Est-il correct de placer ainsi la préposition «de» directement devant les mots interrogatifs «comment» et «pourquoi»  [Isabelle Blouin, Québec]?; certaines personnes disent «c’est le pourquoi» et d’autres, «c’est le pourquoi du comment». On entend ça sans cesse à la télé. Ça me rend dingue [Chantal Pilon, Gatineau].

J’étais persuadé que la Banque de dépannage linguistique (BDL) aurait au moins une fiche sur ce sujet. Malheureusement non, mais vos nombreuses questions sur l’usage des adverbes et pronoms interrogatifs montrent que ce serait très utile. Tentons quand même de débroussailler ça un peu.

Il y a effectivement fort à parier que c’est l’anglais qui soit à la source des tournures que vous soupçonnez fautives. Mais pas toujours. Parfois, c’est le vieux français qui se manifeste.

C’est le cas de «la raison pourquoi». Fort probablement que cette erreur nous vient en grande partie de l’anglais «the reason why». Je me souviens d’ailleurs d’une ancienne chronique de Pierre Foglia sur la publicité d’un fournisseur de services téléphoniques dont le slogan était «cinq raisons pourquoi tant de Québécois choisissent…»: «C’est de l’anglais, calvaire», avait tranché le chroniqueur.

Oui, mais c’est aussi du vieux français. Mon Petit Robert cite Montherland: «Une des raisons pourquoi j’ai eu quelquefois du plaisir à la guerre.»

En effet, il ne faut pas oublier que «pourquoi» s’est longtemps écrit «pour quoi» et qu’il s’écrit encore ainsi dans certaines situations («ce pour quoi je vous ai fait venir»). Nous nous retrouvons donc ici devant une vieille façon de dire «pour lequel, pour laquelle». D’une certaine façon, elle persiste dans la locution «c’est pourquoi» («c’est pour cela que…»), pleinement acceptée.

À la limite, il serait plus conséquent d’écrire «la raison pour quoi», mais en français moderne, on préfère employer le pronom «lequel» et ses dérivés («la raison pour laquelle, les raisons pour lesquelles»).

Cela étant dit, il demeure tout à fait correct d’utiliser l’adverbe interrogatif «pourquoi» dans une interrogation indirecte.


«Je souhaite qu’il m’explique pourquoi il a réagi ainsi.»

«Tu ne devineras jamais pourquoi elle a refusé le poste !»


L’adverbe joue alors le rôle d’une conjonction, puisqu’il sert à unir deux propositions, telles «tu ne devineras jamais» et «elle a refusé le poste» dans le deuxième exemple.

Ce que je viens d’énoncer s’applique également à l’adverbe «comment»: aucun problème pour l’utiliser dans une interrogation indirecte.


«Je me demande comment il s’y prendra pour réussir.»

«Elles ignoraient comment leur annoncer la nouvelle.»


Mais on ne pourrait évidemment pas employer une structure semblable à «les raisons pourquoi». J’ai d’ailleurs fait une recherche dans les archives des médias canadiens et je suis tombé sur quelques «la façon comment». Voici de véritables exemples.


«Les signataires se disent préoccupés par les profondes divisions causées par la façon comment le débat a tourné […].»

«Le lien […] à la façon comment le sujet pense et raisonne revient dans tous les cas.»


On ne peut pas non plus faire précéder ces deux mots d’une préposition. Je n’ai pas trouvé de source qui donne explicitement la justification, mais je déduis que ces deux adverbes ne peuvent pas être pronoms, contrairement à d’autres mots interrogatifs comme «qui», «quoi» ou «lequel». Et les prépositions «à» et «de» ne peuvent s’employer que devant un nom, un pronom ou un verbe.


«Je me demande de quoi nous allons parler et de qui il sera question.»

«Nous allons parler de la façon dont on fait les choses [et non "de comment on fait"].»

«J’aimerais bien savoir à qui elle pense.»

«Elle a réfléchi à la façon dont elle pourrait aménager le véhicule [et non "à comment elle pourrait"].»


Encore une fois, l’anglais est plus permissif et est truffé de «to how, to why, of how, of why». Mais il reste une autre option pour poser une question en français: transformer ces deux adverbes en noms. Oui, oui, c’est tout à fait accepté ! La BDL en parle d’ailleurs. Cela nous a donné l’expression «le pourquoi et le comment», laquelle est le plus souvent déformée en «le pourquoi du comment», même en France.


«Vous allez m’expliquer le pourquoi de cette décision.»

«Nous allons aujourd’hui discuter du comment de cette opération.»

«Arrêtez de toujours vous interroger sur le pourquoi et le comment des choses.»


Perles de la semaine

Quand arrivent les premiers mots d’excuse des parents, plusieurs professeurs comprennent bien des choses…


«Il ne participe peut-être pas en classe, mais c’est parce qu’il est trop verti.»

«Il est tellement tracassé qu’on a dû aller voir un apiculteur qui lui a planté des aiguilles.»

«Mon fils n’a aucun petit cheurte de propre.»

«Il a été obligé d’assister aux aubes secs de sa grand-mère.»

«En conduisant Anaïs à l’école, j’ai eu un accident, car mon derrière s’est enfilé dans une bouche de pompier.»


Source: «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.


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Steve.bergeron@latribune.qc.ca.