Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

La diversité de genre à l’écrit : nuances

«Oh que ça va partir en vrille, ça!»

Il m’a suffi de lire la première phrase de la chronique de ma consœur du Quotidien Myriam Bouchard pour voir venir l’incendie sur les réseaux sociaux. Et ça n’a pas manqué. La dernière fois que j’ai regardé, le texte approchait les 400 commentaires sur les pages Facebook des différents journaux des coops d’information. Et, comme d’habitude quand un sujet est controversé, les opinions étaient pour la plupart très polarisées et la frustration, manifeste.

La phrase qui a mis le feu? «C’est terminé, l’époque où le genre masculin l’emportait sur le féminin.» Ma collègue s’enthousiasmait sur des articles de la Banque de dépannage linguistique traitant de l’écriture inclusive, épicène, non binaire et neutre. Bref, tout ce qui permet une meilleure représentativité du féminin et des personnes non genrées. Il va de soi que, dans un tel contexte, le recours à la règle du masculin générique, mieux connue par l’aphorisme «le masculin l’emporte sur le féminin», n’a plus sa place.

Mais je crois ce qui a le plus dérangé, c’est la mention de l’émergence d’un vocabulaire non binaire, tels le pronom personnel «iel» pour remplacer «il» et «elle», le mot «froeur» au lieu de «frère» et «sœur», l’article «an» à la place des articles «un» et «une»…

On parle ici d’une véritable révolution dans la langue française d’aujourd’hui, soit le retour d’un genre neutre en français, avec tout un éventail de nouvelles règles pour le mettre en pratique. Si ces dernières entraient en vigueur demain matin, il faudrait aussi changer notre façon de parler et réécrire les ouvrages de référence, voire tous retourner à l’école. Pas étonnant que certaines personnes aient réagi fortement.

L’art de contourner

Commençons par remettre le couvercle sur la marmite: la règle sur le masculin générique n’a pas été abolie. Aucun dictionnaire, aucune grammaire, aucune académie n’a proclamé officiellement sa mort. La preuve, c’est que les différentes mesures que propose la Banque de dépannage linguistique (telles la rédaction épicène et les formulations neutres) sont des façons de CONTOURNER cette règle, donc elle existe encore.

Ainsi, le recours aux doublets («les Québécoises et Québécois» au lieu de seulement «les Québécois»), aux noms collectifs («la population québécoise», «auditoire» pour «spectateurs», «lectorat» pour «lecteurs», etc.), aux noms et adjectifs identiques au masculin et au féminin («charitable» plutôt que «généreux, généreuse», «artiste» à la place de «créateur, créatrice») sont des façons d’atteindre une représentativité égale du masculin et du féminin sans avoir à réécrire notre grammaire.

Mais il y a des facteurs importants à ne pas négliger, soit le type d’écriture et le contexte de communication.

Pour tout ce qui est communication officielle (gouvernements, municipalités, écoles, universités, hôpitaux, tribunaux, entreprises, partis politiques, etc.), la rédaction épicène est déjà bien implantée, parce qu’on y a ce souci que toutes les personnes se sentent interpellées. Mais dans les médias, la résistance est plus grande, tout simplement parce que les journalistes et animateurs apprennent les règles de la communication efficace, c’est-à-dire transmettre le plus d’information avec le moins de mots possible. Va pour les noms collectifs, mais les doublets ne sont pas très appréciés, car ils alourdissent le discours. Pas de problèmes pour un «ceux et celles», «un ou une», «le ou la» de temps à autre, mais vous ne verrez pas de sitôt «les Canadiennes et Canadiens».

Et oubliez aussi les doublets abrégés, comme «les Canadien(ne)s», car ils sont déconseillés par l’Office québécois de la langue française, la raison étant qu’ils réduisent le féminin à une ou quelques lettres. L’OQLF les tolère seulement en cas d’espace restreint, tels les tableaux et formulaires.

Quant à l’écriture littéraire (roman, chanson, poésie, théâtre, scénario, etc.), je ne suis pas certain que les gens de lettres ont envie de sacrifier leur liberté de création au profit de la rédaction épicène… 

Non conseillée

Pour ce qui est de l’écriture non binaire, ma collègue a oublié de mentionner que l’OQLF «ne conseille pas le recours à ces pratiques rédactionnelles». Pour l’instant, elles émanent essentiellement de linguistes et d’universitaires qui mènent des recherches sur la façon d’éliminer le sexisme dans la langue française. Certains groupes déjà sensibilisés à la diversité de genre, notamment au sein de la communauté LGBTQ+, ont vite adopté ces nouvelles propositions et souhaiteraient évidemment qu’elles se généralisent dans la francophonie.

Que l’on soit d’accord ou non, on ne peut pas dire que ces suggestions ne partent pas d’une intention noble. Mais on est très loin d’une application unilatérale. Je le répète: les changements seraient fondamentaux. Et regardez les rectifications orthographiques de 1990, mieux connues sous le nom de «réforme de l’orthographe»: cela fait 30 ans et il y a encore de la résistance. Pour apaiser tout un chacun, il a fallu admettre anciennes et nouvelles orthographes côte à côte.

Le paradoxe de la langue, c’est qu’elle appartient à chacun et à tout le monde à la fois. Nous avons tous notre vision de ce que le français devrait être. Ceux et celles qui en ont arraché à l’école aimeraient bien qu’on simplifie tout ça. Les autres qui ont appris à maîtriser ces règles et qui sont fonctionnels se demandent pourquoi il faudrait maintenant tout changer, après toutes ces heures d’études. Telle personne préfère tel mot, telle autre le déteste. En somme, personne n’aime se faire dire d’écrire différemment, mais tout le monde a son opinion sur la façon dont l’autre devrait écrire.

Le sujet étant très vaste, j’y reviendrai la semaine prochaine, en tentant de «dédiaboliser» un peu la règle du masculin générique.

Perles de la semaine

Les profs du primaire sont souvent gâtés en matière de perles...

Q: «Quand on dit "j’ai mangé", quel est le temps de conjugaison?» R: Le passé compliqué.

Q: «Cite-moi des consonnes…» R: Nintendo, PlayStation…

Q: «Quel est le premier son qu’on entend dans "vache"?» R: Meuh!

Q: «Comment s’appelle la personne qui distribue le courrier?» R: Louis.

Q: «Où vivent les éléphants?» R: En Safari.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca