Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Inaugurer... le président ?

«Au cours de la dernière semaine, nous avons entendu à plusieurs reprises des commentateurs politiques dire "l’inauguration du président américain". Il me semble qu’il faudrait plutôt parler de la cérémonie d’investiture du président lors de l’Inauguration Day [Lise Tremblay,Montréal].»

Effectivement, j’ai plusieurs collègues qui sont tombés dans le piège tendu par ce «faux ami», c’est-à-dire un mot anglais identique ou ressemblant à un mot français, mais qui n’a pas exactement le même usage, voire pas du tout. La Presse, Radio-Canada et l’Agence France Presse font partie des médias qui sont tombés dans le panneau, notamment lorsqu’une porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré, refusant d’admettre la défaite de Donald Trump, que ce dernier allait «participer à sa propre inauguration» le 20 janvier.

Le problème, c’est qu’en français, de nos jours, on ne peut pas inaugurer une personne, seulement une chose. Et cette chose est habituellement un lieu, un événement, une installation, un service ou un monument. Parfois, on peut aussi donner à ce mot le sens de «commencer», «amorcer», «lancer».


«La Ville vient d’inaugurer sa nouvelle bibliothèque.»

«Des milliers de gens étaient présents lors de l’inauguration du cénotaphe dédié aux victimes de la catastrophe.»

«Le 22e Salon du livre a été inauguré par sa présidente d’honneur.»

«L’inauguration de la nouvelle ligne de métro est prévue pour dimanche.»

«Je me demande qui a inauguré cette mode.»


Si j’ai écrit «de nos jours», c’est qu’effectivement, il a longtemps été accepté (pendant environ cinq siècles en fait) de parler de l’inauguration d’un souverain. On a fini par préférer les mots «sacre» et «couronnement» dans le cas des monarques et «investiture» pour les chefs d’État élus. Mais le sens ancien d’«inauguration» a persisté en anglais.

La Banque de dépannage linguistique nous informe que le verbe «inaugurer» est un emprunt au latin classique «inaugurare», «prendre les augures, consacrer». Inaugurer un souverain, dans l’Antiquité, c’était le soumettre aux augures, c’est-à-dire aux prêtres chargés de connaître la volonté des dieux.

Vous avez donc raison: c’est le mot «investiture» que les journalistes devraient employer, en référence à la cérémonie où le nouveau président sera investi de ses pouvoirs. On pourrait aussi parler, plus généralement, du jour de son assermentation, laquelle fait partie de la cérémonie.

La Banque de dépannage linguistique soulève également deux cas de pléonasmes: «inaugurer l’ouverture» et «inauguration officielle». En effet, «inaugurer» et «inauguration» sous-entendent déjà les idées d’ouverture et d’officiel. Inutile d’en rajouter.

Géorgie sur mon esprit

Restons dans les élections américaines. André Kirouac, de Québec, se demande pourquoi Radio-Canada ne met pas d’accent à «Georgie», contrairement aux Français.

Je dois avouer que j’ai longtemps cru qu’il fallait employer «Géorgie» pour désigner l’État du Caucase et «Georgie» pour l’État américain, étant donné que le nom de ce dernier vient du roi George II d’Angleterre. J’ai fini par regarder dans le dictionnaire pour me rendre compte que ces deux noms prennent bel et bien l’accent aigu en français. Mais comme cet accent n’existe pas en anglais, probablement que plusieurs de mes collègues présument qu’il n’y en a pas non plus en français.

Bref, les journalistes ont bien des talents, mais celui de traducteur n’est pas en haut de la liste.

Perles de la semaine

Poursuivons en politique. Ce n’est pas tout le monde qui porte le premier ministre Justin Trudeau dans son cœur, mais avouez que notre chef d’État nous gratifie à l’occasion de savoureuses perles, notamment lorsqu’il s’exprime en français pendant qu’il réfléchit manifestement en anglais. Voici quelques souvenirs colligés par Olivier Niquet dans son «Club des mal-cités» (Flammarion, 2018). 


«Il continue d’esquisser la question de pourquoi le Canada n’est pas en train d’être le pays que les gens à travers le monde ont toujours vu le Canada comme étant.»

«C’est pour ça que nous travaillons avec les États-Unis aussi: pour s’assurer qu’on est en train de continuer d’être le pays que les Canadiens s’attendent de nous à être.»

«Encore 375 années de diversité, de fierté de Montréal, de force de ville de renommée internationale.»

«J’entends très clairement les consommateurs qui veulent en savoir plus sur ce qu’ils mettent dans leur corps [à propos de l’étiquetage des OGM].»

«Je vais regarder avec une oreille attentive leurs préoccupations.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.