Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Le jeu des dictionnaires

CHRONIQUE / J’ai participé à un jeu de société en anglais avec des jeunes. Un des attributs de nos joueurs était Sanity. Mes partenaires (de 18 à 26 ans) disaient «sanité». Je leur ai demandé d’utiliser un autre terme, car je pensais que «sanité» n’était pas français. Mais Google et le site Linternaute.fr m’ont remis à ma place: «sanité», traduction de «sanity», nom féminin. J’accepte, mais ça me tarabuste. Ce matin, je vais donc voir le grand dictionnaire Larousse et Termium et les deux sont muets sur le sujet. Mon plus jeune était tout content de me dire qu’«insanité» existait, donc que «sanité» devait exister. Il ne m’apprend rien avec le mot «insanité», mais ai-je raison ou tort pour «sanité» (Denis Magnan, Québec)?

Ce serait une catastrophe si Google devenait une référence pour évaluer la validité d’un mot! Ce moteur de recherche ne s’embarrasse nullement de la fiabilité des sources qu’il débusque et il peut vous trouver à peu près n’importe quoi. À la limite, si vous partez d’une orthographe fautive, Google vous dira que le mot existe… parce qu’il a déniché des sites comportant la même orthographe erronée.

J’ai d’ailleurs fait un test : j’ai fait une recherche à partir du mot «accomoder», sachant très bien qu’il prend normalement deux m, mais que plusieurs personnes commettent l’erreur de n’en mettre qu’un seul. Or, qui relève «accomoder»? Linternaute.fr! L’article s’appuie sur une déclaration de l’actrice Naomi Watts contenant la faute. Bon, c’est probablement une gaffe du journaliste qui a retranscrit la citation. Mais que penser d’un dictionnaire qui est incapable de détecter une erreur aussi grossière?

Vous aurez compris que les dictionnaires en ligne ne s’équivalent pas tous. En fait, la plupart de ceux qui sont offerts gratuitement ne sont pas très fiables. Ça ne veut pas dire que tout ce qui s’y trouve est mauvais, mais leur rigueur n’est pas aussi grande. Outre Linternaute.fr, j’évite également The Free Dictionnary, Dictionnaire.net, le Dictionnaire Cordial et Le Dictionnaire.

Le pire d’entre eux, c’est assurément le Wiktionnaire, dictionnaire collaboratif où tout le monde peut écrire ce qu’il veut. Par exemple, saviez-vous qu’on y trouve un article sur le participe passé «mouru»? Comme dans «Jésus a mouru et Dieu l’a ressuscité des morts»? Suit une explication assez douteuse, avec même une référence qui mène à un site pas très crédible (Conjuguer-verbe.eu), lequel relève notamment des verbes issus de la langue populaire («chialer», «zieuter», «écornifler»...) ou mal orthographiés («camioner»).

Pour les professionnels des communications comme moi, les principales sources demeurent les versions imprimées ou numériques des dictionnaires de Robert et Larousse, Usito ainsi que les ressources en ligne de l’Office québécois de la langue française tels le Grand Dictionnaire terminologique et la Banque de dépannage linguistique. Quelques autres sites comme le Trésor de la langue française, Termium et le CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales) sont également des sources fiables. 

Mais attention : cela ne veut pas dire que tous les mots français s’y trouvent. N’oubliez pas qu’il existe aussi un «Grand Larousse encyclopédique» et un «Grand Robert», qui contiennent plusieurs dizaines de milliers de mots de plus que le «Petit Larousse» et le «Petit Robert». Des mots tantôt désuets, tantôt anciens, tantôt spécialisés, ou alors très régionaux, et qui n’ont pas été retenus pour les éditions grand public.

«Sanité» fait justement partie de ces mots qui n’apparaissent plus dans les dictionnaires usuels. On le retrouve dans le lexique du CNRTL, au mot «sain» : «Qualité de ce qui est sain, en bonne santé physique ou mentale.» Il figure aussi dans le Littré, un dictionnaire ancien (1873-1877) : «Mot forgé du latin. Bon état de santé, état sain, en parlant du corps ou de l’esprit.» Il vient du latin «sanitatem», de «sanus» (sain).

Donc, oui, le mot «sanité» existe. Est-ce qu’il est usuel de nos jours? Non. C’est «santé» qui occupe toute la place.

Maintenant, j’aimerais bien savoir quel sens vos partenaires de jeu lui donnaient. Parce que s’il signifiait pour eux «santé mentale» ou «bon sens», ils ont mis le pied directement dans l’anglicisme. De même, «insanité» en français a un sens beaucoup moins fort qu’en anglais. Il veut dire «déraison, manque de bon sens» ou «action, parole sotte, insensée», alors que dans la langue de Shakespeare, il signifie carrément «aliénation mentale, démence».

Vous pourrez aussi dire à votre fils que les chemins empruntés par les mots défient parfois toute logique. Ainsi, le «Petit Robert» nous dit qu’«insanité» nous est venu… de l’anglais «insanity»! Vous ajouterez qu’«inflammable» existe en français mais pas «flammable», «incandescent» mais pas «candescent», «incrustation» mais pas «crustation», «indigent» mais pas «digent»... Bref, le raisonnement de votre fils n’est pas une panacée.


PERLES DE LA SEMAINE

Vous voyez bien que ces élèves n’ont pas écrit les réponses d’examen dans leur masque...

«La Corée est une dictature avec son cruel président King Kong.»

«Le président s’appelait Véronique Giscard d’Estaing.»

«Les députés travaillent dans des députeries.»

«La devise de la France est "Liberté, égalité, fécondité".»

«On voit que l’Union européenne occupe une place centrale dans les échangismes internationaux.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.